Londres-Washington : la « relation spéciale » à l’épreuve du Brexit

Si Britanniques et Américains continuent de coopérer sans difficulté en matière de sécurité, Theresa May a pu constater que l’influence dont Londres pouvait se targuer en matière d’enjeux stratégiques auprès de Washington s’est considérablement affaiblie. Pas plus qu’Emmanuel Macron, elle ne fut en mesure de convaincre Trump de maintenir les États-Unis dans l’accord nucléaire avec l’Iran ou dans celui de Paris sur les changements climatiques. Pire, Theresa May a subi le courroux de Trump. Il l’a accusée d’être trop passive en matière de lutte contre le terrorisme. Il a régulièrement soutenu Nigel Farage, l’un des plus fervents critiques du gouvernement conservateur. Il a également déclaré avant sa tournée de l’été 2018 en Europe que rencontrer Vladimir Poutine serait certainement plus « facile » que dialoguer avec l’hôte du 10 Downing Street (et assister au sommet de l’OTAN) (11).

Dans une tribune publiée mi-octobre 2018 dans The Guardian, l’ancien Premier ministre John Major soutient qu’à la suite du Brexit, le Royaume-Uni sera « une nation de taille et de rang moyens dont les alliances ne décuplent plus son influence dans le monde ». Il est sans concession concernant l’évolution de la relation avec les États-Unis : « Notre valeur en tant qu’allié des États-Unis va décliner. […] Nous serons moins pertinents. Il ne faut pas nous faire d’illusions quant à la folklorique idée de “relation spéciale” : elle le devient de moins en moins d’une année à l’autre » (12).

Prise entre l’intransigeance des 27 pays membres de l’UE avec lesquels elle négocie le Brexit et le peu de soutien consenti par Washington, Londres se trouve confrontée à un sérieux travail de réflexion stratégique. Mais les piliers de la « relation spéciale » entre Washington et Londres que sont l’économie, le militaire et le renseignement ne devraient pas subitement disparaître malgré les tensions et divergences actuelles entre les deux capitales (13).

La perspective de plus en plus probable d’un Brexit chaotique, loin de redonner du lustre à la puissance britannique, risque néanmoins de concrétiser la mise en garde de l’administration Obama sur le fait qu’un Royaume-Uni hors de l’Europe n’aurait que peu d’intérêt stratégique pour les États-Unis. Ce n’est certainement pas l’attitude du président Trump qui va contrecarrer la banalisation de la relation entre Washington et Londres. Reste aux décideurs britanniques à en tirer les conséquences quant à la place et au rôle que leur pays entend – et peut – jouer sur la scène internationale. Le brouillard persistant entourant les modalités de sortie du Royaume-Uni de l’UE à quelques semaines de la date butoir du 29 mars 2019 et les risques que cela fait peser sur la vie politique britannique rendent toutefois peu probable cette nécessaire réflexion.

Notes

(1) Patrick Wintour, « Hillary Clinton : Brexit could be “biggest self-inflicted wound in history” », The Guardian, 10 octobre 2018. Voir aussi : David Goodhart, « The United Kingdom’s Trump Trap », Foreign Affairs, vol. 96 no 5, septembre-octobre 2017, p. 19-20.

(2) Lawrence Freedman, « The turmoil of Brexit », IISS​.org, The Survival Editor’s blog, 15 novembre 2018.

(3) Peter A. Hall, « Brexit and Broken Promises : Leaving the EU Without Consequences Was Always a Fantasy », ForeignAffairs​.com, 16 novembre 2018.

(4) U.S. International Trade Commission, « The Impact on the U.S. Economy of Including the United Kingdom in a Free Trade Arrangement With the United States, Canada, and Mexico, Investigation », no 332-409, août 2000.

(5) Pour une présentation exhaustive de ces données, voir Shayerah Ilias Akhtar, U.S.-UK Free Trade Agreement : Prospects and Issues for Congress, 14 avril 2017.

(6) Pour un aperçu plus précis, voir Alex Morales et Tim Ross, « Senior U.K. Official Sees Trump Trade Deal as Brexit Pipe Dream », Bloomberg​.com, 10 octobre 2018.

(7) Thomas Wright, « Trump Backed Brexit. Then He Used It As Leverage », Politico​.com, 12 juillet 2018.

(8) Stephen Walt, « Trump’s Problem in Europe Isn’t Optics », ForeignPolicy​.com, 14 novembre 2018.

(9) Maegan Vazquez, « Trump calls the European Union a “foe” of the United States », CNN​.com, 16 juillet 2018.

(10) Cité dans Dana H. Allin, « As Trump Visits the UK, Brexiteers Who Look for Help Will Be Disappointed », The National Interest, 12 juillet 2018.

(11) Jenniver Jacobs and Kitty Donaldson, « Trump says seeing Putin easier than meeting Theresa May », Bloomberg​.com, 10 juillet 2018.

(12) John Major, « I have made no false promises on Brexit – I’m free to tell you the truth », The Guardian, 16 octobre 2018.

(13) Voir Julien Tourreille, « Washington – Londres : une relation “spéciale” en voie de banalisation ? », Les Grands Dossiers de Diplomatie no 25, février-mars 2015, p. 50-54.

Article paru dans la revue Diplomatie n°96, « BREXIT : 90 jours avant la fin d’un monde », janvier-février 2019.

Rafael Jacob et Julien Tourreille (dir.), Le conservatisme à l’ère Trump, Montréal, PUQ, 2018, 154 p.

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