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Londres-Washington : la « relation spéciale » à l’épreuve du Brexit

Si, début 2017, Donald Trump pouvait apparaître comme un allié crucial de Theresa May afin de traverser avec succès la périlleuse période devant déboucher sur le divorce du Royaume-Uni d’avec l’Union européenne, deux ans plus tard, il n’en est rien. La « relation spéciale » qui unit Londres et Washington serait même, selon certains commentateurs, dans son pire état depuis plus de six décennies, soit depuis la crise de Suez de 1956.

La dégradation rapide de la relation entre le président américain et la Première ministre britannique ne constitue certes pas un cas isolé. Elle est symptomatique du peu d’égards que Donald Trump témoigne à l’endroit des alliés traditionnels des États-Unis. Il en a encore fait récemment la démonstration lors de son déplacement en Europe à l’occasion du centenaire de l’armistice de la Première Guerre mondiale, en arrivant seul et en retard à l’une des cérémonies organisées sur les Champs-Élysées. Donald Trump n’a pourtant pas totalement tort de considérer que ceux-ci, notamment les Européens, n’en font pas assez en matière de Défense et s’en remettent trop à la puissance militaire américaine. En outre, la critique du manque d’effort, en particulier budgétaire, des partenaires de l’OTAN est régulière chez les présidents américains depuis Dwight Eisenhower.

Or, au lieu d’encourager les Européens à construire une union plus solide, le président Trump pratique vis-à-vis de l’Europe une approche contreproductive consistant à « diviser pour régner », comme l’analyse Stephen Walt, professeur de relations internationales à l’université d’Harvard (8). En plus d’être partisan du Brexit, il a appuyé des politiciens tels que Marine Le Pen, Viktor Orban ou Andrzej Duda, qui sont loin d’être de fervents partisans de l’UE. En juillet 2018, il affirma même que celle-ci était une « ennemie » des États-Unis (9). En persistant à ridiculiser, critiquer ou même insulter des partenaires tels que Theresa May, Angela Merkel, Emmanuel Macron ou encore Justin Trudeau, Trump prend le risque d’isoler les États-Unis. Son impopularité auprès des opinions publiques de ces dirigeants ne peut en effet que les inciter à se distancer de Washington.

L’influence toute relative de Londres auprès de Washington

Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale et malgré l’érosion du statut de grande puissance de leur pays, les dirigeants britanniques croient pouvoir encadrer et guider la puissance américaine du fait de la « relation spéciale » unissant Londres et Washington. Cette idée est illusoire. L’intérêt stratégique du Royaume-Uni aux yeux des dirigeants américains réside depuis plus d’un demi-siècle dans l’implication de celui-ci au sein de la construction européenne. Le secrétaire d’État Dean Acheson l’exprima clairement en 1962 : « La Grande-Bretagne a perdu un empire et doit encore se trouver une place. La tentative de jouer un rôle en dehors de l’Europe, un rôle fondé sur la “relation spéciale” avec les États-Unis, a été épuisée » (10). Selon Washington, Londres peut y faire valoir les positions anglo-saxonnes en matière de commerce international, comme insister sur l’importance de la coopération transatlantique en matière de sécurité. À quelques mois du Brexit, le président Obama réitéra cette position en affirmant qu’une sortie de l’UE se traduirait par une baisse de l’importance stratégique du Royaume-Uni pour les États-Unis.

Si Britanniques et Américains continuent de coopérer sans difficulté en matière de sécurité, Theresa May a pu constater que l’influence dont Londres pouvait se targuer en matière d’enjeux stratégiques auprès de Washington s’est considérablement affaiblie. Pas plus qu’Emmanuel Macron, elle ne fut en mesure de convaincre Trump de maintenir les États-Unis dans l’accord nucléaire avec l’Iran ou dans celui de Paris sur les changements climatiques. Pire, Theresa May a subi le courroux de Trump. Il l’a accusée d’être trop passive en matière de lutte contre le terrorisme. Il a régulièrement soutenu Nigel Farage, l’un des plus fervents critiques du gouvernement conservateur. Il a également déclaré avant sa tournée de l’été 2018 en Europe que rencontrer Vladimir Poutine serait certainement plus « facile » que dialoguer avec l’hôte du 10 Downing Street (et assister au sommet de l’OTAN) (11).

Dans une tribune publiée mi-octobre 2018 dans The Guardian, l’ancien Premier ministre John Major soutient qu’à la suite du Brexit, le Royaume-Uni sera « une nation de taille et de rang moyens dont les alliances ne décuplent plus son influence dans le monde ». Il est sans concession concernant l’évolution de la relation avec les États-Unis : « Notre valeur en tant qu’allié des États-Unis va décliner. […] Nous serons moins pertinents. Il ne faut pas nous faire d’illusions quant à la folklorique idée de “relation spéciale” : elle le devient de moins en moins d’une année à l’autre » (12).

Prise entre l’intransigeance des 27 pays membres de l’UE avec lesquels elle négocie le Brexit et le peu de soutien consenti par Washington, Londres se trouve confrontée à un sérieux travail de réflexion stratégique. Mais les piliers de la « relation spéciale » entre Washington et Londres que sont l’économie, le militaire et le renseignement ne devraient pas subitement disparaître malgré les tensions et divergences actuelles entre les deux capitales (13).

La perspective de plus en plus probable d’un Brexit chaotique, loin de redonner du lustre à la puissance britannique, risque néanmoins de concrétiser la mise en garde de l’administration Obama sur le fait qu’un Royaume-Uni hors de l’Europe n’aurait que peu d’intérêt stratégique pour les États-Unis. Ce n’est certainement pas l’attitude du président Trump qui va contrecarrer la banalisation de la relation entre Washington et Londres. Reste aux décideurs britanniques à en tirer les conséquences quant à la place et au rôle que leur pays entend – et peut – jouer sur la scène internationale. Le brouillard persistant entourant les modalités de sortie du Royaume-Uni de l’UE à quelques semaines de la date butoir du 29 mars 2019 et les risques que cela fait peser sur la vie politique britannique rendent toutefois peu probable cette nécessaire réflexion.

Notes

(1) Patrick Wintour, « Hillary Clinton: Brexit could be “biggest self-inflicted wound in history” », The Guardian, 10 octobre 2018. Voir aussi : David Goodhart, « The United Kingdom’s Trump Trap », Foreign Affairs, vol. 96 no 5, septembre-octobre 2017, p. 19-20.

(2) Lawrence Freedman, « The turmoil of Brexit », IISS.org, The Survival Editor’s blog, 15 novembre 2018.

(3) Peter A. Hall, « Brexit and Broken Promises: Leaving the EU Without Consequences Was Always a Fantasy », ForeignAffairs.com, 16 novembre 2018.

À propos de l'auteur

Julien Tourreille

Julien Tourreille

Titulaire d’un doctorat en science politique, Julien Tourreille est chercheur en résidence à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques à l’UQAM. Il est également directeur exécutif du Forum St-Laurent sur la sécurité internationale.

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