Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Terres et conflits : la question agraire au cœur des bouleversements géopolitiques ?

En 1952, Josué de Castro expliquait dans son ouvrage intitulé Géopolitique de la faim, que « peu de phénomènes ont influé aussi intensément sur le comportement politique des peuples que le phénomène alimentaire et la tragique nécessité de manger ». Comment expliquer cela ? Pouvez-vous nous donner quelques exemples historiques ?

P. Blanc : Se nourrir, tout comme boire, constitue un acte vital et quotidien. Cette évidence souligne la nécessité impérieuse pour tout pouvoir de sécuriser les approvisionnements alimentaires. De l’épisode du « grand hiver » en 1788 qui avait affamé les campagnes de France et contribué de la sorte à accroître la résonance des thèses révolutionnaires, jusqu’aux émeutes de la faim de 2008, l’histoire est riche de révoltes frumentaires qui montrent indirectement cette nécessité pour les pouvoirs de sécurisation alimentaire. On peut d’ailleurs refaire une histoire des politiques d’expansion territoriale du XXe siècle à cette aune. La recherche d’espace vital (Lebensraum) par le IIIe Reich revenait à élargir les capacités d’alimentation de l’Allemagne, tout cela étant animé du souvenir du blocus de la Première Guerre mondiale. Quand Goebbels définissait le but de la guerre comme « un grand petit-déjeuner, un grand déjeuner et un grand dîner », il ne faut dès lors pas s’étonner de l’opération « Barbarossa » de conquête des terres noires russo-ukrainiennes en 1941 qui annoncera le glas du régime nazi. De même dans sa conquête de Formose (l’actuelle Taïwan) et de la Corée, le Japon a aussi cherché avant tout à sécuriser ses approvisionnements. Quant aux Américains, on sait combien ils ont utilisé leur capacité nourricière pour apporter une aide alimentaire aux pays destinés à endiguer les Soviétiques. De ce point de vue, les cartes de cette distribution sont saisissantes au moins autant que celles du dispositif militaire. Et que dire de certains pays dont la stratégie de sécurisation alimentaire est aujourd’hui largement conditionnée par les dynamiques d’investissements fonciers à l’international ? Songeons en particulier à la Chine et aux pays du Golfe…

Vous considérez que la question alimentaire est loin d’épuiser la dimension géopolitique de l’agriculture. Pouvez-vous en dire davantage ?

Réduire la géopolitique agricole à la question alimentaire serait en effet très réducteur. Bien des conflits et des convulsions politiques ont été liés – et le sont encore – à la question des ressources – la terre et l’eau – qui permettent l’agriculture. La conflictualité foncière, en particulier, est presque un invariant de l’histoire politique contemporaine. Dans la plupart des aires géographiques, l’histoire a légué de fortes inégalités d’accès à la terre au XXe siècle. Ainsi s’est constituée une élite économique et politique qui détenait l’essentiel de la terre alors que, dans le cadre de sociétés encore très rurales, la majorité de la population devait se contenter du statut de métayers et fermiers précaires. Beaucoup de l’instabilité politique récente – voire encore actuelle – est ainsi née de cette bipolarisation sociopolitique et foncière. Cette influence des structures socio-agraires sur l’histoire politique emprunte à ce que j’appelle l’agropolitique. Depuis le XXe siècle, celle-ci s’est ainsi déployée en Amérique latine, en Europe méditerranéenne, en Asie, au Moyen-Orient, au Maghreb et en Afrique australe. Et c’est encore le cas dans bien des endroits de la planète. Remarquons que cette faim de terres s’est souvent retrouvée derrière la faim tout court, les paysans en situation précaire sur le plan foncier y étant les plus exposés. D’ailleurs, pour revenir à Josué de Castro, il établissait déjà ce lien dans son ouvrage de 1952. Et force est d’admettre que c’est toujours le cas, les zones rurales souffrant le plus d’insécurité alimentaire aujourd’hui.

