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Le Suriname, un État atypique d’Amérique du Sud entre Amazonie, Caraïbes… et France

En butte à de nombreux problèmes frontaliers, politiques et économiques, le Suriname cherche à diversifier ses partenaires régionaux, et compte pour cela sur ses origines multiples et une situation d’interface encore peu exploitée.

Plus petit État d’Amérique du Sud (163 821 km2), situé sur la côte septentrionale du continent, le Suriname, qui partage avec la Guyane la deuxième plus grande frontière terrestre de France (520 km), est un État encore mal connu, isolé entre Amazonie et Caraïbes.

Un petit État atypique et isolé en Amérique du Sud

Si son milieu naturel équatorial, à la biodiversité remarquable, le rattache au monde amazonien par la présence de la grande forêt couvrant plus de 90 % de sa surface malgré les déboisements récents imputés à un orpaillage fréquemment illégal, son histoire et ses origines en font un État peut-être plus caraïbe que sud-américain par les caractéristiques de sa colonisation et de son peuplement. Ancienne colonie néerlandaise indépendante depuis 1975, le Suriname a subi du XVIIe au XIXe siècle le système des plantations esclavagistes dénoncé par Voltaire dans Candide et qui fait qu’une grande partie de ses 566 756 habitants est afro-descendante. Le pays comprend également, outre une population autochtone, des communautés originaires d’Inde, de Chine et, du fait du colonisateur commun, d’Indonésie, le rattachant davantage culturellement au monde caribéen, qui a connu une histoire et des peuplements relativement similaires.

Mais cette diversité ethnique et religieuse comme une indépendance tardive ont entravé le développement d’une cohésion nationale, dont la relative absence a été la source d’une grande période d’instabilité pour le jeune État : cinq ans après une indépendance pourtant bien négociée survenait un coup d’État militaire « progressiste » à l’instigation de jeunes officiers de l’armée en 1980, dirigés par le lieutenant-colonel Desiré (dit Desi) Bouterse. Les années de troubles qui s’ensuivirent donnèrent lieu à des menaces d’interventions militaires de la part des États-Unis et du Brésil, préoccupés par l’orientation tiers-mondiste et « non alignée » du jeune État et son rapprochement avec Cuba, la Grenade et la Libye du colonel Kadhafi dans ce qu’ils considéraient comme leur zone d’influence. En 1986 éclatait une guerre civile à caractère ethnique, opposant des Noirs marrons ou Bushinenge de l’Est du pays, organisés en Jungle Commandos dirigés par Ronnie Brunswijk, ancien allié de Bouterse, à l’armée issue de la majorité créole (1) du littoral. Un massacre commis par l’armée surinamienne dans l’Est du pays en 1986 provoqua la fuite d’environ 10 000 Bushinenge vers la Guyane, impliquant la France dans ce conflit en apparence lointain. C’est d’ailleurs à Kourou, en Guyane, que furent signés les accords de paix de 1989. Mais la guerre ne cessa réellement qu’avec le retour de la démocratie en 1991, contraignant Bouterse à la démission l’année suivante. 

Celui-ci revint pourtant démocratiquement au pouvoir comme président de la République en 2010, élu sur un programme social par le Parlement à la suite de la victoire aux élections législatives de la coalition qu’il dirigeait, et d’ailleurs soutenue à ce moment par son ancien ennemi Ronnie Brunswijk. Condamné par un tribunal néerlandais à onze ans de prison en 1999 pour trafic de drogue, il fait l’objet d’un mandat d’arrêt international et ne peut sortir du pays, ce qui n’a pas empêché sa réélection en 2015. En outre, bien qu’il soit en fonction, Desi Bouterse répond actuellement devant la justice surinamienne de la mort de 15 opposants et journalistes, qui auraient été assassinés sur son ordre en 1982. Inculpé avant son élection et alléguant de son immunité en tant que président de la République, il attend le jugement imminent de la Cour martiale qui risque de le condamner à 20 ans de prison, sans plus chercher cependant à entraver la justice. 

