Magazine Moyen-Orient

L’Iran et le Qatar, le rapprochement forcé au cœur d’un jeu de dominos diplomatique dans le Golfe

Pour Thierry Kellner, professeur de relations internationales à l’université libre de Bruxelles, la relation Iran-Qatar est assez simple, elle est question d’opportunisme : « Il y a une utilisation tactique claire des problèmes qu’il y a entre l’Arabie saoudite et le Qatar pour renforcer la politique iranienne de “diviser pour régner”, comme l’Arabie saoudite est en train de le faire par exemple en Irak, avec la visite du leader chiite Moqtada al-Sadr à Riyad en juillet 2017. L’objectif de l’Iran est d’utiliser tous les acteurs locaux à son profit et, en cela, on doit lui reconnaître une grande capacité manœuvrière » (7). Enfin, dernier bémol et pas des moindres : la rupture des relations diplomatiques entre Doha et Téhéran en 2016 après l’incendie de l’ambassade d’Arabie saoudite en Iran. C’était l’ultime soubresaut de solidarité du Qatar pour sa puissante voisine.

La solidarité pragmatique de Téhéran envers Doha

On a craint pour le Qatar dans les premiers temps du blocus. Doha, au plus mal donc ? Oui et non, malgré un fonds souverain de 320 milliards de dollars et des investissements stratégiques dans le monde censés lui avoir assuré des alliés. En réalité, l’émirat s’est vite organisé grâce à sa propre économie et à ses soutiens. Du côté iranien, Téhéran prenait les devants et, pour contrer l’embargo imposé au Qatar, acheminait des produits d’aide alimentaire dès le 11 juin 2017 : 350 tonnes de vivres faisaient route sur trois bateaux et un pont aérien. Avec potentiellement une aberration pour conséquence : l’hypothèse que Doha se jette dans les bras de Téhéran et de Moscou, ce qui marquerait un fiasco stratégique majeur pour Washington et Riyad.

Une chose est certaine : entre mars et octobre 2017, les exportations iraniennes de produits non liés aux hydrocarbures vers le Qatar ont bondi de 117 % par rapport à la même période en 2016, représentant 139 millions de dollars (8). Plusieurs accords ont conduit à des garanties de facilités bancaires, une meilleure circulation des cargos entre les deux pays pour acheminer les marchandises, une accélération des procédures de visas pour les hommes d’affaires iraniens qui doivent se rendre au Qatar… Du côté saoudien, la frontière terrestre, la seule que possède l’émirat, reste fermée, et le royaume envisagerait de creuser un canal pour transformer le Qatar en île (9).

Depuis l’accord sur le nucléaire iranien de juillet 2015, la compétition pour le leadership régional a été rouverte. Ce que craignait depuis toujours l’Arabie saoudite. L’Américaine ­Tamara ­Cofman Wittes, de la Brookings Institution, analyse les rivalités qui allaient s’installer localement en dehors de toute intervention extérieure, notamment des États-Unis : « L’inclination de l’Iran pour un leadership régional est ancienne, et la politique chaotique du monde arabe depuis 2011 a donné à la République islamique des occasions sans précédent de s’insérer dans la politique régionale. […] Il est étonnant de réaliser à quel point deux décennies d’engagement militaire américain au Moyen-Orient, aussi catastrophiques soient-elles, ont à ce point redéfini les espérances des pays du monde arabe, à tel point qu’ils n’imaginent pas vivre sans et dans la peur d’une dérive de la part des pays du Golfe ou de l’Iran qui conduirait à un retour en force des troupes américaines sur leur sol » (10). Le retrait américain de l’accord sur le nucléaire, en mai 2018, est une nouvelle épine pour la stabilité de la région : le Qatar avait soutenu l’aboutissement du texte porté par le président Barack Obama (2009-2017). Cela place l’émirat dans un dangereux équilibre, parce qu’il abrite la plus grande base hors sol des États-Unis, à Al-Udeid, et qu’il n’a aucun intérêt à se mettre à dos l’Iran.

