Magazine Moyen-Orient

L’Iran et le Qatar, le rapprochement forcé au cœur d’un jeu de dominos diplomatique dans le Golfe

Déjà auparavant, certains petits d’États se sont positionnés, ont influencé, ont soutenu, parfois avant tout par pragmatisme que par véritable conviction, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, reflétant les solidarités internes historiques ou les rapports de domination depuis des décennies. Il est clair que les deux hommes forts au cœur de la crise, les princes héritiers saoudien et émirati, Mohamed bin Salman et Mohamed bin Zayed, ont profité de l’occasion pour tester la fidélité de certains membres du CCG (Bahreïn), la neutralité des uns (Oman, Koweït) et la défiance des autres (Qatar). Tout n’est pas perdu pour Riyad, car Téhéran a un handicap énorme : s’il est arrivé à diviser, il n’a aucun allié, n’en disposera pas davantage que la Syrie de Bachar al-Assad, et l’extension de sa zone d’influence est déjà bloquée.

La victoire politique de l’Iran et du Qatar

Les leçons de la crise du Golfe sont multiples. En quelques mois, le Qatar a réussi à se sauver d’une des plus graves crises politiques de sa jeune histoire d’État indépendant (depuis 1971). Malgré sa petite taille (11 586 kilomètres carrés, l’équivalent de l’Île-de-France), il est parvenu non seulement à renvoyer ses accusateurs faute de preuves à ce qu’ils avançaient, mais également à juger et à jauger la force de ses alliances pour contrer le blocus. La priorité dans le Golfe, désormais scindé en deux blocs inégaux, sera de freiner l’Arabie saoudite et de maintenir le dialogue avec l’Iran, qui n’ignore pas les tensions internes.

La crise du Qatar aura prouvé que le modèle de développement de l’émirat lui assure une certaine sécurité, contrairement à nombre de pays à économie de rente. Le blocus n’a joué qu’au début de la crise, avant d’être amorti par un redéploiement et une diversification des sources d’approvisionnement et des fournisseurs. L’Arabie saoudite n’aura pas réussi à faire de son voisin le bouc émissaire idéal puisque ce dernier a maintenu des relations commerciales et de coopération avec les autres alliés de Riyad et d’Abou Dhabi, les États-Unis et la France en tête ; la visite de l’émir Tamim à l’Élysée le 6 juillet 2018 l’a prouvé une fois encore. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que l’Arabie saoudite accumule les erreurs : enlisement au Yémen, coup raté de la fausse démission du Premier ministre libanais, Saad Hariri, en novembre 2017.

Face à un Mohamed bin Salman jeune et impulsif et un ­Mohamed bin Zayed qui tente d’être le véritable maître du jeu, les choses peuvent dégénérer. Les alliances se font et se refont à l’aune de l’importance grandissante de l’Iran, l’Arabie saoudite allant même jusqu’à se rapprocher d’Israël (11). Et c’est là que la « guerre froide » entre l’Iran et le royaume par pions interposés se révèle plus complexe qu’elle n’y paraît. L’État hébreu serait-il le dernier élément du « bloc sunnite » ? Ce qui est sûr, c’est qu’une potentielle guerre d’Israël, tant attendue ou espérée pour certains, arrive à grands pas.

Iran-Qatar : deux voisins sur les rives du Golfe

Notes

(1) Sébastien Boussois, « Ce qui rapproche… et sépare surtout l’Iran et le Qatar », in Mediapart, 2 juillet 2018.

(2) Jean-Pierre Séréni, « L’atout gazier : le Qatar à l’heure de la diversification », in Le Monde diplomatique, septembre 2011 ; Florence Renard, « Comment le petit Qatar est devenu si riche si rapidement », in Les Échos, 10 juin 2017.

(3) Will Fulton, « Qatar-Iran Foreign Relations », Critical Threats, 23 février 2010.

(4) Entretien avec l’auteur, janvier 2018. On pourra se reporter à Olivier Da Lage, Mohammed El Oifi, Renaud Lecadre, Willy Le Devin, Michel Ruimy et Jean-Pierre Séréni, Qatar : Les nouveaux maîtres du jeu, Demopolis, 2013.

(5) Hicham Mourad, « L’Égypte et l’Iran », in Al-Ahram Hebdo, 17 août 2016.

(6) Nabil Ennasri, « Turquie/Qatar/Iran/Hamas contre Arabie/Émirats/Égypte/Israël : vers une nouvelle équation stratégique au Moyen-Orient », L’observatoire du Qatar, 13 juin 2017.

(7) Entretien avec l’auteur, juin 2018.

(8) Sepehr Arefmanesh, « Iran Exports to Qatar Up 117% », in Financial Tribune, 19 novembre 2017.

(9) Courrier international reprend une information du site Internet saoudien Sabq : « L’Arabie Saoudite veut-elle transformer le Qatar en île ? », 6 avril 2018.

(10) Tamara Cofman Wittes, « An Iran deal won’t stabilize the messy Middle East – but maybe Arab states can », Brookings Institution, 14 juillet 2015.

(11) Élisabeth Marteu, « Un rapprochement Arabie saoudite-Israël, jusqu’où ? », in Moyen-Orient, no 39, juillet-septembre 2018, p. 74-79.

Légende ne la photo ci-dessus : Au pouvoir depuis 2013, l’émir Tamim fait l’objet d’un certain culte de la personnalité dans son pays. 

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°40, « Algérie : un régime en panne, une société en éveil », octobre-décembre 2018.

À propos de l'auteur

Sébastien Boussois

Sébastien Boussois

Chercheur en science politique et spécialiste des relations euroméditérrannéennes, associé à l'université libre de Bruxelles et à l'université du Québec à Montréal ; son prochain ouvrage s'intitule Pays du Golfe : La crise mondiale (Armand Colin, à parâitre en 2019).

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