Réflexions sur les politiques compassionnelles en temps de catastrophes au regard de l’histoire

Éthique biblique médiévale vs charité contemporaine

Pour comprendre et percevoir la construction d’un tel état d’esprit, face auquel il est difficile de froidement se distancier puisqu’il fait appel à des sentiments éthiques hautement valorisés, faisons un détour par l’histoire. Le 18 octobre 1356, un tremblement de terre d’une rare violence, le plus violent ressenti au nord des Alpes dans le dernier millénaire, détruit une bonne partie de la ville de Bâle et de ses environs, en faisant assurément de nombreuses victimes. Combien ? Que sont-elles devenues ? Qui a pris en charge cette crise humanitaire ?

Naturellement, l’historien avisé se met à la recherche d’informations à ce sujet dans les archives. La recherche d’un chiffre exact ou au moins approximatif concernant le nombre des victimes fait en effet partie des éléments absolument nécessaires à l’heure actuelle pour comprendre ce genre d’événement. Qu’une catastrophe survienne dans le monde, et les premières informations qui nous parviendront auront systématiquement trait à l’élaboration d’un bilan, d’abord provisoire, puis devenant au fil des jours officiel. Au bilan, s’ajouteront les informations relatives aux mesures de sauvetages et de secours, gouvernementales et non gouvernementales. Alors, qu’en est-il à Bâle en 1356 ? Force est de constater qu’au XIVe siècle, on ne dit rien ou presque rien sur les victimes. La plupart des contemporains qui ont pris la peine de relater la survenue de l’événement dans les chroniques de l’époque n’ont pas jugé utile, aussi étonnant que cela puisse paraître, de s’attarder sur cet aspect des choses. Au mieux, quelques-uns ont rapidement indiqué que « beaucoup de gens » sont morts sous les décombres, ce qui nous confirme que l’événement a bien été meurtrier, mais sans fournir plus de détails et surtout sans que cela ne semble les avoir particulièrement émus. On survole l’information, comme si celle-ci se trouvait rangée au niveau de l’anecdotique. Et les autorités ?

Ne parlons même pas de déplacements de princes, de rois ou de l’empereur « au chevet » des victimes, pratique parfaitement inconnue de la diplomatie médiévale. Pas un récit n’en fait mention, et cela est vrai pour d’autres catastrophes. Ainsi, quand, le 4 décembre 1456, c’est la ville de Naples et la Campanie qui se trouvent dévastées par un séisme ayant provoqué la mort de près de 12 000 personnes (3), le roi Alphonse d’Aragon, alors qu’il se trouve avec sa cour à une centaine de kilomètres de l’épicentre, reçoit la nouvelle de la destruction de sa capitale sans pourtant modifier ses activités jusqu’au 23 février suivant, date à laquelle il se rend pour la première fois à Naples après la catastrophe. Le tremblement de terre n’a absolument pas été traité comme un événement politique par son administration qui a même refusé un bon nombre de demandes d’indemnisation produites par les survivants. À Bâle, c’est la même chose en 1356. Les autorités municipales ne semblent pas s’être investies dans la gestion de la crise, en tous les cas pas à la hauteur de ce que l’on imaginerait, et les observateurs ne s’intéressent pas à mettre en valeur ou à souligner ce type d’action. Encore une fois, la politique est absente de la crise.

La différence avec notre époque se situe au niveau éthique. La perspective biblique qui structure le fondement de la pensée médiévale invite en effet les hommes de cette époque à chercher les signes de Dieu dans la nature. Ils croient en ce que l’on appelle une théologie rétributive, c’est-à-dire au fait que les catastrophes, même guidées par des phénomènes naturels dont ils sont en mesure de comprendre les mécanismes, arrivent pour sanctionner les péchés d’une communauté. Dans une telle perspective, la perception d’une innocence des victimes, dont la souffrance devrait par conséquent être prise en charge, ne peut pas exister ou reste, pour le moins, moralement ambigüe : au Moyen Âge, la catastrophe n’est pas perçue comme un terrible coup du sort, mais comme une marque d’infamie pour ceux qui la subissent, le modèle de réflexion étant celui du déluge biblique par lequel Dieu a puni une humanité pécheresse.

