Magazine Diplomatie

Réflexions sur les politiques compassionnelles en temps de catastrophes au regard de l’histoire

L’avènement de la raison humanitaire

La nouveauté, ce n’est pas que le pouvoir se dévoile symboliquement en certaines occasions. Cela renvoie à une forme archaïque de la politique qui s’est toujours exprimée de différentes façons dans l’histoire. La nouveauté, c’est le fait que les catastrophes naturelles soient devenues l’un des terrains spécifiques sur lesquels le pouvoir doit agir symboliquement. Or c’est à la faveur d’une transformation de l’intégration sociale de la compassion et de l’empathie pour les victimes au cours de l’histoire qu’elles sont devenues un tel enjeu social. Des anthropologues ont montré que l’injonction morale, à la fois politique et éthique, à compatir au malheur des autres n’est en fait pas quelque chose qui va de soi, et que de cette injonction dépend justement l’idée de faire de l’humanitaire un principe de gestion. En réalité, les politiques de catastrophes contemporaines illustrent l’une des formes les plus pures du principe de bio-pouvoir, c’est-à-dire cette forme de gouvernementalité spécifique à la modernité définie par le philosophe Michel Foucault comme le fait que la vie, la dimension biologique de l’être humain, soit devenue la cible et l’enjeu essentiel des dispositifs de gouvernement. La reconnaissance sociale et politique de la vie comme « souverain bien » selon l’expression d’Hannah Arendt est assurément à l’origine de ce que l’on appelle de nos jours les politiques compassionnelles, qui reposent sur un sentiment empathique non négociable vis-à-vis de toutes les victimes et de leur souffrance. Cela présuppose que l’empathie ressentie pour ces dernières soit considérée comme un sentiment bon a priori, qu’il s’agit d’un sentiment moral dont la valeur ne peut être discutée et qui s’impose à soi de l’extérieur. Cette reconnaissance morale d’une légitimité de fait à la souffrance des victimes constitue un aspect de la modernité dont la construction historique a été mise en lumière par les anthropologues Didier Fassin et Richard Rechtman (2). Elle caractérise en fait une économie morale en construction depuis le XIXe siècle seulement, laquelle s’exprime actuellement en une éthique de sens commun, la « raison humanitaire ». La compassion automatique envers la souffrance des victimes de toutes sortes et sa transformation en enjeu social ne constituent pas un sentiment a-historique immanent à la nature humaine. Elle est un imaginaire de notre temps, fondée sur un certain référentiel de sentiments, et a conduit à un important changement du regard en ce qui concerne la place des victimes dans la sphère sociale.

Moteur de l’action politique, cette raison humanitaire permet de comprendre la place prise par la compassion dans l’art de gouverner les catastrophes, ainsi que l’orientation des dispositifs de gouvernements en direction des victimes, dont le soutien et la sécurité constituent les premières tâches à accomplir. La place centrale occupée par celles-ci dans le discours et dans les actes ne reflète pas seulement les conséquences objectives des crises. La figure de la victime agit en fait dans notre forme moderne de sensibilité pour qualifier et hiérarchiser la gravité des événements et, in fine, pour leur donner un sens. Par conséquent, le pouvoir agit sur ce qui fait sens et il est logique de voir les autorités se déplacer sur les lieux du drame, c’est-à-dire là où sont les victimes, de les voir prendre en charge leur survie dans le temps de l’urgence, d’assurer leur indemnisation par les décrets de catastrophes naturelles, ou d’en commémorer officiellement le souvenir.

Éthique biblique médiévale vs charité contemporaine

Pour comprendre et percevoir la construction d’un tel état d’esprit, face auquel il est difficile de froidement se distancier puisqu’il fait appel à des sentiments éthiques hautement valorisés, faisons un détour par l’histoire. Le 18 octobre 1356, un tremblement de terre d’une rare violence, le plus violent ressenti au nord des Alpes dans le dernier millénaire, détruit une bonne partie de la ville de Bâle et de ses environs, en faisant assurément de nombreuses victimes. Combien ? Que sont-elles devenues ? Qui a pris en charge cette crise humanitaire ?

Naturellement, l’historien avisé se met à la recherche d’informations à ce sujet dans les archives. La recherche d’un chiffre exact ou au moins approximatif concernant le nombre des victimes fait en effet partie des éléments absolument nécessaires à l’heure actuelle pour comprendre ce genre d’événement. Qu’une catastrophe survienne dans le monde, et les premières informations qui nous parviendront auront systématiquement trait à l’élaboration d’un bilan, d’abord provisoire, puis devenant au fil des jours officiel. Au bilan, s’ajouteront les informations relatives aux mesures de sauvetages et de secours, gouvernementales et non gouvernementales. Alors, qu’en est-il à Bâle en 1356 ? Force est de constater qu’au XIVe siècle, on ne dit rien ou presque rien sur les victimes. La plupart des contemporains qui ont pris la peine de relater la survenue de l’événement dans les chroniques de l’époque n’ont pas jugé utile, aussi étonnant que cela puisse paraître, de s’attarder sur cet aspect des choses. Au mieux, quelques-uns ont rapidement indiqué que « beaucoup de gens » sont morts sous les décombres, ce qui nous confirme que l’événement a bien été meurtrier, mais sans fournir plus de détails et surtout sans que cela ne semble les avoir particulièrement émus. On survole l’information, comme si celle-ci se trouvait rangée au niveau de l’anecdotique. Et les autorités ?

Ne parlons même pas de déplacements de princes, de rois ou de l’empereur « au chevet » des victimes, pratique parfaitement inconnue de la diplomatie médiévale. Pas un récit n’en fait mention, et cela est vrai pour d’autres catastrophes. Ainsi, quand, le 4 décembre 1456, c’est la ville de Naples et la Campanie qui se trouvent dévastées par un séisme ayant provoqué la mort de près de 12 000 personnes (3), le roi Alphonse d’Aragon, alors qu’il se trouve avec sa cour à une centaine de kilomètres de l’épicentre, reçoit la nouvelle de la destruction de sa capitale sans pourtant modifier ses activités jusqu’au 23 février suivant, date à laquelle il se rend pour la première fois à Naples après la catastrophe. Le tremblement de terre n’a absolument pas été traité comme un événement politique par son administration qui a même refusé un bon nombre de demandes d’indemnisation produites par les survivants. À Bâle, c’est la même chose en 1356. Les autorités municipales ne semblent pas s’être investies dans la gestion de la crise, en tous les cas pas à la hauteur de ce que l’on imaginerait, et les observateurs ne s’intéressent pas à mettre en valeur ou à souligner ce type d’action. Encore une fois, la politique est absente de la crise.

À propos de l'auteur

Thomas Labbé

Thomas Labbé

Leibniz-Institut für Geschichte und Kultur des östlichen Europa (GWZO), Leipzig (Allemagne) - Maison des Sciences de l‘Homme de Dijon (USR CNRS-uB 3516).

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