Koweït : défis et paradoxes d’une puissance régionale

Monarchie constitutionnelle dotée d’un parlement, le Koweït a pu être présenté comme « l’un des pays les plus libéraux du monde arabe ». Pourtant, The Economist le classait dans la catégorie des régimes autoritaires en 2017. Qu’en est-il à l’orée de l’année 2019, sur le plan social et religieux, comme sur le plan politique ?

H. Abidi  : Dire que le Koweït est un État autoritaire n’est pas pertinent. C’est un constat qui ne résiste pas à l’analyse au vu de plusieurs éléments objectifs. Cela ne dispense pas le Koweït de certaines pratiques autoritaires.

Cet État dispose d’une constitution moderne et pluraliste. L’État de droit est relativement garanti. S’ajoute à cela une société civile active et affranchie de la tutelle du pouvoir. Les femmes y jouissent d’une place enviée par les ressortissantes d’autres membres du Conseil de coopération du Golfe. Enfin, la presse koweïtienne est largement supérieure à celle de ses voisins. Le ton libre et la diversité dans les choix éditoriaux sont défendus et protégés. Le Koweït d’aujourd’hui n’est pas celui des années cheikh Abdullah al-Salem al-Sabah [1950-1965, père fondateur de l’État constitutionnel du Koweït], qui espérait la fondation d’un État démocratique, mais il est loin d’être un État autoritaire.

En revanche, les défis sont multiples. La diversité des partis politiques n’a pas réussi à dépasser ou atténuer les clivages sociaux, ni les positions sociales ou les appartenances confessionnelles. Si un certain formalisme démocratique est acquis au Koweït, les questions de citoyenneté, de justice sociale, et le clivage chiite/sunnite demeurent les enjeux réels, sans que des réponses satisfaisantes y soient apportées.

Force est de constater que le découpage électoral, les consignes de vote et les campagnes électorales sont marquées par les questions tribales, des appartenances secondaires et d’ordre économique et social. Le Koweït hésite par exemple à intégrer une partie de sa population dite « bidoune » (« sans nationalité »), les apatrides locaux.

L’âge avancé de l’émir actuel peut être vu comme un signe de vulnérabilité pour un pouvoir qui a préféré embrasser un conservatisme rassurant plutôt que d’entamer un processus de changement, certes risqué, mais indispensable pour préserver l’exception koweïtienne dans la région et consolider les conditions de la continuité et de la stabilité du Koweït. Plusieurs indicateurs relatifs aux sanctions sévères contre des journalistes critiques, des activistes sur les réseaux sociaux et des militants des droits de l’homme témoignent d’une certaine fébrilité au sommet de l’État.

Avec les Émirats arabes unis et le Qatar, le Koweït fait partie des pays qui comptent la plus grande proportion d’immigrants (principalement des hommes) – près de 90 % de la population adulte totale. La condition de ces travailleurs étrangers est régulièrement dénoncée par les ONG de défense des droits de l’homme. A-t-on observé certaines améliorations dans ce domaine ? Dans quelle mesure cette situation démographique particulière pourrait-elle constituer un facteur de tensions internes ?

Quand il s’agit des monarchies du Golfe, il est difficile de tenir des statistiques fiables sur le nombre exact de personnes étrangères, leur origine et leur position, ainsi que le nombre d’années passées en tant qu’expatrié. Nombreux sont les chercheurs qui se réfèrent aux registres des ministères du Travail et des consulats dont sont originaires les ressortissants étrangers. Ce qui est certain, c’est qu’à l’instar des monarchies pétrolières, le Koweït fait face à une présence étrangère très importante, qui représente plusieurs défis.

Le premier concerne les limites des réformes sur les droits des étrangers, principalement des ouvriers. Malgré les dispositions récentes, leur situation reste vulnérable. Certes, dans une large mesure, les travailleurs étrangers sont désormais autorisés à changer d’employeur sans l’accord du premier garant, mais la protection juridique de la présence étrangère ne fait pas encore partie des priorités. En 2015, le Parlement a adopté une loi accordant aux travailleurs domestiques le droit à une journée de repos hebdomadaire et à 30 jours de congés annuels payés.

En 2016 et 2017, le ministère de l’Intérieur a publié les règlements d’application de cette loi. Cependant, la Loi nationale sur le travail n’établit pas de mécanismes de contrôle de mise en œuvre, tels que l’inspection visant à déterminer les conditions de travail à domicile et les sanctions pour les employeurs. Selon le rapport 2017 de Human Rights Watch sur le Koweït, « les travailleurs migrants demeurent vulnérables aux abus, au travail forcé et à la déportation en raison d’irrégularités mineures, notamment de violations de la circulation ou de “fuite” de chez l’employeur ».

Le deuxième défi est socio-économique. L’État rentier s’est appuyé sur la contribution de la main-d’œuvre étrangère sans mettre en place parallèlement une politique de valorisation des ressources locales. Faute de formation universitaire et professionnelle en adéquation avec les besoins du pays, la société koweïtienne est tributaire de l’apport des étrangers dans tous les domaines. Mais les étrangers redoutent déjà les conséquences de la mauvaise conjoncture économique liée à la baisse des prix du pétrole sur leur statut et sur leur avenir.

