L’accord de paix au Soudan du Sud, un chèque en blanc

Les grandes puissances internationales, comme la Chine et les États-Unis, ont elles aussi des intérêts non négligeables à ce que l’accord soit respecté. La Chine est solidement implantée au Soudan du Sud depuis son indépendance, et a investi des milliards dans de nombreux secteurs (7). Les États-Unis sont pour leur part les premiers donateurs d’aide humanitaire, et Donald Trump est lassé des innombrables cessez-le-feu et accords systématiquement avortés.

Un chèque en blanc qui ne propose pas d’issue concrète au conflit

Or, quelques jours à peine avant sa signature, l’accord de partage du pouvoir, qui a servi de base au R-ARCSS, ne faisait pas consensus auprès des parties concernées. Certains groupes de l’opposition, notamment la South Sudan Opposition Alliance (SSOA) et les Former Detainees (FD), refusaient catégoriquement de le ratifier, pour des désaccords profonds concernant des points cruciaux du partage du pouvoir (8). Sous pression des médiateurs régionaux, et à la surprise générale, l’accord a finalement été signé par tous. Mais que valent vraiment ces signatures lorsqu’elles sont apposées sous la contrainte ?

De fait, le texte ne suscite que peu d’espoir pour les experts du conflit sud-soudanais, car le pouvoir est de nouveau confié aux mêmes seigneurs de guerre, rongés par la soif de pouvoir et peu préoccupés par le sort de leur population. Les forces loyales à S. Kiir et R. Machar ont toutes deux commis des actes qualifiés de crimes de guerre : pillages, disparitions forcées, tortures, viols, exécutions extrajudiciaires. Ainsi, il est fort probable que la population sud-soudanaise ne croie pas en cet accord, et que de nouvelles contestations apparaissent.

Enfin, le R-ARCSS n’évoque à aucun moment une quelconque résolution des causes profondes de la guerre. Le problème de marginalisation politique et économique de la majorité de la population n’est pas non plus abordé. Il s’agit plutôt de contenter chaque leader politique en lui assurant une place au sein du gouvernement, d’où le nombre de vice-présidents et de ministres si élevé – respectivement 5 et 35. Ainsi, malgré les pressions internationales continues et les tentatives de médiations régionales, le conflit au Soudan du Sud ne sera pas résolu de sitôt.

La stabilité ne peut en effet être imposée de l’extérieur, sans réelle volonté politique des parties en conflit. Et quand bien même Salva Kiir et Riek Machar s’entendraient de manière concrète et durable quant au partage du pouvoir, la suite sera complexe. Nous avons en effet choisi, par souci de clarté, de focaliser l’analyse sur les tensions entre le gouvernement et le SPLA/M, principal mouvement d’opposition. Or, d’innombrables groupes aux intérêts variés, armés ou non, alimentent et prolongent le conflit. Trouver un terrain d’entente commun se révèle pour le moins houleux pour les années à venir.

Soudan du Sud
Chef de l’État

Salva Kiir

(depuis le 9 juillet 2011)

Vice-président

Taban Deng Gai

(depuis le 25 juillet 2016)

Superficie

644 329 km2

(43e rang mondial)

Capitale : Djouba

Population

13 millions d’habitants

Religion

Animistes, chrétiens.

Le conflit

Intensité

Niveau 5 (guerre)

Objet

Système/idéologie, pouvoir national, prédominance sous-nationale, ressources

Parties au conflit

SPLM/A-in-Opposition VS gouvernement

et

Murle VS Dinka VS villageois éthiopiens

Durée : Depuis 2011

Victimes

Entre 50 000 et 383 000 morts

et 2 millions de déplacés

Autres conflits

Dans le pays : 5

Sources : HIIK, CIA, Council on Foreign Relations, LSHTM

Notes

(1) La première guerre civile se déroule entre 1955 et 1972, la seconde entre 1983 et 2002.

(2) La branche politique non armée du SPLA est le Mouvement de Libération des Peuples du Soudan (SPLM).

(3) Le président Omar el-Béchir considère la vision de R. Machar comme moins dangereuse pour ses ambitions personnelles : la sécession du Sud lui permettrait de garder le pouvoir au Nord, alors que l’idée d’un Soudan Uni prônée par J. Garang le forcerait à quitter la tête du pays.

(4) Marc Lavergne, « Comprendre la situation au Soudan du Sud », Le Monde Afrique, 14 mars 2017.

(5) Human Security in Sudan, The Harker Report, 01/2000 ; Christian Aid, The scorched earth : oil and war in Sudan, 03/2001 ; European Coalition on Oil, Unpaid Debt, 06/2010.

(6) Ahmed H. Adam, « Why is Omar al-Bashir mediating South Sudan peace talks ? », Al Jazeera, 05/07/2018.

(7) Aru Kok, « China chases Africa’s ressources », The Strategist, 06/08/2018.

(8) R. Alfred Yoron Modi, « Five Contentious Issues in the South Sudan Peace Process », Sudan Tribune, 28/07/2018.

Légende de la photo ci-dessus : Alors que l’ONU a annoncé que le nombre de déplacés internes au Soudan du Sud était passé à près de 2 millions de personnes en octobre 2018, une étude publiée le 26 septembre dernier et conduite par la London School of Hygiene and Tropical Medicine (LSHTM) a évalué à 383 000 le nombre de morts causées par le conflit au Soudan du Sud entre décembre 2013 et avril 2018. (© UNMISS)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°48, « L’état des conflits dans le monde », Décembre 2018-Janvier 2019 .

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