Mais la décision de cette cour, ayant passé outre une loi d’amnistie votée par le Parlement, car le procès était déjà en cours, provoque une crise constitutionnelle, qui vient s’ajouter à une grave crise économique. Celle-ci est due notamment à une baisse des cours des matières premières (or, bauxite, pétrole) dont le Suriname est fortement dépendant (80 % des exportations, 30 % du PIB) (2), alors que l’insécurité chronique et les trafics en tous genres nuisent à l’économie légale, et notamment au tourisme, qui est l’autre grand secteur d’activité. En dépit de périodes de croissance ponctuelles, ces difficultés économiques remontent à la fin de l’aide de l’ancienne métropole néerlandaise après le coup d’État, qui contribuait pour environ 10 % du PIB (3) et avait permis au Suriname de jouir d’une relative prospérité pendant les premières années de son indépendance malgré le départ d’une grande partie de sa main-d’œuvre qualifiée pour les Pays-Bas. Désormais, sa population ne se trouve plus qu’au 97e rang (sur 188) pour l’indicateur de développement humain (IDH, 2015) (4).

Aussi, depuis 2015, les manifestations se multiplient contre la récession, l’inflation et les mesures économiques du gouvernement souvent demandées par le FMI, comme la hausse des prix de l’énergie, de l’eau et de l’électricité. Les arrestations qui s’ensuivent choquent d’autant plus que Bouterse avait joué sur son image d’homme du peuple comprenant ses préoccupations. En outre, le FMI a suspendu temporairement son aide en 2016, alléguant une mauvaise gouvernance de la part de l’État surinamien, suivi en 2017 par les banques commerciales du pays. De fait, alors que l’économie informelle est évaluée à 30 % du PIB, diverses sources (5) estiment la part des trafics et du blanchiment d’argent entre 14 % et 30 %, d’où une réputation bien établie de « narco-État » corrompu dénoncé par plusieurs organisations internationales. 

Cet isolement, tant politique que linguistique (le néerlandais dans la région n’est parlé que dans quelques îles des Antilles toujours dépendantes des Pays-Bas), est en outre renforcé par un isolement géographique issu des rivalités coloniales et des difficultés d’accès à l’intérieur par ailleurs très peu peuplé : principal maillon d’une infrastructure routière limitée et fréquemment non asphaltée, une route littorale le traverse et le relie à ses deux voisins, le Guyana et la Guyane française, mais incomplètement, car l’absence de ponts impose l’usage de bacs ou de canots pour traverser la frontière, alors que celle qui la double plus au sud depuis Paramaribo n’est pas prolongée du côté guyanien. Enfin, intégré depuis 1995 au marché commun des Caraïbes, le CARICOM, ses relations avec les États concernés sont assez faibles du fait de productions plus concurrentielles que complémentaires. Sans compter les différends frontaliers qu’il connaît encore avec ses deux voisins immédiats précédemment mentionnés, qui entravent une intégration régionale pourtant nécessaire.

Des problèmes frontaliers récurrents

En effet, seuls territoires non ibériques du sous-continent sud-américain, les « Trois Guyanes » (française, néerlandaise devenue Suriname en 1975 et britannique devenue Guyana en 1966) ont connu depuis la colonisation européenne au XVIIe siècle de nombreux conflits et invasions qui font que leurs frontières actuelles sont toujours l’objet de contestations, d’autant plus qu’elles concernent des zones particulièrement riches en ressources naturelles. En outre, les frontières entre les différents États du plateau des Guyanes (Vénézuéla-Guyana, Guyana-Suriname, Suriname-Guyane et Guyane-Brésil), obéissant à des logiques coloniales, ont été systématiquement fixées sur des fleuves au nom de la théorie bien européenne des frontières « naturelles », alors que ces fleuves, orientés selon un axe sud-nord, constituent au contraire des voies de communication pour les peuples autochtones et bushinenge, les limites de leur peuplement étant perpendiculaires, sur un axe ouest-est.