Contournant les règles traditionnelles de succession au Koweït, l’actuel émir cherche à transmettre le pouvoir à son fils, Nasser al-Sabah [1948-], nommé en décembre 2017 vice-Premier ministre et ministre de la Défense, une ascension éclair qui n’est pas sans rappeler celle d’un Mohammed ben Salmane en Arabie saoudite. Comment la succession s’annonce-t-elle ? Le Koweït est-il susceptible de verser dans des luttes de pouvoir déstabilisatrices à la mort de l’émir en fonction ?

Nous sommes loin de la configuration saoudienne. Contrairement à Riyad, le Koweït dispose de certaines institutions ou de figures politiques qui ont fait leurs preuves en situation de crise. Néanmoins, le scénario de l’ascension rapide du fils de l’émir rappelle effectivement celle de Mohammed ben Salmane. Cheikh Nasser a été promu, sans expérience, ministre de la Défense et vice-Premier ministre. Compte tenu de l’état de santé de l’émir (bientôt 90 ans), Nasser al-Sabah a deux atouts considérables : le soutien de son père, très respecté par la famille régnante, et une perception positive auprès des Koweïtiens. Mais cheikh Nasser (70 ans) est lui aussi souffrant depuis un certain temps, ce qui l’oblige à s’absenter régulièrement, et peu d’informations circulent à son sujet.

L’émir actuel est la seule personnalité en mesure d’organiser des arbitrages au sein des clans et factions de la famille régnante, ce qui laisse planer de nombreuses incertitudes sur « l’après ». Son fils, théoriquement, dispose d’une voie toute tracée pour devenir prince héritier. Cheikh Nasser est convaincu que l’avenir de la famille Al-Sabah réside dans une monarchie constitutionnelle et que le long règne de son père affaiblit considérablement le réservoir de sympathie et de popularité des Al-Sabah. Il est vrai que cheikh Sabah al-Ahmad al-Sabah a gelé les conflits et les ambitions des prétendants au pouvoir politique et économique sans s’engager sur le fond des divergences. Ainsi, son successeur aura la lourde tâche de trancher dans le vif ou de gérer le statu quo. La succession est organisée, mais son succès dépend des acteurs de cette transition. C’est pourquoi les chancelleries occidentales sont très attentives aux manœuvres princières pour éviter au Koweït des turbulences politiques et sécuritaires qui pourraient avoir des conséquences internes et externes. D’autant plus que le voisin saoudien entend peser sur les modalités de la transition. Pour Riyad, la force du CCG passe par le fait qu’un maximum de ses membres soient favorables à son leadership.

D’où l’intérêt pour le royaume wahhabite de maintenir son influence sur la politique koweïtienne, d’autant plus que les deux pays sont censés coopérer pour l’exploitation pétrolière des gisements situés dans la « Zone neutre », ancien territoire disputé à la frontière entre les deux États – alors que la production est à l’arrêt depuis trois ans en raison des tensions récurrentes entre Koweït et Riyad. Enfin, l’Arabie saoudite surveille de près l’évolution de la mouvance des Frères musulmans au Koweït. L’Irak, ayant un contentieux historique avec son voisin, qui a produit une relation en dents de scie, n’est pas insensible aux orientations du futur émir.

Dans la crise qui oppose l’Arabie saoudite et le Qatar depuis 2017, le Koweït se présente comme le médiateur au sein du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), bien que son impossibilité à trouver des pistes de sortie de crise fasse également apparaître les limites de son pouvoir de médiation. D’où le Koweït tire-t-il la légitimité pour endosser ce rôle de médiateur ? Quelle est aujourd’hui la mesure de l’influence du Koweït au sein du CCG et, plus généralement, dans la région ?

L’émir du Koweït est fier quand ses pairs dans le monde arabe l’appellent « le cheikh ou l’émir de la diplomatie arabe ». L’homme a passé un temps record en qualité de ministre des Affaires étrangères. Dès 1965, quatre ans après l’indépendance du pays, la diplomatie du Koweït s’est distinguée par la ferme volonté de se rendre utile dans un conflit houleux, celui qui opposa le grand voisin, l’Arabie saoudite, à l’Égypte.

Depuis lors, l’émirat est intervenu dans plusieurs conflits au sein du monde arabe et au-delà. C’est l’invasion par l’Irak de Saddam Hussein en 1990 qui a mis fin à ses ambitions de devenir un acteur incontournable de médiation dans la région. En effet, la guerre avec l’Irak et les suites de l’opération « Tempête du désert » ont contraint le Koweït à remanier complètement sa politique nationale et étrangère pour se consacrer à la reconstruction. Pire, tétanisé par les effets de l’occupation, le Koweït entame un décompte de ses bons et faux amis : ceux qui ont rejoint la coalition en sa faveur et ceux qui ont soutenu l’Irak.

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