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Marché mondial du médicament : une forte dichotomie Nord/Sud

Ininterrompue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la croissance du secteur pharmaceutique mondial s’accompagne d’une très forte rentabilité de ses firmes. Mais, si certains pays émergents ont réussi à s’imposer comme producteurs, l’accès au médicament reste marqué par une très forte inégalité Nord/Sud.

Le marché mondial du médicament a dépassé 1000 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2017 (soit environ 826 milliards d’euros) (1). Il est en forte croissance : de 6 % par rapport à l’année précédente. Pourtant, le secteur a connu des transformations majeures depuis le début des années 1990, comme la révolution des biotechnologies, le renforcement de la réglementation internationale des brevets, le développement des médicaments génériques ou l’émergence de la médecine personnalisée. Comme dans beaucoup de secteurs de l’économie, les firmes du secteur pharmaceutique se sont aussi fortement financiarisées et ont adapté leurs stratégies aux exigences des actionnaires. Ces évolutions ont conduit à une métamorphose de leur modèle de production. Ces transformations impactent les pays de façon différenciée selon leur niveau de développement. Au Nord, bien que les patients bénéficient de produits innovants, ceux-ci sont vendus à des prix mettant en danger les organismes de remboursement. Pour les pays du Sud, en revanche, ces transformations ont remis en cause les conditions locales de production, restreignant d’autant l’accès de nombreux patients aux traitements.

Le nouveau visage du marché des médicaments

Le marché du médicament est dominé de très loin par les États-Unis (45 % des ventes mondiales), devant la Chine (8,3 %), le Japon (7,8 %), l’Allemagne (7,8 %) et la France (3,7 %). Mais l’émergence de nouveaux pays consommateurs, les pharmerging, constitue une évolution majeure de ces dix dernières années. Ce sont des pays émergents dans lesquels la croissance prévue des dépenses pharmaceutiques entre 2014 et 2019 est supérieure à 1 milliard de dollars et dont le PIB par tête est inférieur à 30 000 dollars en parité des pouvoirs d’achat. Au nombre de 21, ils contribuent aux deux tiers de la croissance du marché mondial (2). Parmi ceux-ci, la Chine et le Brésil sont les deux plus grands consommateurs de médicaments, représentant à eux deux 10,7 % des ventes mondiales. D’ici quelques années, la Chine devrait dépasser les États-Unis et devenir le premier marché mondial (voir graphique 1).

Conséquence de ces évolutions, la part de marché des pays développés (à l’exception des États-Unis) a fortement reculé entre 2007 et 2017, passant de 73 % à 66 %, tandis que celle des pays émergents ou en voie de développement a augmenté, passant de 12 % à 24 %. Les prévisions indiquent que si la part des pays développés restera élevée en 2022, avec 65 % du total des ventes, celle des pharmerging devrait encore progresser pour atteindre 25 % en raison de la croissance particulièrement rapide des pays du groupe des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). La croissance du marché des pays développés devrait se maintenir entre 2 et 5 % en moyenne, tandis que celle des pharmerging devrait atteindre des valeurs comprises entre 6 et 9 % (3).

En augmentation de 1,5 million d’emplois depuis 2006 (4), l’industrie pharmaceutique employait 5,07 millions de personnes en 2014. L’Asie regroupe 67 % de l’emploi mondial du secteur, dont plus de 2 millions en Chine. Sur la période 2006-2014, l’Asie et l’Amérique latine ont gagné des emplois (respectivement +59 % et +100,08 %), les États-Unis en ont perdu 13 % et l’Europe a globalement conservé son niveau antérieur. Ces emplois sont répartis entre les différents types de médicaments : princeps, génériques et over the counter (OTC). Les médicaments princeps, spécialités pharmaceutiques protégées par des brevets, concernent 40,3 % des emplois ; les génériques – molécules libres de droit – 55,2 % et les médicaments en vente libre – les OTC – 9,5 %.

Le marché du médicament repose sur une innovation continue de façon à alimenter le pipeline pharmaceutique, c’est-à-dire l’ensemble des molécules en phase de découverte et/ou de développement. En effet, le processus de recherche et développement (R&D) est composé de différentes phases allant de la phase de découverte (phase préclinique) aux phases cliniques de tests (phases I à III). Ce processus, dont la durée varie entre 8 et 12 ans, astreint les firmes à effectuer en permanence de nouvelles dépenses de R&D dont le montant global, en augmentation régulière, a atteint 150 milliards de dollars en 2015 (5). Ces dépenses se concentrent plus particulièrement sur la phase préclinique et sur la dernière phase de tests avant la demande d’autorisation de mise sur le marché (AMM).

Le secteur pharmaceutique est ainsi celui dans lequel, au niveau mondial, les dépenses de R&D sont les plus importantes, tous secteurs confondus. On constate toutefois que si l’on examine les chiffres par zone géographique, les dépenses de R&D sont plus élevées dans le secteur automobile en Europe et au Japon, tandis qu’aux États-Unis elles le sont dans le secteur informatique (hardware et software). Le fait que la R&D dans le secteur pharmaceutique détienne, malgré tout, la première place mondiale, signifie que tous les pays y investissent beaucoup (voir tableau 2).

Une dynamique de croissance soutenue par une forte financiarisation

Les entreprises du secteur pharmaceutique se sont profondément transformées au cours des années 1990. Les firmes verticalement intégrées ont laissé place à des big pharma de plus en plus spécialisées. Cette transformation s’est réalisée par l’intermédiaire d’un vaste mouvement de fusions et acquisitions (F&A). Ainsi, les grands groupes industriels chimico-pharmaceutiques intégrés verticalement, constitués au début des années 1970, ont commencé une phase de désintégration et de cessions de certaines de leurs activités. Ce mouvement de recentrage de firmes intégrées s’est d’abord réalisé par la séparation des activités de pharmacie et d’agrochimie. Au début des années 2000, ce processus de cessions-fusions s’est poursuivi et a conduit à un recentrage et à une forte spécialisation des firmes sur certaines aires thérapeutiques ou sur certaines étapes du processus de production. Le mouvement F&A est toujours en cours dans ce secteur et les années 2014 à 2016 ont été des années record : le montant annuel des transactions a dépassé 200 milliards de dollars. Si l’année 2017 a été marquée par un léger ralentissement des opérations, celles-ci semblent repartir en 2018, comme l’illustre l’acquisition récente du laboratoire irlandais Shire par le japonais Takeda pour 52 milliards d’euros.

À propos de l'auteur

Philippe Abecassis

Philippe Abecassis

Enseignant-chercheur à l’Université de Paris 13, Sorbonne Paris Cité, et membre du Centre d’économie de l’université Paris-Nord (UMR CNRS 7234).

À propos de l'auteur

Nathalie Coutinet

Nathalie Coutinet

Enseignante-chercheuse à l’Université de Paris 13, Sorbonne Paris Cité, et membre du Centre d’économie de l’université Paris-Nord (UMR CNRS 7234).

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