Conquise par les Pays-Bas en 1613, la Guyane néerlandaise se développa surtout après l’expulsion des Hollandais du Brésil en 1654. Mais les rivalités avec la France et principalement l’Angleterre la firent occuper par cette dernière de 1796 à 1816, qui en conserva la partie sud-ouest, si bien qu’une partie de l’actuelle frontière sur le fleuve Corentyne fait toujours l’objet d’une contestation avec la République du Guyana, héritière de la Guyane britannique. Depuis les années 1990, le Suriname intègre cette région revendiquée, d’environ 6000 km2, peuplée d’environ 5000 personnes et riche en ressources naturelles, dans ses cartes officielles, ce qui continue de provoquer des tensions avec le voisin guyanien alors même que ces deux États appartiennent à des organismes communs comme le CARICOM déjà évoqué, l’Association des États de la Caraïbe (AEC), mais aussi l’Organisation du traité de coopération amazonien (OTCA). Ce litige n’est actuellement toujours pas résolu, contrairement à celui concernant leur frontière maritime, délimitant deux ZEE particulièrement riches en ressources halieutiques et surtout pétrolières, pour lequel le Guyana a obtenu gain de cause devant le tribunal international de La Haye en 2007. Aussi, malgré leur appartenance à des organisations régionales communes, leurs relations restent-elles encore assez froides, comme l’a montré en 2017 un litige sur l’exploitation du bac transfrontalier sur le fleuve Corentyne.

À l’autre bout du pays, le conflit avec la France concerne là encore un affluent d’un fleuve frontalier et une limite d’eaux territoriales. Malgré une issue favorable aux Pays-Bas en 1891 lors d’un premier litige arbitré par le tsar de Russie, ceux-ci renchérissaient en réclamant comme frontière à la France un nouveau collecteur plus à leur avantage, au sud, dans une zone riche en or. Le Suriname héritait de la revendication à son indépendance, et la région contestée, d’environ 3000 km2 mais dépourvue de peuplement, bien qu’elle fasse officiellement partie de la Guyane française, figure comme surinamienne sur les cartes de ce pays. Le problème n’est toujours pas réglé à l’heure actuelle, même s’il semble que le président Bouterse soit prêt à lâcher du lest en échange d’un soutien et d’une aide financière de la France, qui lui offre également une frontière européenne à travers la Guyane.

Aussi, l’autre litige, concernant les limites des eaux territoriales françaises et surinamiennes depuis l’estuaire du Maroni, facteur de friction du fait des fréquents arraisonnements de navires de pêche surinamiens par la Marine nationale dans la zone contestée, fut-il réglé sans contreparties officielles en novembre 2017. Mais entretemps, le Suriname avait obtenu plusieurs aides financières de l’Agence française de développement (AFD), qui l’a inscrit dans ses zones de solidarité prioritaire, et avait signé plusieurs accords de coopération régionale avec la Guyane, notamment dans le cadre de la politique communautaire européenne de coopération transfrontalière. Le président Bouterse propose même la construction d’un pont binational sur le Maroni, à l’instar de celui, récemment inauguré, reliant la Guyane au Brésil. L’accord de novembre 2017 permet également aux gendarmes français et surinamiens de s’accompagner mutuellement, en uniforme et armés, sur une distance de deux kilomètres de part et d’autre de la frontière. Ces concessions sur sa souveraineté, réelle ou revendiquée, dans des zones riches en ressources naturelles, ont entériné une nouvelle rupture avec Ronnie Brunswijk, l’homme fort de la région, et semblent montrer les bonnes dispositions du président surinamien à l’égard de la France.

Mais la frontière du Maroni, région transfrontalière informelle par les nombreux échanges illicites qui s’y pratiquent entre Suriname et Guyane, est également un lieu de passage pour l’immigration haïtienne vers la Guyane. En effet, le fleuve Maroni, séparant deux territoires aux niveaux de vie très différents malgré le sous-équipement chronique de la Guyane, est relativement facile à franchir en pirogue à moteur. Le Suriname est ainsi une voie de passage vers la Guyane pour les candidats haïtiens à l’émigration, d’autant plus que le Suriname et Haïti, tous deux membres du CARICOM, ont un temps supprimé l’obligation mutuelle du visa pour se rendre dans l’autre pays. Aussi, nombreux ont été les Haïtiens (et les Dominicains), après avoir débarqué légalement à l’aéroport de Paramaribo, à s’être rendus par la route vers la Guyane, où ils devaient néanmoins contourner les barrages et contrôles de la Gendarmerie et de la Police aux frontières.