Comment cette éthique s’exprime-t-elle socialement ? En novembre 1333, une inondation d’ampleur séculaire submerge la ville de Florence, faisant plusieurs centaines de morts. Apprenant la nouvelle, le 2 décembre le roi de Naples Robert d’Anjou envoie une lettre au gouvernement de Florence, cette fois-ci une lettre à caractère clairement diplomatique envoyée par un grand du monde aux responsables de la cité alors la plus puissante de tout l’Occident, notamment du point de vue financier. Cette lettre est très importante pour comprendre l’éthique médiévale et l’enjeu politique des catastrophes à cette époque. Le roi indique en effet remplir son devoir de charité en envoyant ce texte. Pourtant, son message n’a rien à voir avec la solidarité telle que nous l’entendons à présent. Il n’y est pas fait mention d’une promesse d’aide matérielle ou d’action à venir, ni même d’un mot de consolation et d’empathie envers les victimes. C’est tout le contraire même. La lettre contient ces mots : « À raison de la vérité que notre condition royale nous impose de conserver, nous ne pouvons nous permettre d’agir comme un ami flatteur et discuter la justice de Dieu, en vous disant que vous êtes innocents. » (4) On ne peut être plus clair : il inverse les catégories. Les victimes sont les coupables, et il est alors question pour elles – c’est le sens de toute la lettre – de comprendre leurs fautes et d’endurer leur malheur avec patience, comme Job endura les tribulations par lesquelles Dieu mit sa foi à l’épreuve. Partant d’une telle éthique, et sans que cela ne constitue la marque d’une quelconque insensibilité de sa part, ce n’est donc pas la crise humanitaire traversée par les Florentins qui constitue l’objet d’inquiétude de Robert d’Anjou. Le roi écrit en effet avoir appris la nouvelle avec une grande « compassion d’âme », ce qui laisse peu de doute sur son émoi. Cependant, il faut essayer de comprendre le sens de cette expression. Cela signifie que, dans la perspective qui est la sienne, celle de la théologie rétributive, c’est le salut spirituel de la cité qui est l’objet de toutes les inquiétudes et de sa sollicitude de souverain. Puisqu’ils sont à ses yeux responsables de leurs difficultés, son rôle politique n’est pas d’aider à assurer la sécurité et la protection matérielle des Florentins, mais de les alarmer sur la situation. L’urgence, et c’est comme cela que se définit l’urgence faisant suite aux catastrophes naturelles au Moyen Âge, est au rétablissement d’un équilibre spirituel et non d’un équilibre social.

Le tournant compassionnel du XVIe siècle

C’est à partir du XVIe siècle seulement que les récits de catastrophes naturelles commencent à intégrer systématiquement, comme un élément de langage récurrent et nécessaire à la compréhension des choses, la question des victimes. Si l’on en perçoit les prémisses dès la fin du XVe siècle, ce sont bien les observateurs du XVIe siècle qui inventent et imposent la notion de bilan, ainsi que la mise en scène des autorités dans la prise en charge des victimes. En fait, les récits du XVIe siècle nous plongent dans un imaginaire bien différent de celui des siècles précédents. L’auteur qui décrit en 1570 l’inondation survenue à Lyon le 2 décembre de la même année insiste ainsi sur la situation humanitaire des sinistrés dans la ville et dans les campagnes alentour, décrivant leurs pertes, le nombre de morts, insistant sur quelques destins personnels pour incarner le drame dans une réalité tangible, tragique et émouvante pour les lecteurs. Surtout, il insiste longuement sur l’attitude du gouverneur de la ville, affairé, les pieds dans l’eau, avec tous ses gentilshommes à la rescousse des victimes et de leurs biens emportés par les flots. Au XVIe siècle, la catastrophe naturelle devient un objet politique à travers lequel le pouvoir se doit d’agir, de se montrer, afin de prouver sa « magnanimité » et son « humanité ». Les termes sont neufs, ainsi d’ailleurs que celui de « désastre » qui apparaît dans la langue française à la même époque.

Un tournant est pris. Si elles ne s’appliquent pas encore vraiment sur le terrain, les politiques de type compassionnel commencent à être théorisées par quelques savants qui vont chercher dans l’Antiquité des modèles d’action, notamment celui de l’empereur Tibère qui, en 17 après J.-C., avait envoyé des subsides et des représentants de l’État romain en Asie mineure, en proie à une violente crise sismique. En 1589, Giovanni Botero, dans son traité politique intitulé De la raison d’État, qui aura une grande portée au siècle suivant, définit ainsi les devoirs du bon prince au miroir de l’Antiquité et élève au rang d’obligation morale le fait de venir au secours des victimes de catastrophes naturelles. La démonstration d’une compassion publique, expression émotionnelle qui s’adapte à une évolution des sensibilités, devient même pour lui une arme politique qui permet au souverain, en retour, « de susciter l’amour dans le cœur des sujets » (5). Il se positionne ainsi face à Machiavel, qui enseigne que le Prince doit se faire craindre pour gouverner, et son texte constitue l’un des tout premiers exemples théoriques de réflexion sur la politique compassionnelle. Les siècles suivants poursuivront dans la même direction.

Notes

(1) Gilbert Larguier, Le pouvoir en situation extrême : catastrophe et politique, Paris, L’Harmattan, 1992.

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