Magazine Diplomatie

Réflexions sur les politiques compassionnelles en temps de catastrophes au regard de l’histoire

Les catastrophes naturelles et la détresse qu’elles engendrent constituent un lieu obligé de l’exercice du pouvoir dans les sociétés occidentales contemporaines. L’histoire montre que cela n’a pas toujours été le cas et que l’action humanitaire étatique est avant tout le fruit d’une révolution éthique.

Le 14 février dernier, alors que des inondations submergent une partie du territoire français, le président de la République modifie son emploi du temps en raison des événements et rend visite aux victimes à Villeneuve-Saint-Georges, l’un des lieux les plus touchés par l’inondation de la Seine et rapidement devenu un épicentre médiatique de l’événement. Son attitude trouve sa place dans un rituel politique qui veut qu’en cas de crise majeure, le ou les plus hauts représentants de l’État se rendent, selon l’expression consacrée, « au chevet » des victimes. On a encore en mémoire l’image de Lionel Jospin visitant Abbeville en avril 2001, chaussé de ses bottes en caoutchouc, suivi de près par plusieurs ministres, et la Première dame de l’époque. Plus loin de nous, Napoléon III, profitant des nouvelles possibilités de circulation offertes par le chemin de fer, se rendit dans la basse vallée du Rhône et la vallée de la Loire lors des inondations de 1856, et Mac Mahon, le président élu en 1873, se déplaça en personne en 1875 dans le Sud-Ouest, lors des événements immortalisés par Émile Zola dans sa nouvelle intitulée L’inondation.

L’émergence de l’obligation d’agir

À première vue, ces différents chefs d’État adoptent une attitude régalienne que l’on juge naturelle, en faisant simplement preuve d’empathie envers les victimes de catastrophes. Pourtant, l’histoire montre que cette attitude est le fruit d’une construction politique dont les racines sont incertaines. Les spécialistes considèrent le voyage de Napoléon III comme le premier exemple de déplacement des autorités sur les lieux d’une catastrophe. Et l’on estime en général que c’est dans la seconde moitié du XVIIIe siècle seulement que l’aide d’urgence aux victimes, l’envoi de subventions, l’organisation à l’échelle nationale de vagues de charité publique, bref l’entrée en jeu des autorités centrales dans la prise en charge du malheur collectif, se développent en Europe. Le tremblement de terre accompagné d’un tsunami qui ravagea la ville de Lisbonne en novembre 1755 est l’un des premiers événements de ce type au cours duquel on voit se déployer une solidarité de la part des gouvernements européens pour venir en aide aux sinistrés. Le roi d’Espagne envoya alors vivres et argent en direction du Portugal, le roi d’Angleterre débloqua 25 000 livres et fit envoyer des provisions, tandis que la ville de Hambourg, qui comptait beaucoup de ressortissants à Lisbonne, affréta plusieurs bateaux chargés de biens. Si cela peut paraître normal en 2018, tout cela est inédit à cette échelle en 1755 et l’on assiste en fait à l’émergence d’un rituel politique et diplomatique promis à un long avenir.

Les politologues et les anthropologues qui se sont intéressés à l’exercice du pouvoir en situation de catastrophes ont montré que cette obligation, maintenant légale, d’agir pour assurer la sécurité de la population, revêt plusieurs justifications dans la société moderne. Elle est analysée par certains comme la contrepartie du privilège accordé à ceux qui détiennent le pouvoir (1). Le lien étroit établi entre l’octroi de légitimité et la défense contre les dangers que l’on juge externes à la société oblige ainsi les représentants de l’État à donner la preuve de leur capacité à exercer le pouvoir sur le désordre. La maîtrise de la nature en crise est une preuve de bon gouvernement et on oppose facilement la capacité « prométhéenne » de la société moderne à faire face à l’aléa, avec la passivité dont devaient faire preuve les sociétés anciennes, moins bien équipées et moins bien situées sur la ligne du Progrès. Les historiens ont montré que les choses ne sont pas aussi simples et que les sociétés prémodernes en Europe ont aussi développé des cultures du risque naturel. Il n’empêche, les phénomènes naturels sont devenus des objets politiques sensibles – et même désormais ultrasensibles – seulement à une époque récente. À tel point qu’en cas de manquement, un phénomène naturel dont les conséquences sont mal gérées peut faire vaciller un gouvernement. L’administration de George W. Bush a par exemple subi de fortes critiques après le passage de l’ouragan Katrina en 2005 pour avoir attendu seulement 48 heures avant de donner les premiers signes d’intérêt. Le président américain a même dû se déplacer deux fois à La Nouvelle-Orléans en moins d’une semaine après les faits pour faire oublier le manque d’immédiateté de sa réaction et pour rassurer l’opinion américaine sur la capacité du gouvernement à assurer la sécurité intérieure. En France, on se souvient qu’en 2003, la canicule a valu son éviction au ministre de la Santé, dont l’administration a été aussi gravement remise en cause pour son manque de réactivité sur le terrain, pour ses erreurs de préparation et pour avoir sous-estimé le danger réel. En une telle situation, le gouvernement était sommé d’agir et d’assurer la protection de chacun, et surtout des personnes les plus fragilisées qui ont subi de plein fouet les chaleurs caniculaires. Mais au fond, ce n’est pas tant l’efficacité réelle du pouvoir qu’interroge la catastrophe, dont l’étendue des dégâts, tant matériellement que financièrement, peut dépasser de très loin les capacités d’assurer objectivement la sécurité collective. Derrière l’espérance de résultats et de maîtrise, c’est plutôt la capacité à faire une démonstration de pouvoir qui est attendue des autorités, une démonstration de son engagement pour la sécurité des individus. Avant tout, on attend d’elles qu’elles agissent et qu’elles s’incarnent momentanément dans l’action de secours, en reconnaissant par ce geste symbolique la gravité de la situation. En somme, face à certaines situations dont l’enjeu s’impose naturellement à la collectivité, le pouvoir se doit d’être là où l’on veut qu’il soit. Dans le cas des catastrophes, cette gravité s’impose d’elle-même en ce qu’elle met en jeu une question de survie collective. Par ce biais, les catastrophes naturelles constituent à l’évidence à notre époque l’un des champs spécifiques à travers lesquels le pouvoir se révèle, s’affirme, mais aussi est questionné.

À propos de l'auteur

Thomas Labbé

Thomas Labbé

Leibniz-Institut für Geschichte und Kultur des östlichen Europa (GWZO), Leipzig (Allemagne) - Maison des Sciences de l‘Homme de Dijon (USR CNRS-uB 3516).

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