Depuis 2015 et l’ouragan Matthew, la Guyane fait ainsi face à une nouvelle vague migratoire venue d’Haïti, et 4000 à 5000 Haïtiens y seraient parvenus par ce biais. Reconnaissant sa responsabilité du fait que les nombreux allers de Port-au-Prince vers Paramaribo s’accompagnaient de peu de retours, le gouvernement surinamien a accepté en 2016 de rétablir l’obligation du visa pour les ressortissants haïtiens, consacrant sous la pression de la France une nouvelle entorse à sa souveraineté tout en rompant avec une des règles en vigueur au sein du CARICOM entre États membres. De fait, le Suriname partage avec la France une des rares frontières terrestres entre un État en développement et un État développé, car la Guyane, si elle est avec Mayotte la plus pauvre région française, connaît néanmoins comme partie intégrante de la France des redistributions nationales et européennes qui lui assurent le plus haut niveau de vie de cette partie des Caraïbes et de l’Amérique du Sud. Or elles la rendent particulièrement attractive, tant pour les Haïtiens que pour les Surinamiens tout proches, lesquels y constituent les deux principales communautés étrangères. Cette situation de plaque tournante de l’immigration caraïbe vers la Guyane montre comment le Suriname se situe à l’interface des mondes amazonien et caribéen, mais une interface qui paraît, pour le moment, surtout exploitée par les réseaux informels et illicites.

Une interface en voie d’intégration ?

De fait, tout comme le Guyana et la Guyane française, le Suriname, coupé du reste de l’Amérique du Sud par la forêt amazonienne et le peu de liens et d’affinités avec des pays ibéro-américains tôt émancipés, a davantage regardé vers le monde caraïbe dont il avait constitué à l’époque coloniale, avec ses deux voisins aux caractéristiques similaires, une extension continentale, destinée entre autres à protéger les îles sucrières tout en fournissant des denrées coloniales aux métropoles européennes.

Aussi, membre des pays ACP (6), adhéra-t-il ensuite à l’AEC, organisation consultative englobant également la Caraïbe continentale (Amérique centrale et Nord de l’Amérique du Sud) à sa création en 1994, puis, en 1995, au marché commun de la Caraïbe, le CARICOM. Il cédait ainsi à un tropisme caribéen déjà très ancien, mais qui lui apportait peu du fait de la faiblesse économique et de l’absence de complémentarité de cette région également spécialisée dans les exportations vers l’Europe et l’Amérique du Nord. De ce fait, le CARICOM prend actuellement très au sérieux la menace d’un « Surexit », la sortie d’un Suriname échangeant relativement peu avec lui et semblant désireux d’assumer davantage son appartenance sud-américaine.

Le Suriname connaît un isolement continental que le grand voisin brésilien fut le premier à briser, en dépit d’une frontière commune totalement « morte » par l’absence de peuplement et de voies de communication. Préoccupé par les convoitises étrangères sur l’Amazonie, la junte militaire brésilienne signait en 1978 le Traité de coopération amazonienne avec les sept autres États concernés par l’écosystème amazonien, dont le Suriname. Concrétisé par une organisation de co-opération siégeant à Brasilia en 2000, ce traité intégrait pour la première fois le Guyana et le Suriname à une politique régionale sud-américaine, à l’initiative du Brésil, qui voyait dans ces petits États à sa porte un moyen d’affirmer sa puissance régionale. Mais c’est aussi pour contrecarrer une orientation politique de plus en plus antioccidentale que le Brésil tentait à partir de 1983 de renforcer son influence sur le Suriname, par la signature de plusieurs accords de coopération économique et militaire encore en vigueur.

La fin de la guerre froide et le renforcement de la mondialisation économique qui s’ensuivit permirent une accélération des intégrations régionales, notamment à travers la constitution de marchés communs pour libéraliser le commerce international. Si le Suriname, qui n’était pas encore membre du CARICOM, ne fut pas convié à intégrer le MERCOSUR (7), marché commun sud-américain, il intégra en revanche, avec le Guyana, l’UNASUR (Union des nations sud-américaines), organisation de consultation politique constituée de l’ensemble des États souverains de l’Amérique du Sud, et dont il accueillit le sommet en 2013.

Le Suriname fut par conséquent intégré dans le grand projet régional IIRSA (8) d’amélioration des liaisons routières et fluviales destinée à favoriser les communications et les interconnexions dans le sous-continent, à travers un axe « arc Nord » vers la Caraïbe prévoyant une modernisation du port de Paramaribo et du réseau routier, comme la liaison Panaméricaine Nord le connectant aux États voisins. D’autre part, la Banque interaméricaine de développement (BID) finance plusieurs infrastructures de communication, notamment des ponts et le goudronnage de pistes. Ainsi semble enfin reconnue, malgré la lenteur de la concrétisation du projet, la situation d’interface du Suriname, entre Amazonie et Caraïbes. 

