L’Iran et le Qatar, le rapprochement forcé au cœur d’un jeu de dominos diplomatique dans le Golfe

Depuis l’accord sur le nucléaire iranien de juillet 2015, la compétition pour le leadership régional a été rouverte. Ce que craignait depuis toujours l’Arabie saoudite. L’Américaine ­Tamara ­Cofman Wittes, de la Brookings Institution, analyse les rivalités qui allaient s’installer localement en dehors de toute intervention extérieure, notamment des États-Unis : « L’inclination de l’Iran pour un leadership régional est ancienne, et la politique chaotique du monde arabe depuis 2011 a donné à la République islamique des occasions sans précédent de s’insérer dans la politique régionale. […] Il est étonnant de réaliser à quel point deux décennies d’engagement militaire américain au Moyen-Orient, aussi catastrophiques soient-elles, ont à ce point redéfini les espérances des pays du monde arabe, à tel point qu’ils n’imaginent pas vivre sans et dans la peur d’une dérive de la part des pays du Golfe ou de l’Iran qui conduirait à un retour en force des troupes américaines sur leur sol » (10). Le retrait américain de l’accord sur le nucléaire, en mai 2018, est une nouvelle épine pour la stabilité de la région : le Qatar avait soutenu l’aboutissement du texte porté par le président Barack Obama (2009-2017). Cela place l’émirat dans un dangereux équilibre, parce qu’il abrite la plus grande base hors sol des États-Unis, à Al-Udeid, et qu’il n’a aucun intérêt à se mettre à dos l’Iran.

En 2018, l’Iran joue un rôle essentiellement en Syrie et ne lâche rien aux Américains et à Israël. Mais sur le volet saoudien, il se montre plus réservé tout en ayant apporté son soutien clair à Doha. Le supposé rôle iranien au Yémen en appui des Houthis sur le terrain est à la fois exagéré par les Saoudiens et volontairement gonflé par les Iraniens. Le bluff et la désinformation jouent d’ailleurs pour beaucoup dans le réel poids de l’Iran au cœur des rapports de force régionaux.

Un CCG désuni face à un Iran toujours plus fort

Le CCG est en plein effritement, alors que l’Iran renforce son influence régionale et consolide ses alliances pragmatiques. Ainsi, le front sunnite du Golfe pourrait ne pas résister longtemps face à la poussée de Téhéran. Pour Nabil Ennasri, « dans l’esprit du monarque saoudien, […]l’objectif prioritaire pour les monarchies arabes était d’endiguer la montée inexorable de l’influence iranienne dans la région par l’établissement d’une coalition sunnite qui devait mettre en sommeil les querelles du passé. De janvier 2015 à mai 2017, cette stratégie a plutôt bien fonctionné, Riyad ayant alors renoué des liens forts avec l’ensemble de la galaxie des Frères musulmans, du pouvoir turc jusqu’au Hamas. Les relations avec le Qatar s’étaient grandement réchauffées, Al-Jazeera se montrait beaucoup moins incisive et le roi Salman [depuis 2015] bénéficiait d’un accueil triomphal lors de sa visite à Doha organisée en décembre 2016 ». Puis les choses ont changé : « C’est cependant ce front anti-iranien qui est en train de se lézarder et Téhéran a compris tout le bénéfice qu’elle pouvait tirer s’il venait à voler en éclats. Cette perspective permettrait alors à la direction iranienne d’envisager la mise en place d’un nouvel axe Turquie/Iran/Qatar/Hamas qui ferait de Téhéran l’État-pivot le plus influent de toute la région. »

À ce gâchis social et économique de la crise du Golfe s’ajoute un gâchis diplomatique et institutionnel quand on songe au CCG. Certes, la volonté d’une monnaie unique comme celle d’une défense commune avaient déjà achoppé. Le grand paradoxe de cette crise est que son seul effet est surtout d’affaiblir considérablement les États sunnites du Golfe au moment même où l’Iran a bâti un « arc chiite » qui s’étend de Téhéran à Beyrouth en passant par Gaza, Damas et Bagdad. Face à ce déséquilibre déstabilisateur, les États-Unis et l’Europe devraient œuvrer de concert avec la Russie et la Turquie à ramener le calme, à pousser les États sunnites à la coopération afin que le nouveau Moyen-Orient puisse passer d’une culture de la division à une gouvernance du codéveloppement. Peut-être une utopie.

Pour Olivier Da Lage, « même s’il faut replacer le CCG au cœur des enjeux, de la médiation, et du dialogue entre ses membres, l’action de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis va dans un autre sens : se passer du CCG, voire lui trouver une organisation de substitution qui leur donnerait tout pouvoir. Une forme d’Union européenne où les petits États se feraient absorber par les plus puissants. Le Koweït s’y était opposé et Oman avait menacé de partir. » Le CCG est paralysé et il suffit de voir comment s’est organisé le dernier sommet qui a eu lieu le 5 décembre 2017 au Koweït pour mesurer l’étendue des dégâts diplomatiques : c’était le premier du genre depuis le début de la crise et aucun officiel de taille de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis ou de Bahreïn ne s’y sont rendus. Seul l’émir Tamim du Qatar était présent face, principalement, à des ministres des Affaires étrangères – en tant qu’hôte du sommet, l’émir Sabah al-Ahmad al-Jabeh al-Sabah (depuis 2006) était bien entendu là. En marge, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont créé une commission conjointe de coopération politique, militaire et économique. À quoi bon le CCG désormais ? Tous réfléchissent à l’après.