Si la question de la terre a été si déstabilisatrice jusqu’à aujourd’hui dans la plupart des régions du monde, celle de l’eau l’est aussi. Mais cette question est plus circonscrite à certaines régions, notamment le Moyen-Orient. Quand on parle de conflits de l’eau, c’est en effet dans cet endroit du monde marqué par l’aridité que les rivalités hydropolitiques sont les plus vives. Et quand on évoque les guerres de l’eau, certes de façon abusive, il s’agit alors de « guerres » de l’irrigation, tant c’est l’eau agricole qui prévaut dans les usages sur les bassins hydrographiques du Nil, du Jourdain et de Mésopotamie. Par exemple, ce que la Turquie fait en amont du Tigre et de l’Euphrate, en irriguant de plus en plus de terres au détriment des Irakiens et des Syriens, est une sorte de violence, certes moins visible que celle des déploiements militaires, mais les effets sont déjà lourds. On peut en dire autant d’Israël, qui entrave fortement l’irrigation par les Palestiniens.

Dans votre ouvrage, Terres, pouvoirs et conflits, vous expliquez notamment que la question agraire est à l’origine de la guerre d’Afghanistan (1979-1989), qui – on l’a vu par la suite – a fragilisé l’URSS qui s’est effondrée en 1991 et ouvert la boîte de Pandore des revanches ethniques et du djihadisme taliban. Pouvez-vous nous expliquer cela ? La situation actuelle est-elle encore l’héritière de cela ?

Il faut bien sûr se garder de faire de cette explication le facteur unique de ce moment de rupture politique, qu’on peut quand même assimiler à un moment agropolitique. Dans cette ancienne monarchie tribale devenue une république en 1973, la question agraire s’était retrouvée au cœur de l’agenda politique du président Mohammed Daoud Khan. Dans une société à plus de 70 % rurale, la terre conditionnait alors fortement les rapports sociaux entre des propriétaires souvent absentéistes et des paysans sans terre qui la travaillaient en tant que métayers ou ouvriers agricoles. Pour le premier président de la république afghane, la réforme de la société passait donc par l’encadrement de ces relations déséquilibrées, sans omettre d’autres sujets de société. Il lança ainsi une ambitieuse réforme agraire en 1975 qui visait notamment à diminuer la taille des plus grandes propriétés. Mais ce faisant, il heurta les intérêts de l’ex-famille royale, des grands propriétaires et des dirigeants des confréries soufies propriétaires de vastes domaines. Il dut reculer en partie, ce qui lui valut d’être défié par ses alliés du People’s Democratic Party of Afghanistan (PDPA), un mouvement à dominante marxiste parrainé par Moscou. En avril 1978, ceux-ci renversèrent ainsi celui qu’ils avaient porté au pouvoir cinq ans plus tôt. Encore plus déterminé à changer la structure de la société, le nouveau pouvoir dirigé par Nour Mohammad Taraki voulut reprendre le chemin de la réforme agraire en la radicalisant par l’abaissement des plafonds de propriétés et l’annulation des dettes qui liaient les paysans à leurs propriétaires. À cela s’ajoutaient l’arrêt de la culture de l’opium ainsi que des réformes de sociétés. Mais les grands propriétaires se voyaient dépossédés en grande partie de la terre et de ses attributs (revenus du métayage parfois importants comme dans le cas de l’opium, paiement de dettes avec intérêts, prestige). Et, de leur côté, les paysans n’étaient pas unanimes à la saluer car, outre la prohibition de l’opium, ils voyaient d’un mauvais œil les fonctionnaires marxistes venus de Kaboul pour la mettre en œuvre, surtout quand ils n’étaient pas de leur ethnie. Tout cela mettait la société en effervescence, d’autant plus que ces réformes en croisaient d’autres qui irritaient les mollahs. Le Premier ministre Hafizullah Amin, effrayé par la radicalité de son Président, le renversa, ce qui poussa les Soviétiques à intervenir le 24 décembre 1979. On sait ce qu’il advint par la suite : la guerre contribua fortement à la fragilisation de l’URSS, qui s’écroula en 1991 et son retrait d’Afghanistan ouvrit la boîte de Pandore des revanches ethniques puis du djihadisme taliban. Cet exemple, parmi tant d’autres, montre bien l’importance sociale, politique et géopolitique de la terre.

À propos de l'auteur

Pierre Blanc

Pierre Blanc

Professeur de géopolitique à Bordeaux (Sciences Agro et Sciences Po), chercheur au LAM (Les Afriques dans le monde, CNRS, Sciences Po), rédacteur en chef de Confluences Méditerranée.

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