Quel diplomate était Vercingétorix ?

Ses négociations

Nous ne connaissons rien des procédures qui étaient en vigueur. Les sources nous enseignent que la stratégie diplomatique comprenait un mélange d’ostentation, de cadeaux, de menaces directes ou voilées. César nous dit qu’en homme de son temps, Vercingétorix employa tous les moyens qu’il avait à sa disposition et ne recula devant rien pour sceller une alliance, acheter une collaboration ou une neutralité, usant tantôt de la séduction, tantôt de la ruse et parfois de la force pour faire céder les tièdes. Mais le système avait un défaut : le secret n’était pas toujours bien gardé à la sortie des assemblées et des rencontres, car César eut souvent connaissance de ce qui s’y était échangé, dit et décidé, en particulier de plusieurs discours prononcés par Vercingétorix dont il eut connaissance (11), en dépit du sort peu enviable réservé aux traîtres, exécutés sans pitié et dans d’atroces souffrances sur ordre du roi. Vercingétorix déploya dans toutes les directions une intense activité diplomatique au cours de l’année 52 et, peut-être dès 54, à tout le moins sûrement en 53. Lui-même se rendit personnellement chez les Bituriges Cubes du Berry qui le reçurent mal (12) et, sûrement, auprès des riches Éduens qui, après avoir hésité un temps, basculèrent dans l’insurrection avec tous leurs alliés. À cet égard, le ralliement spectaculaire du noble éduen Litaviccos à Gergovie, en pleine bataille des Arvernes contre César, fut déterminant dans cette prise de position, et le parti de la guerre à outrance contre Rome l’emporta. Le jeune Arverne délégua aussi une ambassade chez les Allobroges du Dauphiné, mais nous ne connaissons pas le nom du diplomate qui en fut chargé.

En revanche, on connaît celui de Lucterios le Cadurque (du Quercy), compagnon fidèle qu’il envoya en mission chez les Rutènes du Rouergue, les Nitiobroges de l’Agenais, les Gabales du Gévaudan, puis chez d’autres peuples de Gaule méridionale non mentionnés, peut-être les Helviens de l’Ardèche et les Volques Arécomiques du Gard. Le but de cette mission diplomatique était de couper la ligne logistique de César qui le reliait à la Gaule narbonnaise conquise par Rome depuis 121. En ouvrant un deuxième front sur les arrières de César, en le privant de ressources, Vercingétorix avait fait le calcul que le proconsul abandonnerait la Gaule centrale pour se porter au sud et défendre la Province menacée ; mais le plan échoua pour des raisons non élucidées.

Les supports des accords

Nous sommes dans l’ignorance complète des documents qui servirent à signer les traités d’alliances, les trêves et les conventions et, si correspondance il y eut entre les dirigeants des peuples entrés dans la coalition de 52, on ne peut que supputer que tout fut rédigé en grec (le gaulois n’était pas une langue écrite) et sur des supports en matière périssable. Plus vraisemblablement, dans un pays de très forte tradition orale, les accords ont pu reposer sur la parole donnée par serment en présence des dieux, de leurs représentants les druides et des enseignes militaires. Le système des otages apportait une garantie et le parjure savait très bien qu’en cas de manquement à ses obligations, en cas de trahison ou félonie, les otages qu’il avait mis en dépôt chez son allié allaient payer de leur vie cette forfaiture.

Les mœurs de son temps

Les usages

Nous ne sommes pas documentés sur la vie diplomatique en usage au temps de Vercingétorix. Nous ne disposons pas d’équivalent au récit d’une ambassade envoyée par son lointain prédécesseur, le roi arverne Bituitos (IIe siècle), au consul romain Gn. Domitius, chef d’une armée consulaire qui était en opérations sur le territoire des Salyens, près de l’actuelle ville d’Aix-en-Provence. La scène s’est déroulée aux alentours de l’année 120, au tout début de la conquête de la Gaule du Sud. L’ambassadeur s’est présenté en grand équipage, accompagné de gardes du corps en tenue d’apparat et avec des chiens. Un chanteur le précédait, vantant le roi Bituitos, puis le peuple des Arvernes, puis l’ambassadeur lui-même, célébrant sa naissance, son courage, sa richesse. L’auteur latin Appien qui nous rapporte cette anecdote, conclut sur cette note qui ne manque pas de saveur : « C’est même pour cette raison surtout que ceux des ambassadeurs qui sont illustres emmènent ces gens » (13). Probablement Vercingétorix et ses agents se présentaient-ils en grande pompe et chargés de cadeaux pour faire effet sur leurs hôtes ; sans doute le jeune roi des Arvernes ne se déplaçait-il pas sans être accompagné par une troupe importante de guerriers professionnels, car ses ennemis intérieurs et extérieurs ne manquaient pas et une entrevue hasardeuse, mal préparée, pouvait signer sa fin. Comment s’exprimait-il ? Cela, nous ne le savons pas. En Gaulois bien sûr, en grec peut-être, en latin probablement.