Déjà auparavant, certains petits d’États se sont positionnés, ont influencé, ont soutenu, parfois avant tout par pragmatisme que par véritable conviction, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, reflétant les solidarités internes historiques ou les rapports de domination depuis des décennies. Il est clair que les deux hommes forts au cœur de la crise, les princes héritiers saoudien et émirati, Mohamed bin Salman et Mohamed bin Zayed, ont profité de l’occasion pour tester la fidélité de certains membres du CCG (Bahreïn), la neutralité des uns (Oman, Koweït) et la défiance des autres (Qatar). Tout n’est pas perdu pour Riyad, car Téhéran a un handicap énorme : s’il est arrivé à diviser, il n’a aucun allié, n’en disposera pas davantage que la Syrie de Bachar al-Assad, et l’extension de sa zone d’influence est déjà bloquée.

La victoire politique de l’Iran et du Qatar

Les leçons de la crise du Golfe sont multiples. En quelques mois, le Qatar a réussi à se sauver d’une des plus graves crises politiques de sa jeune histoire d’État indépendant (depuis 1971). Malgré sa petite taille (11 586 kilomètres carrés, l’équivalent de l’Île-de-France), il est parvenu non seulement à renvoyer ses accusateurs faute de preuves à ce qu’ils avançaient, mais également à juger et à jauger la force de ses alliances pour contrer le blocus. La priorité dans le Golfe, désormais scindé en deux blocs inégaux, sera de freiner l’Arabie saoudite et de maintenir le dialogue avec l’Iran, qui n’ignore pas les tensions internes.

La crise du Qatar aura prouvé que le modèle de développement de l’émirat lui assure une certaine sécurité, contrairement à nombre de pays à économie de rente. Le blocus n’a joué qu’au début de la crise, avant d’être amorti par un redéploiement et une diversification des sources d’approvisionnement et des fournisseurs. L’Arabie saoudite n’aura pas réussi à faire de son voisin le bouc émissaire idéal puisque ce dernier a maintenu des relations commerciales et de coopération avec les autres alliés de Riyad et d’Abou Dhabi, les États-Unis et la France en tête ; la visite de l’émir Tamim à l’Élysée le 6 juillet 2018 l’a prouvé une fois encore. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que l’Arabie saoudite accumule les erreurs : enlisement au Yémen, coup raté de la fausse démission du Premier ministre libanais, Saad Hariri, en novembre 2017.

Face à un Mohamed bin Salman jeune et impulsif et un ­Mohamed bin Zayed qui tente d’être le véritable maître du jeu, les choses peuvent dégénérer. Les alliances se font et se refont à l’aune de l’importance grandissante de l’Iran, l’Arabie saoudite allant même jusqu’à se rapprocher d’Israël (11). Et c’est là que la « guerre froide » entre l’Iran et le royaume par pions interposés se révèle plus complexe qu’elle n’y paraît. L’État hébreu serait-il le dernier élément du « bloc sunnite » ? Ce qui est sûr, c’est qu’une potentielle guerre d’Israël, tant attendue ou espérée pour certains, arrive à grands pas.

Iran-Qatar : deux voisins sur les rives du Golfe

Notes

(1) Sébastien Boussois, « Ce qui rapproche… et sépare surtout l’Iran et le Qatar », in Mediapart, 2 juillet 2018.

(2) Jean-Pierre Séréni, « L’atout gazier : le Qatar à l’heure de la diversification », in Le Monde diplomatique, septembre 2011 ; Florence Renard, « Comment le petit Qatar est devenu si riche si rapidement », in Les Échos, 10 juin 2017.

(3) Will Fulton, « Qatar-Iran Foreign Relations », Critical Threats, 23 février 2010.

(4) Entretien avec l’auteur, janvier 2018. On pourra se reporter à Olivier Da Lage, Mohammed El Oifi, Renaud Lecadre, Willy Le Devin, Michel Ruimy et Jean-Pierre Séréni, Qatar : Les nouveaux maîtres du jeu, Demopolis, 2013.

(5) Hicham Mourad, « L’Égypte et l’Iran », in Al-Ahram Hebdo, 17 août 2016.

(6) Nabil Ennasri, « Turquie/Qatar/Iran/Hamas contre Arabie/Émirats/Égypte/Israël : vers une nouvelle équation stratégique au Moyen-Orient », L’observatoire du Qatar, 13 juin 2017.

(7) Entretien avec l’auteur, juin 2018.

(8) Sepehr Arefmanesh, « Iran Exports to Qatar Up 117 % », in Financial Tribune, 19 novembre 2017.

(9) Courrier international reprend une information du site Internet saoudien Sabq : « L’Arabie Saoudite veut-elle transformer le Qatar en île ? », 6 avril 2018.

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