En 2018, l’Iran joue un rôle essentiellement en Syrie et ne lâche rien aux Américains et à Israël. Mais sur le volet saoudien, il se montre plus réservé tout en ayant apporté son soutien clair à Doha. Le supposé rôle iranien au Yémen en appui des Houthis sur le terrain est à la fois exagéré par les Saoudiens et volontairement gonflé par les Iraniens. Le bluff et la désinformation jouent d’ailleurs pour beaucoup dans le réel poids de l’Iran au cœur des rapports de force régionaux.

Un CCG désuni face à un Iran toujours plus fort

Le CCG est en plein effritement, alors que l’Iran renforce son influence régionale et consolide ses alliances pragmatiques. Ainsi, le front sunnite du Golfe pourrait ne pas résister longtemps face à la poussée de Téhéran. Pour Nabil Ennasri, « dans l’esprit du monarque saoudien, […]l’objectif prioritaire pour les monarchies arabes était d’endiguer la montée inexorable de l’influence iranienne dans la région par l’établissement d’une coalition sunnite qui devait mettre en sommeil les querelles du passé. De janvier 2015 à mai 2017, cette stratégie a plutôt bien fonctionné, Riyad ayant alors renoué des liens forts avec l’ensemble de la galaxie des Frères musulmans, du pouvoir turc jusqu’au Hamas. Les relations avec le Qatar s’étaient grandement réchauffées, Al-Jazeera se montrait beaucoup moins incisive et le roi Salman [depuis 2015] bénéficiait d’un accueil triomphal lors de sa visite à Doha organisée en décembre 2016 ». Puis les choses ont changé : « C’est cependant ce front anti-iranien qui est en train de se lézarder et Téhéran a compris tout le bénéfice qu’elle pouvait tirer s’il venait à voler en éclats. Cette perspective permettrait alors à la direction iranienne d’envisager la mise en place d’un nouvel axe Turquie/Iran/Qatar/Hamas qui ferait de Téhéran l’État-pivot le plus influent de toute la région. »

À ce gâchis social et économique de la crise du Golfe s’ajoute un gâchis diplomatique et institutionnel quand on songe au CCG. Certes, la volonté d’une monnaie unique comme celle d’une défense commune avaient déjà achoppé. Le grand paradoxe de cette crise est que son seul effet est surtout d’affaiblir considérablement les États sunnites du Golfe au moment même où l’Iran a bâti un « arc chiite » qui s’étend de Téhéran à Beyrouth en passant par Gaza, Damas et Bagdad. Face à ce déséquilibre déstabilisateur, les États-Unis et l’Europe devraient œuvrer de concert avec la Russie et la Turquie à ramener le calme, à pousser les États sunnites à la coopération afin que le nouveau Moyen-Orient puisse passer d’une culture de la division à une gouvernance du codéveloppement. Peut-être une utopie.

Pour Olivier Da Lage, « même s’il faut replacer le CCG au cœur des enjeux, de la médiation, et du dialogue entre ses membres, l’action de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis va dans un autre sens : se passer du CCG, voire lui trouver une organisation de substitution qui leur donnerait tout pouvoir. Une forme d’Union européenne où les petits États se feraient absorber par les plus puissants. Le Koweït s’y était opposé et Oman avait menacé de partir. » Le CCG est paralysé et il suffit de voir comment s’est organisé le dernier sommet qui a eu lieu le 5 décembre 2017 au Koweït pour mesurer l’étendue des dégâts diplomatiques : c’était le premier du genre depuis le début de la crise et aucun officiel de taille de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis ou de Bahreïn ne s’y sont rendus. Seul l’émir Tamim du Qatar était présent face, principalement, à des ministres des Affaires étrangères – en tant qu’hôte du sommet, l’émir Sabah al-Ahmad al-Jabeh al-Sabah (depuis 2006) était bien entendu là. En marge, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont créé une commission conjointe de coopération politique, militaire et économique. À quoi bon le CCG désormais ? Tous réfléchissent à l’après.

À propos de l'auteur

Sébastien Boussois

Sébastien Boussois

Chercheur en science politique et spécialiste des relations euroméditérrannéennes, associé à l'université libre de Bruxelles et à l'université du Québec à Montréal ; son prochain ouvrage s'intitule Pays du Golfe : La crise mondiale (Armand Colin, à parâitre en 2019).

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