Les procédés

• Les principes : Au travers du récit que César nous a laissé des événements politiques et militaires de 52, on voit bien que l’intrigue, le mensonge, la corruption, les manœuvres d’intimidation, les démonstrations de force ont fait partie de l’arsenal de Vercingétorix. Faut-il s’en émouvoir ? Nous sortirions de notre rôle d’historien en portant un jugement. Après tout, il n’a fait que reproduire ce qu’il avait appris de ses prédécesseurs, de ses maîtres en politique et que ses continuateurs entretiendront. Les bons procédés n’ont pas d’histoire, surtout dans une époque agitée comme celle-ci.

• Les modalités : Même constat pour ce qui touche à la pratique. Vercingétorix assit son pouvoir et le conforta par des mesures sévères, prises tant sur ses sujets que sur les peuples dépendant de sa cité. Au service de son ambition, il mit toutes ses ressources : sa richesse, selon l’usage des hommes de son rang ; son prestige, fondé sur de nombreux clients, selon le même usage des puissants. C’est César qui le dit au livre VII de son Bellum Gallicum et nous n’avons pas de raison d’en douter, car il nous fournit d’autres exemples. Agit-il sur les hommes par leurs passions : outre l’argent évoqué, les femmes et la vanité ? Nous ne le savons pas, mais on ne peut pas non plus l’écarter.

Une tradition interrompue…

Vercingétorix vivait dans une société à dominante traditionnelle, où il tenait beaucoup à son indépendance. Entre plusieurs solutions possibles, il opta pour la restauration de la royauté simple, alors qu’il aurait pu instaurer une royauté composée (deux corégents), ou mettre en place un régime oligarchique avec des magistratures (dont le Vergobret, magistrat suprême), un régime politique qui se généralisa en Gaule après la guerre. Il existait cependant des bornes à ce système royal, et c’est peut-être pour les avoir mal appréciées qu’il échoua finalement à Alésia, ses compagnons et alliés refusant de le suivre au-delà de la limite qu’ils s’étaient fixée et considérant que l’équilibre auquel ils avaient jusqu’ici consenti était rompu. Mais tout cela ne fut pas vain, comme le montre la mutation civique qui se déroula en Gaule après la Conquête et les guerres civiles de la République romaine moribonde.

Les campagnes militaires de César en Gaule en 52 et 51 avant notre ère

Notes

(1) A. Deyber, Les Gaulois en guerre, Paris, Errance, 2009, p. 31-32 ; 421. Ce livre est épuisé, mais un Dictionnaire de la guerre gauloise appelé à le remplacer (Chamalières, éditions LEMMEedit), est actuellement en préparation. Contrairement à une idée fausse encore répandue, la conquête complète de la Gaule s’étala sur deux siècles et fit chez les peuples vaincus des millions de morts, de blessés et de prisonniers réduits en esclavage.

(2) Ibid., p. 154-161 ; 417-429.

(3) Peuple de la Gaule celtique établi dans le centre-est de la France actuelle.

(4) E. Arbabe, La politique des Gaulois : vie politique et institutions en Gaule chevelue (IIe siècle avant notre ère-70), Paris, éditions de la Sorbonne, 2017. Pour les institutions, consulter p. 31-37 ; 58-69 ; 77-102 ; pour les diplomates cités, se reporter à l’index p. 424-425.

(5) A. Deyber, Vercingétorix chef de guerre, Chamalières, LEMMEedit, 2017 (1re éd.), p. 25-30, 42-43, 67-71, 89, 93-95, 98 ; 2018 (2e éd. revue et augmentée), p. 26-31, 50-51, 75-78, 84, 86, 90, 97, 101-103. La 3e édition est parue en novembre 2018.

(6) Actuellement, et à la différence du monde classique gréco-romain, aucune étude d’ensemble n’a été consacrée à la diplomatie gauloise et à ses ambassadeurs ; voici donc un sujet qui pourrait inspirer les chercheurs et susciter des vocations, car il y a incontestablement matière.

(7) Aucune source n’affirme que Lucterios était roi ou magistrat des Cadurques ; plus vraisemblablement c’était un des chefs de la noblesse de ce peuple. Il fut compagnon de route de Vercingétorix (sans doute le connaissait-il depuis longtemps), qui lui confia en 52 quelques missions diplomatiques sensibles, et l’un des chefs de la rébellion de 51.

(8) X. Delamarre, Dictionnaire de la langue gauloise : une approche linguistique du vieux-celtique continental, Paris, Errance, 2003 (2e éd.), p. 40-41 ; P.-Y. Lambert, La langue gauloise, Paris, Errance, 1997 (2e éd.), p. 186-187.

(9) Ce conseil ne doit pas être confondu avec le consilium armatum (avec un s), un autre terme employé par César qui désigne le grand état-major de Vercingétorix en opérations en même temps que le sien propre. C’est ce dernier organe de commandement qui déposa Vercingétorix et le livra à César, après l’échec de la quatrième et dernière bataille livrée par l’armée de secours à Alésia.

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