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L’accord de paix au Soudan du Sud, un chèque en blanc

Le 12 septembre 2018, un accord de paix a été signé à Addis Abeba (Éthiopie) entre le président sud-soudanais Salva Kiir et son principal opposant, l’ancien vice-président Riek Machar. Si certains y voient une lueur d’espoir, d’autres n’en demeurent pas moins sceptiques. En effet, la guerre au Soudan du Sud, qui a éclaté en 2013, a déjà vu défiler nombre de négociations et d’accords jusque-là sans résultat concret.

Perspectives historiques

Considéré comme un État failli, le Soudan du Sud est le plus jeune État de la planète. À la suite de son indépendance du Soudan le 9 juillet 2011, le pouvoir est confié à des chefs rebelles, qui n’ont ni les compétences ni la volonté de créer les infrastructures et les services nécessaire au développement du nouveau pays. Ainsi, après avoir connu deux longues guerres civiles (1), le Soudan du Sud sombre dans un nouveau conflit en décembre 2013.

Pour certains, les troubles naissent de tensions interethniques. À première vue, cet argument est difficilement réfutable. En effet, les deux hommes à l’origine du conflit sont le président Salva Kiir, et son vice-président Riek Machar. Le premier est Dinka, le second Nuer, les deux ethnies majoritaires du pays. Depuis cinq ans, les partisans des deux hommes se livrent une lutte armée sans pitié. Cependant, la réalité est bien plus complexe : les causes de ce conflit sont à chercher dans des différends personnels anciens, motivés par le contrôle du pouvoir et des ressources naturelles.

C’est dès la seconde guerre civile que les tensions naissent entre les deux hommes. En 1984, Riek Machar rejoint l’Armée de Libération des Peuples du Soudan (SPLA), principal groupe armé d’opposition au pouvoir central. Créé par John Garang – dont Salva Kiir est proche – un an auparavant, le groupe était à ses débuts un mouvement d’opposition politique non armé (2). Il exprimait la volonté des peuples marginalisés du pays, au nord comme au sud, et quelles que soient leurs origines, d’être plus intégrés à l’économie du pays et mieux représentés politiquement. Le fait que Machar soit Nuer et intègre ce mouvement créé par un Dinka, démontre que l’appartenance ethnique n’est pas la source même de la guerre.

Cependant, certains hommes forts du SPLA ne tardent pas à se montrer en désaccord avec le leadership de John Garang, qui se bat pour l’égalité des peuples au sein d’un Soudan Uni. Ils proposent alors de le remplacer par R. Machar, qui prendra la tête d’une nouvelle faction en 1991, le SPLA-Nasir, prônant l’indépendance du Sud. De violents affrontements entre les deux groupes auront lieu au cours des années suivantes, alors que le mouvement de Machar se rapproche de Khartoum (3). Après plusieurs années de médiation et à la suite du protocole de Machakos (2002), les deux hommes forts de l’opposition se rapprochent. Lors de l’Accord de paix global conclu en janvier 2005, Garang et Machar sont respectivement nommés président et vice-président du Soudan du Sud. Suite à la mort brutale de John Garang dans un accident d’hélicoptère fin juillet, son poste est attribué à Salva Kiir. Lors de la période intérimaire (2005-2011) devant déboucher sur un référendum d’autodétermination, la région se voit en effet attribuer un gouvernement, un Parlement, et une administration propre. À l’indépendance, Kiir et Machar conserveront leurs titres à la tête du nouveau pays.

Aux origines de l’embrasement : la lutte pour le pouvoir et les ressources naturelles

Or, en 2012, les différends politiques entre Riek Machar et Salva Kiir prennent un tournant critique. Le Président retire à R. Machar plusieurs de ses fonctions au sein du gouvernement. À l’été 2013, il est évincé de son poste de vice-président, et tout son gouvernement est destitué. Six mois plus tard, Machar annonce lors d’une conférence de presse qu’il présentera sa candidature aux élections présidentielles de 2015 contre Salva Kiir, qu’il accuse de dérives dictatoriales. Cette annonce attise les tensions au sein du SPLM, le parti au pouvoir, et un clan de soutien à chaque leader se crée. C’est à ce moment que la soif de pouvoir des deux hommes forts du pays prend progressivement un tournant interethnique.

La tension monte encore d’un cran lorsque le Président accuse son second de coup d’État, et des affrontements armés éclatent à Juba, capitale du Soudan du Sud, entre la garde présidentielle et des soldats Nuers. Les jours suivants, les combats se propagent dans d’autres villes du pays, notamment à Bor, Malakal et Bentiu. Le conflit se transforme alors en nouvelle guerre civile, et durera 20 mois. Sept accords de cessez-le-feu sont signés durant cette période, mais tous seront rapidement rompus (4).

L’or noir est primordial pour le Soudan du Sud, son exportation représentant 98 % des revenus du pays en 2011. Si les principales zones de combats se situent autour des villes précédemment évoquées – Bor, Malakal et Bentiu –, c’est parce que c’est précisément là où se trouvent les réserves de pétrole les plus importantes du pays. Or, la production a largement été affectée par le conflit, ainsi que par la baisse du prix du baril. Seuls 160 000 barils sont produits quotidiennement en 2015 contre 245 000 en 2011, ce qui se révèle dévastateur pour les finances de l’État.

En 2017, un rapport confidentiel de l’ONU révèle que les revenus du pétrole sont largement dépensés par le gouvernement pour financer armes, milices, et autres services de sécurité. En conséquence, les populations vivant près des zones pétrolifères subissent de nombreuses exactions de la part de milices financées par le gouvernement, ce qui provoque des déplacements de population massifs. Ce fait n’est pas nouveau, puisque divers rapports dénoncent que des évènements similaires se sont produits lors de la guerre civile précédente (5).

L’accord de paix d’Addis-Abeba, un accord mort-né

À l’été 2015 sous pression américaine, les dirigeants des pays membres de l’Autorité intergouvernementale pour le développement en Afrique de l’Est (IGAD) se réunissent à Addis-Abeba pour encadrer des pourparlers de paix entre Kiir et Machar. L’Union européenne et l’ONU participent également au processus de négociation. Ces dernières avaient officiellement commencé en janvier 2014, mais n’ont jamais débouché sur des accords concrets. Le 26 août 2015, les deux hommes signent finalement un accord de paix, et Riek Machar reprend son poste de vice-président dans le gouvernement de transition. Le conflit aura fait plus de 50 000 morts et 1,6 million de déplacés.

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