Quelques perspectives sur le missile sol-sol

Israël a produit l’IAI LORA (Long Range Attack) d’une portée de 400 km, pour une charge explosive (unitaire ou à fragmentation) de 510 kg, et utilisant un guidage GPS/inertiel pour le vol, avec une possibilité de guidage terminal TV. Initialement conçu pour être lancé depuis un camion, il peut également l’être depuis un conteneur positionné sur un navire. Cette version, testée en décembre 2017, semble intéresser le Chili. Récemment, IMI a présenté le Predator Hawk, d’une portée de 300 km pour une charge de 140 kg, qui bénéficie lui aussi d’un guidage terminal. Dans le cas israélien, l’attention se porte particulièrement sur l’usage de missiles balistiques dans la lutte contre les batteries de missiles antiaériens à longue portée (8). De son côté, l’Ukraine a présenté début janvier 2018 son propre missile, le Grom‑2. L’engin est donné pour avoir une portée de 50 à 280 km et une charge explosive de 500 kg et aurait bénéficié d’un financement saoudien. Proposé à l’exportation, il semble surtout destiné en priorité aux forces ukrainiennes.

Par ailleurs, la Corée du Sud fait montre d’un dynamisme certain : si elle avait, historiquement, reconfiguré des Nike sol-air en missiles sol-sol (Hyunmoo‑1), elle a, depuis lors, développé plusieurs types d’engins à charge conventionnelle dont la fonction renvoie autant à la dissuasion qu’à la conduite d’opérations à l’échelle du théâtre, en complément des capacités aériennes, mais aussi navales (9). Le Hyunmoo‑2A, entré en service en 2006, a une portée de 300 km et une charge explosive de 1 t pour une masse totale de 5,4 t. Son erreur circulaire probable serait de 30 m. Le Hyunmoo‑2B, d’une portée de 500 km, est opérationnel depuis 2009, emportant également une charge de 1 t. Avec une charge réduite à 500 kg, sa portée dépasserait 800 km. Il est suivi du Hyunmoo‑2C, présenté pour la première fois en 2017, d’une portée de 800 km et qui bénéficierait d’un guidage terminal.

La nouvelle génération

Si le SRBM classique oscille, selon le pays détenteur, entre une fonction tactique/opérative et une fonction plus stratégique et qu’il focalise l’attention des commentateurs politiques et militaires – notamment en raison de la charge normative du MTCR –, un développement militairement intéressant a sans doute été mésestimé. Les « roquettes missilisées » connaissent non seulement un processus de diffusion passant sous le seuil d’examen du MTCR, mais, surtout, tendent à permettre un retour à la fonction originelle du SRBM. Leur portée plus courte (généralement comprise entre 50 et 100 km) et une charge explosive moindre en font des armes facilement utilisables dans la profondeur adverse en réduisant le risque de pertes comparativement à une frappe aérienne. Leur coût politique – le risque d’escalade – est également plus faible, tout comme leur prix (environ 110 000 dollars par engin acheté par le Royaume-Uni en 2014). En la matière, la vraie rupture a été la disposition de récepteurs GPS abordables et compacts, capables d’encaisser les accélérations au moment du tir, la vitesse d’impulsion des « roquettes » étant généralement plus importante que celles des missiles « classiques ».

L’exemple type de ces missiles de nouvelle génération est le GMLRS, qui reprend la structure des roquettes M‑26/M‑27 et permet donc de conserver le calibre de 227 mm, de même que les conteneurs à six munitions classiquement utilisés. La logique de standardisation a donc été respectée. La missilisation se produit par l’installation d’un guidage GPS/inertiel, d’une électronique embarquée et de surfaces de contrôle. Les changements opérés au niveau de la propulsion permettent par ailleurs un accroissement de la portée du missile, soit 84 km en moyenne contre environ 45 km pour les roquettes M‑26. Elle est ainsi comparable en partie au SRBM MGM‑52 Lance de la guerre froide, qui avait une portée de 74 à 120 km en fonction de la charge embarquée. Deux variantes ont été développées : M‑30 avec 404 sous-munitions antipersonnel/antimatériel M‑85 (10) ; ou M‑31 avec une charge explosive unitaire d’environ 100 kg. Une charge alternative, commune à 90 % avec celle de la M‑31, est opérationnelle depuis septembre 2016.

Le missile a été commandé par le Japon, l’Italie, l’Allemagne, la Finlande, la France, le Royaume-Uni, Singapour, la Jordanie, Bahreïn et les Émirats arabes unis. Israël a développé ses propres versions, guidées ou à correction de trajectoire. La Pologne pourrait également s’en doter pour l’équipement de ses systèmes Homar. On note que l’adoption du GMLRS a permis à nombre d’États de disposer, pour la première fois, d’un missile balistique de courte portée. Si la charge explosive est moindre que celle d’un Lance (450 kg maximum pour une charge conventionnelle), l’engin est aussi plus précis, pour autant que la qualité du signal GPS ne soit pas dégradée, auquel cas seule la centrale inertielle pourrait compenser. La précision terminale est ainsi de 5 à 15 m en fonction des conditions. L’efficacité d’un tel missile pourrait donc, en fonction des circonstances, être supérieure à celle d’un Lance conventionnel.

