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Famille et population au Moyen-Orient : la fin d’une « démographie arabe » ?

La diminution des mariages féminins dits précoces dans presque tous les pays est particulièrement notable. En moyenne, 20 % des Jordaniennes âgées de moins de 20 ans étaient déjà mariées dans les années 1970 ; en 2010, elles étaient moins de 10 %, comme en Syrie, dans les Territoires palestiniens et dans le CCG. Au Liban, seulement 2,6 % des femmes de cette classe d’âge étaient mariées à la même période. Pourtant, les unions précoces existent encore au Yémen, mais aussi en Égypte : en 2014, 15 % des jeunes femmes de moins de 20 ans étaient déjà mariées, comme 6,4 % de celles âgées de moins de 17 ans. Même à Gaza, où les mariages de très jeunes filles persistent jusqu’à nos jours, on relevait « seulement » 12,8 % de filles mariées dans le groupe d’âge 15-19 ans en 2014.

Outre la hausse de l’âge au premier mariage, les données révèlent l’émergence d’un célibat féminin. Depuis les années 1960-1970, partout (sauf au Liban, à Bahreïn et au Koweït), les taux de célibat dit « définitif », à 45-49 ans, sont restés inférieurs à 5 %, ce qui prouve l’universalité du mariage féminin jusqu’à maintenant. Toutefois, les générations âgées aujourd’hui de 35 à 39 ans semblent inaugurer un changement important des comportements de nuptialité. Jusqu’aux années 1990, les femmes de cet âge étaient toutes mariées ; trente ans plus tard, au début des années 2010, nombre de femmes de cette classe d’âge sont encore célibataires, par exemple dans les Territoires palestiniens (11 %) ou au Liban (20 %). Les Égyptiennes font ici exception. La majorité d’entre elles resteront sans doute célibataires, car la probabilité du mariage décroît avec le temps, la procréation de plusieurs enfants par le couple étant considérée par les familles comme une priorité du mariage. La fécondité s’est aussi effondrée dans la région, y compris dans le Golfe : les Saoudiennes ne mettent plus au monde que 2,4 enfants en moyenne en 2016, par exemple, un taux parmi les plus bas du monde arabe (4). La fécondité a diminué de moitié en Syrie et en Jordanie, de plus de sept enfants en moyenne jusqu’à la fin des années 1970 à 3,5 enfants à la fin des années 2000.

La déroute des États rentiers, souvent populationnistes, ne suffit pas à expliquer la rapidité des changements démographiques depuis les années 1980, jusque dans les pays réputés socialement conservateurs de la péninsule Arabique. Les « coûts de la procréation » croissent depuis lors, une conséquence de la mise en place de politiques d’ajustement structurel des économies de la région, sous l’égide du Fonds monétaire international (FMI) en Jordanie et en Égypte, puis dans le cadre de l’accession de ces pays aux accords de libre-échange et de l’adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) au cours des années 2000, par exemple en Arabie saoudite.

Ces réformes signent la contraction de l’emploi public, mais surtout des subventions gouvernementales à l’éducation, à la santé et aux produits de première nécessité, sauf dans les petits États les plus riches qui continuent à subventionner leurs ressortissants (Qatar et Émirats arabes unis). L’accès massif des jeunes, en particulier les femmes, à l’éducation joue également un rôle primordial ; 23 % des jeunes Égyptiens et Libanais (hommes et femmes, de 25 à 34 ans) étaient diplômés de l’enseignement supérieur en 2010, de même que 45 % des jeunes Qataris de cette classe d’âge (52 % parmi les jeunes femmes). Cela retarde l’entrée sur le « marché » matrimonial. L’envol des montants du douaire dû par la famille du fiancé à celle de sa femme (le mahr) a aussi contribué au recul de l’âge au mariage : plusieurs milliers d’euros, voire des dizaines de milliers d’euros dans le Golfe. Le principe de kafaa (égalité) préside en islam à la sélection du conjoint et la forte « compensation matrimoniale » marque la reconnaissance du statut de la femme et de son groupe d’appartenance (5). La hausse des montants du douaire indique alors que le choix du conjoint s’effectue de plus en plus souvent hors de la parenté.

Il était tentant d’interpréter des changements sociodémographiques aussi rapides et radicaux comme le signe d’une émergence de l’individualisme, d’une mutation dans les rapports d’autorité entre genres et entre générations, et donc d’un rejet massif de la domination patriarcale (6). Les mutations des structures familiales ont d’ailleurs été reliées à la pression démocratique manifestée par le déclenchement des révoltes arabes contre les régimes autocratiques « néopatriarcaux » (7) de la région à partir de 2011.

Les années 2000 : contre-bouleversements démographiques

Pourtant, outre la diversité des rythmes et modalités des mutations des structures familiales entre les pays, certains facteurs pourraient nuancer l’interprétation de ces changements en matière de rejet de la domination patriarcale. L’endogamie, par exemple, résiste de manière surprenante à l’évolution générale de la nuptialité. Les mariages entre cousins au premier degré (du côté paternel et maternel) concernaient encore 25 à 30 % des femmes en union (âgées de 15 à 49 ans) au cours des années 2000 en Jordanie, en Syrie et dans les Territoires palestiniens. En 2015, 39 % des mariages conclus entre deux époux qataris concernaient des apparentés ainsi que 23 % des parents au premier degré (données de l’état civil). On peut interpréter la persistance de l’endogamie comme une réponse pragmatique à l’envolée des coûts du mariage. Cependant, rien ne semble indiquer une tendance à la conclusion d’alliances exogames moins contraignantes financièrement. Le mariage tardif et, plus encore, le célibat, pourraient donc paradoxalement signaler la permanence de l’institution du mariage comme mode de reproduction d’une stratification sociale et témoigner ainsi des difficultés des jeunes à s’émanciper des attentes et des ambitions des familles.

Les années 2000 ont aussi vu l’émergence de contre-évolution démographique, mais limitées à certains pays seulement : une légère reprise des mariages précoces et, surtout, une stagnation de la fécondité (Syrie et Jordanie), voire un rebond de celle-ci (Oman). On observe ces dynamiques en Égypte et en Jordanie, qui contrastent avec la décrue rapide de la fécondité saoudienne. Cela n’est pas caractéristique du CCG : le taux de fécondité des Omanaises a aussi augmenté : de 3,13 enfants par femme en 2007 (son plus bas niveau) à 4 en 2016. Apparent paradoxe, les données disponibles ne soulignent pas d’évolution marquée dans les comportements récents de nuptialité, même si la légère augmentation des mariages précoces en Égypte entre 2003 et 2012-2014 porte le taux de fécondité des 15-19 ans de 47 à 56 pour 1 000 femmes.

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