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Quel diplomate était Vercingétorix ?

Ses réseaux

Il existait en Gaule au Ier siècle tout un réseau de dépendances composé de centaines, voire de milliers de clients qui se plaçaient sous la protection d’un grand pour leur sécurité, le rachat de leurs dettes, l’octroi d’un avantage comme un travail, une ferme, une terre, une rente, etc., en échange de quoi ils rendaient des services à leur bienfaiteur, allant jusqu’à lui prêter main forte quand les circonstances l’exigeaient. Vercingétorix sut s’appuyer très tôt sur ce véritable réseau d’influence qui lui permit, d’abord de recouvrer la royauté perdue, de chasser ses ennemis de sa capitale Gergovie et de les empêcher de revenir, mais aussi de renforcer les alliances du peuple arverne avec les cités voisines.

Cette chaîne d’obligations constituait à n’en point douter un excellent réseau d’information politique et de renseignement militaire stratégique. Fait notable, le mot « ambassadeur » viendrait, par de multiples cheminements, du celtique ambactos – latin ambactus(i) – qui signifie « client, courtisan, serviteur, envoyé », défini comme « celui qui va et circule alentour » (8).

Ses actes

La scène

Vercingétorix et ses pairs se retrouvaient dans un organe décisionnel central restreint, le consilium publicum, l’équivalent du Senatus romain ou de la Boule athénienne aux pouvoirs primordiaux pour débattre de la diplomatie et de l’entrée en guerre, de la nomination et du contrôle des dirigeants, voire de leur sanction en cas de faute ou de manquement grave. Dans une deuxième étape, les décisions prises au sein de cette assemblée « haute » étaient présentées devant le concilium armatum, l’assemblée du temps de guerre (une assemblée « basse ») qui regroupait tous les hommes libres en état de porter les armes ; là, elles étaient soit approuvées par acclamation, soit rejetées avec force protestations (9). Il existait au-dessus une instance supraétatique, le concilium totius Galliae, qui regroupait des délégués de toutes les cités gauloises. C’est en son sein en 52, pendant deux congrès tenus à Bibracte (oppidum chef-lieu du peuple des Éduens), que Vercingétorix fut élu une première fois, puis reconduit une seconde fois, généralissime des armées gauloises coalisées. Sans doute existait-il autour de ces instances un embryon d’administration avec son personnel commis aux tâches matérielles et d’exécution mais nous ne sommes pas documentés. Existait-il un lieu servant de décor à la vie diplomatique ? En vérité, nous ne le savons pas de manière irréfutable, mais l’archéologie récente a permis de découvrir des lieux de rassemblement, par exemple ce bâtiment en hémicycle à l’oppidum de Corent, proche de Gergovie ou, à titre de comparaison, comme ces vastes cours à galeries quadrangulaires et ces demeures de luxe privées de l’oppidum de Bibracte. Tous ces lieux ont pu servir de cadre à ces rencontres qui devaient mobiliser une assistance et un personnel nombreux. Parallèlement, les aristocrates avaient à la campagne de grandes propriétés, comme celle de Batilly-en-Gâtinais (Loiret) (10).

Ses négociations

Nous ne connaissons rien des procédures qui étaient en vigueur. Les sources nous enseignent que la stratégie diplomatique comprenait un mélange d’ostentation, de cadeaux, de menaces directes ou voilées. César nous dit qu’en homme de son temps, Vercingétorix employa tous les moyens qu’il avait à sa disposition et ne recula devant rien pour sceller une alliance, acheter une collaboration ou une neutralité, usant tantôt de la séduction, tantôt de la ruse et parfois de la force pour faire céder les tièdes. Mais le système avait un défaut : le secret n’était pas toujours bien gardé à la sortie des assemblées et des rencontres, car César eut souvent connaissance de ce qui s’y était échangé, dit et décidé, en particulier de plusieurs discours prononcés par Vercingétorix dont il eut connaissance (11), en dépit du sort peu enviable réservé aux traîtres, exécutés sans pitié et dans d’atroces souffrances sur ordre du roi. Vercingétorix déploya dans toutes les directions une intense activité diplomatique au cours de l’année 52 et, peut-être dès 54, à tout le moins sûrement en 53. Lui-même se rendit personnellement chez les Bituriges Cubes du Berry qui le reçurent mal (12) et, sûrement, auprès des riches Éduens qui, après avoir hésité un temps, basculèrent dans l’insurrection avec tous leurs alliés. À cet égard, le ralliement spectaculaire du noble éduen Litaviccos à Gergovie, en pleine bataille des Arvernes contre César, fut déterminant dans cette prise de position, et le parti de la guerre à outrance contre Rome l’emporta. Le jeune Arverne délégua aussi une ambassade chez les Allobroges du Dauphiné, mais nous ne connaissons pas le nom du diplomate qui en fut chargé.

En revanche, on connaît celui de Lucterios le Cadurque (du Quercy), compagnon fidèle qu’il envoya en mission chez les Rutènes du Rouergue, les Nitiobroges de l’Agenais, les Gabales du Gévaudan, puis chez d’autres peuples de Gaule méridionale non mentionnés, peut-être les Helviens de l’Ardèche et les Volques Arécomiques du Gard. Le but de cette mission diplomatique était de couper la ligne logistique de César qui le reliait à la Gaule narbonnaise conquise par Rome depuis 121. En ouvrant un deuxième front sur les arrières de César, en le privant de ressources, Vercingétorix avait fait le calcul que le proconsul abandonnerait la Gaule centrale pour se porter au sud et défendre la Province menacée ; mais le plan échoua pour des raisons non élucidées.

Les supports des accords

Nous sommes dans l’ignorance complète des documents qui servirent à signer les traités d’alliances, les trêves et les conventions et, si correspondance il y eut entre les dirigeants des peuples entrés dans la coalition de 52, on ne peut que supputer que tout fut rédigé en grec (le gaulois n’était pas une langue écrite) et sur des supports en matière périssable. Plus vraisemblablement, dans un pays de très forte tradition orale, les accords ont pu reposer sur la parole donnée par serment en présence des dieux, de leurs représentants les druides et des enseignes militaires. Le système des otages apportait une garantie et le parjure savait très bien qu’en cas de manquement à ses obligations, en cas de trahison ou félonie, les otages qu’il avait mis en dépôt chez son allié allaient payer de leur vie cette forfaiture.

À propos de l'auteur

Alain Deyber

Alain Deyber

Docteur d’État en histoire et civilisation de l’Antiquité, ancien officier de l’armée de terre (cavalerie blindée), archéologue, spécialiste d’histoire militaire et d’archéologie des champs de bataille.

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