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L’accord de paix au Soudan du Sud, un chèque en blanc

Or, quelques mois plus tard, les hostilités reprennent. En décembre, Salva Kiir change l’organisation administrative du pays. Auparavant divisé en dix États, il décide de le séparer en vingt-huit, sans consultation préalable des populations. Cette décision a pour conséquence d’attribuer les principaux territoires pétrolifères à sa communauté, les Dinka. Bien que les tensions ethniques ne soient pas à l’origine même de la guerre civile, ce choix ne fait que renforcer les divisions intercommunautaires.

Suite à cette décision, des raids de l’armée ont lieu dans plusieurs territoires, notamment dans les États de Greater Equatoria, Unity, Upper Nile et Jonglei. Plusieurs groupes, qui s’étaient vus dépossédés de leurs terres, avaient en effet décidé de prendre les armes pour faire valoir leurs droits. L’accord d’Addis-Abeba aura été de courte durée : les affrontements, de moyenne intensité, se poursuivent jusqu’à l’été 2016.

Le 7 juillet, deux jours avant le cinquième anniversaire de l’indépendance du pays, la situation se dégrade : la capitale est le théâtre de nouvelles violences. Des partisans de Salva Kiir auraient bombardé des hommes de Machar. La situation s’embrase immédiatement : en quatre jours, les affrontements font 300 morts et 42 000 déplacés. Sous la pression des Nations Unies, un cessez-le-feu est déclaré le 11 juillet, mais les combats ne cessent pas pour autant.

Riek Machar fuit alors le pays avec 600 hommes, pour se réfugier en République démocratique du Congo (RDC). L’arrivée des combattants sud-soudanais en RDC, déjà en proie à des violences internes, est vue comme une menace sécuritaire supplémentaire. La mission de l’ONU au Congo (Minusco) prend alors la décision d’exfiltrer Riek Machar en Afrique du Sud. Le reste des troupes est désarmé, et rapatrié à la lisière de la frontière sud-soudanaise.

Le nouvel accord signé sous la pression de puissances extérieures…

Durant deux ans, les combats se poursuivent, ponctués par des cessez-le-feu rapidement violés et une multiplication des factions armées. Riek Machar restera en résidence surveillée en Afrique du Sud jusqu’au printemps 2018. Le 20 juin, l’ancien vice-président et Salva Kiir se rencontrent à Addis-Abeba pour entamer des pourparlers de paix, pour la première fois depuis les violences qui mirent le feu à Juba à l’été 2016.

Plusieurs réunions de négociations ont lieu entre les deux hommes durant le mois de juillet, pour déboucher sur la signature d’un accord de partage du pouvoir et un cessez-le-feu permanent le 5 août, à Khartoum. À la suite de ce dernier, Salva Kiir garde son poste de président, et Riek Machar se voit attribuer le poste de premier vice-président, le temps d’une période transitoire de trois ans. Celle-ci doit déboucher sur des élections générales en 2021. Cet accord ne traite cependant que des problèmes de gouvernance et de sécurité. Un accord final concernant la revitalisation de certains points de l’accord de 2015, le R-ARCSS (Accord Revitalisé sur la Résolution du Conflit en République du Soudan du Sud), est signé le 12 septembre.

Cependant, et c’est un point crucial, les deux rivaux ne sont pas à l’origine de cette initiative : c’est sous la menace de nouvelles sanctions des Nations Unies, et sous la pression de la Commission de l’Union Africaine, de l’IGAD et de la Troïka (États-Unis, Royaume-Uni, Norvège), que cet accord est ratifié. Les médiations sont dirigées par les présidents kenyan, ougandais et éthiopien, ainsi que par le président soudanais Omar el-Bechir. Tous sont impliqués, directement ou non, dans cette guerre. Ce dernier a un intérêt précis dans la conclusion de cet accord puisque son économie, exsangue, repose en majorité sur la production du pétrole sud-soudanais (6). L’accalmie chez son voisin du sud lui permettrait de régler en partie ses problèmes internes, qui persistent depuis 2011.

Les grandes puissances internationales, comme la Chine et les États-Unis, ont elles aussi des intérêts non négligeables à ce que l’accord soit respecté. La Chine est solidement implantée au Soudan du Sud depuis son indépendance, et a investi des milliards dans de nombreux secteurs (7). Les États-Unis sont pour leur part les premiers donateurs d’aide humanitaire, et Donald Trump est lassé des innombrables cessez-le-feu et accords systématiquement avortés.

Un chèque en blanc qui ne propose pas d’issue concrète au conflit

Or, quelques jours à peine avant sa signature, l’accord de partage du pouvoir, qui a servi de base au R-ARCSS, ne faisait pas consensus auprès des parties concernées. Certains groupes de l’opposition, notamment la South Sudan Opposition Alliance (SSOA) et les Former Detainees (FD), refusaient catégoriquement de le ratifier, pour des désaccords profonds concernant des points cruciaux du partage du pouvoir (8). Sous pression des médiateurs régionaux, et à la surprise générale, l’accord a finalement été signé par tous. Mais que valent vraiment ces signatures lorsqu’elles sont apposées sous la contrainte ?

De fait, le texte ne suscite que peu d’espoir pour les experts du conflit sud-soudanais, car le pouvoir est de nouveau confié aux mêmes seigneurs de guerre, rongés par la soif de pouvoir et peu préoccupés par le sort de leur population. Les forces loyales à S. Kiir et R. Machar ont toutes deux commis des actes qualifiés de crimes de guerre : pillages, disparitions forcées, tortures, viols, exécutions extrajudiciaires. Ainsi, il est fort probable que la population sud-soudanaise ne croie pas en cet accord, et que de nouvelles contestations apparaissent.

Enfin, le R-ARCSS n’évoque à aucun moment une quelconque résolution des causes profondes de la guerre. Le problème de marginalisation politique et économique de la majorité de la population n’est pas non plus abordé. Il s’agit plutôt de contenter chaque leader politique en lui assurant une place au sein du gouvernement, d’où le nombre de vice-présidents et de ministres si élevé – respectivement 5 et 35. Ainsi, malgré les pressions internationales continues et les tentatives de médiations régionales, le conflit au Soudan du Sud ne sera pas résolu de sitôt.

La stabilité ne peut en effet être imposée de l’extérieur, sans réelle volonté politique des parties en conflit. Et quand bien même Salva Kiir et Riek Machar s’entendraient de manière concrète et durable quant au partage du pouvoir, la suite sera complexe. Nous avons en effet choisi, par souci de clarté, de focaliser l’analyse sur les tensions entre le gouvernement et le SPLA/M, principal mouvement d’opposition. Or, d’innombrables groupes aux intérêts variés, armés ou non, alimentent et prolongent le conflit. Trouver un terrain d’entente commun se révèle pour le moins houleux pour les années à venir.

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