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Terres et conflits : la question agraire au cœur des bouleversements géopolitiques ?

En Chine, c’est en s’appuyant sur les masses paysannes que Mao a réussi à renverser l’ancien régime. Comment expliquer cette mobilisation du monde rural chinois et pourquoi Mao pensait-il que la réussite de sa révolution dépendait des paysans ?

La révolution chinoise illustre aussi ce type de moment agropolitique dont je parlais auparavant. Au sortir de la dynastie Qing, en 1912, la Chine, rurale et paysanne, avait hérité d’une situation où la stratification sociale et politique était là aussi fortement basée sur le rapport à la terre. La situation était tellement délétère que, déjà au XIXe siècle, ce vaste pays avait connu des épisodes de guerres agraires d’une violence inouïe, notamment avec le soulèvement des Taiping (1850-1865) et celui des Boxers (1900-1902). Cette situation d’inégalité foncière a ainsi été centrale dans la maturation idéologique de Mao. Mais il y avait aussi une portée en termes de praxis : pour celui qui voulait renverser l’ordre féodal, s’imposait à lui l’évidence qu’il fallait prendre appui sur cette foule de déshérités peuplant alors le pays. D’ailleurs, dès la guerre civile contre les nationalistes à partir de 1927, lui et ses troupes redistribuèrent des terres dans les régions qu’ils contrôlaient, ce qui lui permit de gagner les cœurs. Mais c’est surtout après leur victoire en 1949 que cette redistribution forcée de la terre fut généralisée, ce qui pour les paysans récompensait leur rôle décisif dans la réussite de la révolution. Cette redistribution ne fut cependant qu’une étape vers la grande collectivisation lancée en 1958 dans le cadre du Grand Bond en avant. Or, on sait combien cette collectivisation des terres supposée moderniser l’agriculture pour tirer l’industrie se traduisit par la Grande Famine puis par l’effondrement de la production agricole. En transformant les paysans en ouvriers des communes populaires, vastes unités de production collective, Mao n’avait donc pas réussi le second temps de la révolution. Faut-il dès lors s’étonner que son successeur Deng Xiaoping ait mis en priorité la dissolution de ces structures étatiques dans les campagnes pour redonner des marges d’initiatives aux paysans via notamment l’attribution de lopins ? Et cette réorientation a été à l’origine du décollage du pays. On voit là encore que l’usage de la terre n’est décidément pas neutre sur le plan politique et géopolitique.

Existe-t-il d’autres cas récents de mobilisations paysannes qui ont porté des révolutions ? Et dans quelle mesure le contrôle des terres cultivables constitue-t-il encore aujourd’hui un facteur d’explication de l’instabilité politique ?

Sans parler obligatoirement de révolution, car c’est une figure particulière de l’instabilité, la planète regorge d’exemples récents qui mettent en lumière le rôle politique du déséquilibre foncier. Héritière de structures foncières très inégalitaires depuis les colonisations portugaise et espagnole, l’Amérique latine, en particulier, a mis en scène une dialectique entre États autoritaires et rebellions largement liée à cette question de la terre. Sans remonter aux révolutions mexicaine et cubaine, je peux citer notamment le Nicaragua, le Salvador, le Guatémala ou encore la Colombie comme des territoires de mobilisations révolutionnaires paysannes. Dans ce dernier pays, entré dans un processus de paix en 2016 après une guérilla très violente, force est d’admettre que l’engagement des FARC pendant plusieurs décennies a été fondamentalement déterminé par le faible accès des paysans à la terre. Et on sait que la réussite de ce processus dépendra de la réussite du volet foncier. Toujours sur ce continent, le Brésil, récemment mis sous les feux de l’actualité avec l’élection de Jair Bolsonaro, constitue une large arène agropolitique [voir l’article d’E. Girardi p. 76]. Dans ce vaste pays, l’agrobusiness s’est largement trouvé derrière la dictature (1964-1985) qui avait succédé au président Goulard, initiateur, justement, d’une réforme agraire. Dans les années 2000, ce même lobby a contraint la gauche d’aller plus avant dans les réformes agraires, exposant la population rurale à la permanence de la violence économique dénoncée par le mouvement des paysans sans terre (MST). Entre autres signes de l’acuité de cette question, relevons que les promesses de criminalisation de ce mouvement pendant sa campagne ont été en bonne place dans le répertoire électoral du candidat Bolsonaro.

D’autres régions du monde ont été marquées par les mobilisations paysannes de type révolutionnaire. Du Vietnam à la Corée, on ne peut comprendre les processus violents de décolonisation si l’on ne s’intéresse pas aussi à ces masses paysannes laissées hors de l’accès à la terre. Plus récemment, en Asie du Sud, les maoïstes indiens et les marxistes philippins se sont engagés contre un déséquilibre foncier hérité respectivement de la colonisation anglaise et espagnole. Sans renverser les pouvoirs, ils ont pesé et pèsent encore dans ces deux grands pays.

Les naxalites maoïstes tiennent encore bien des zones rurales en Inde, et aux Philippines l’accord de paix signé entre l’Armée du Nouveau Peuple et le pouvoir reste fragile. J’ajoute que le radicalisme islamique sur l’île de Mindanao aux Philippines, seule île musulmane de l’archipel, résulte en grande partie de l’arrivée de paysans sans terre catholiques venus des autres îles d’ancienne colonisation espagnole. Ils y ont été envoyés depuis les années 1960 par les pouvoirs philippins soucieux de ne pas affecter les terres des grands propriétaires héritiers des haciendas issues de la domination hispanique. Divers groupes djihadistes de Mindanao, dont Abu Sayyaf, qui a fait allégeance à l’État islamique, ont ainsi une forte causalité foncière même si, ici, elle est indirecte. En parlant de mouvance islamiste qui a tant d’influence en Asie du Sud, on peut évoquer le Pakistan, où elle s’explique aussi, du moins en partie, par la survivance d’une structuration politico-foncière dans les campagnes encore très peuplées et pauvres. Là, comme ailleurs, les mobilisations islamistes doivent donc être également interrogées dans leurs dynamiques profanes.

Au Moyen-Orient, l’histoire récente a été également marquée au sceau de la question agraire. Ainsi l’inégalité d’accès à la terre a été une source importante dans la création de mouvements comme le Hezbollah libanais ou le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) turc, qui ont été à leur origine largement composés de paysans ou de fils de paysans précaires. De même, en Égypte, la radicalisation islamique à la fin des années 1990 est aussi à relier à la remise en question de la réforme agraire voulue par Nasser.

À propos de l'auteur

Pierre Blanc

Pierre Blanc

Professeur de géopolitique à Bordeaux (Sciences Agro et Sciences Po), chercheur au LAM (Les Afriques dans le monde, CNRS, Sciences Po), rédacteur en chef de Confluences Méditerranée.

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