La logique retenue pour le GMLRS connaît par ailleurs un début de diffusion. Historiquement, la Chine s’est positionnée rapidement sur le créneau, et en particulier China Long-March, en utilisant d’abord un guidage inertiel. Les WS‑1A/B (302 mm), WS‑2 (400 mm), WS‑3 (400 mm), WS‑22 (122 mm) en relèvent. Le KN‑09 nord-coréen, révélé en 2016, serait une adaptation du WS‑1B. Avec un guidage inertiel, le WS‑3 aurait une erreur circulaire probable d’environ 50 m selon l’industriel. L’arme peut lancer 200 kg d’explosif à une distance comprise entre 70 et 200 km. Les WS‑33 (200 mm, entre 20 et 60 km de portée), disposent de liaisons de données, de même que d’un imageur pour l’attaque terminale. Le guidage par système de géonavigation spatial est également utilisé sur les WS‑32 (300 mm, 150 km de portée maximale et 155 kg de charge explosive) et WS‑3A. La WS‑63 peut faire appel à un guidage terminal radar, réduisant l’erreur circulaire probable à 10 m. La WS‑64, de 400 mm, peut lancer une charge de 200 kg à 280 km et utilise les différents types de systèmes précités. Les A‑100/200/300 sont plus ou moins dérivés des ces engins. En tout état de cause, le dynamisme chinois s’appuie sur deux systèmes de navigation spatial : le Beidou, mais aussi le GLONASS russe ; le premier n’ayant pour l’heure qu’une couverture limitée.

En Russie, les roquettes lourdes de 300 mm utilisées sur les BM‑30 Smerch (12 armes) et 9A53 Tornado‑S (6 armes) ne sont traditionnellement pas guidées. En revanche, on évoque depuis 2017 une 9M542 dont le guidage est assuré par le système GLONASS. D’une masse de 820 kg, dont 240 pour une charge explosive HE, elle a une portée comprise entre 40 et 120 km. En Inde, la Pinaka Mk2 est dotée d’un récepteur GPS et est en cours de test depuis 2017. Cette arme de 214 mm a une portée qui peut atteindre 75 km et est 25 cm plus longue que la roquette originale. Sa charge militaire reste de 100 kg. En Ukraine, le Vilkha de 300 mm, d’une portée comprise entre 50 et 300 km, est en cours de test depuis fin 2017. Au Brésil, l’ASTROS 2020, modernisation d’un système ayant connu un réel succès commercial, devrait permettre de tirer la SS‑AV‑40, de 180 mm et d’une portée de 40 km, guidée par GPS. La SS‑150, de 450 mm et d’une portée maximale de 150 km, pourrait également recevoir ce système. La Turquie semble aussi travailler sur une roquette de 122 mm guidée, la TRG‑122. Dans ces cinq cas, les armements sont susceptibles d’être proposés à l’exportation.

Par ailleurs, il faut ajouter que les nouvelles générations de munitions peuvent être « à guidage terminal sans guidage nominal ». Les roquettes de gros calibre, non guidées, permettent en effet le largage de sous-munitions assurant leur guidage terminal, principalement pour le combat antichar. Compatibles avec le droit international en matière de sous-munitions, ces systèmes permettent de réduire les coûts, de sorte que la Tanzanie, qui dispose de l’A‑100 chinois, pourrait avoir reçu des roquettes chargées de sous-munitions guidées. Le problème, pour les armées occidentales, est alors celui de la transparence : si la traçabilité des exportations de matériels occidentaux est bien établie, ce n’est pas nécessairement le cas pour les exportations russes ou chinoises, avec à la clé le risque de se retrouver face à des arsenaux dont les capacités ont été sous-estimées. Le fait même qu’un type de roquette donné puisse recevoir différents types de charge militaire complique évidemment le travail de renseignement.

La signification militaire d’une évolution en sous-sol

La multiplication des designs de missiles utilisant des roquettes comme base fonctionnelle n’est pas sans incidences sur la capacité des forces occidentales à combattre efficacement. La logique de la roquette étant conservée, la puissance de feu précis par batterie de lance-roquettes/missiles est démultipliée, créant une masse à bon compte. De même, un grand nombre de types de systèmes lourds non guidés sont disponibles, permettant d’y appliquer les progrès réalisés en matière de savoir-faire liés à la missilisation. Il existe donc un « potentiel de missilisation » important. Cela pose incidemment un problème pour nos forces, dont les capacités antiaériennes et contre-RAM (Roquettes, Artillerie, Mortiers) ont connu un réel déclin ces dernières années… si tant est que des solutions antimissiles appropriées soient disponibles – ce qu’il reste des Crotale pourrait être trop léger et le SAMP trop lourd –, et ce, en quantité suffisante. Un certain nombre d’infrastructures dont sont dépendantes les opérations expéditionnaires – ports, bases aériennes, points d’appui logistiques, centres de commandement, etc. – deviennent ainsi plus vulnérables, y compris dans la profondeur.

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