Cette situation géographique prend d’autant plus d’intérêt que, désireux de diminuer le poids de la domination états-unienne dans la région, moins nécessaire depuis la fin du danger communiste, l’ensemble des États d’Amérique latine et des Caraïbes créaient en 2010 la Communauté d’États latino-américains et caraïbes (CELAC), organisation de consultation politique au sein de laquelle le Suriname occupe géographiquement une position centrale.

Malgré ces intégrations souvent d’ailleurs peu suivies d’effets, le Suriname souffre d’un certain isolement sur la scène internationale du fait de sa faible notoriété (9) et de la personnalité sulfureuse de son chef de l’État, alors même qu’il essaie d’attirer les investissements étrangers nécessaires à son développement. Aussi, après un rapprochement amorcé avec le Guyana, y compris par la constitution de joint-ventures, cherche-t-il à tirer parti tant de son voisinage avec la France que des origines des diverses communautés qui constituent sa population. 

À sa frontière orientale, la Guyane française est également à la recherche d’une meilleure intégration continentale, encouragée par la politique de coopération transfrontalière de l’Union européenne (programmes Interreg). Aussi le Suriname intégra-t-il, avec la Guyane et trois États amazoniens du Brésil (10), le Programme Opérationnel Amazonie lancé par l’Union européenne en 2008, qui attribue des subventions communautaires à des projets d’intégrations frontalières avec cette collectivité française d’outre-mer. Si les réalisations concrètes sont encore peu nombreuses, elles s’ajoutent cependant aux financements de l’AFD, qui ont permis par exemple la reconstruction de la route de Paramaribo à la frontière orientale après la guerre civile, et le financement d’un hôpital à Albina, sur cette même frontière. 

D’autre part vit au Suriname une importante communauté chinoise, à l’instar des autres États et territoires de la Caraïbe. C’est pourquoi il retient l’attention de la Chine, qui a compris l’intérêt de la situation d’interface de cet État riche en ressources naturelles, où les sino-descendants constituent autant de relais. La Chine en est devenue le principal fournisseur d’aide au développement et l’un des principaux investisseurs, aussi bien dans le commerce que dans l’agriculture d’exportation et la pêche (riz, palmiers à huile, crevettes), ou encore le financement de logements sociaux et d’infrastructures de communication.

Plus surprenant peut-être dans cette région du monde, le Suriname, qui compte une assez forte population musulmane originaire d’Inde et d’Indonésie (Java), a adhéré en 1998 à la Conférence islamique mondiale, qui lui donne accès aux financements de la Banque islamique de développement. Celle-ci serait ainsi prête à financer, après un désistement chinois, un projet de pont entre le Suriname et le Guyana.

Enfin, sur le plan diplomatique, le Suriname essaie de tisser ou de s’intégrer à un réseau d’alliances plus politiques, voire idéologiques. Déjà membre du Mouvement des non-alignés à son indépendance, le Suriname a récemment intégré comme invité spécial l’Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA), organisation politique et commerciale créée en 2004 à l’initiative du président vénézuélien Hugo Chavez pour contrecarrer le projet de marché commun à l’échelle continentale des États-Unis, et constituée d’États plutôt hostiles à la politique de Washington comme Cuba, le Vénézuéla, la Bolivie ou l’Équateur. Il est intéressant de souligner que le Guyana, qui bénéficie d’ailleurs d’un certain soutien brésilien, se retrouve ainsi enserré entre le Vénézuéla et le Suriname, c’est-à-dire entre les deux États voisins ayant des revendications territoriales à son égard et désormais alliés.

Toujours dans cette optique, des accords militaires et diplomatiques ont été signés fin 2017 avec la Russie, qui n’avait pas encore d’ambassade à Paramaribo et qui a également justifié ce rapprochement par la situation du Suriname entre CARICOM et Amérique du Sud, alors qu’elle ne cache plus ses ambitions dans ces régions qui furent longtemps l’arrière-cour des États-Unis. Là encore, le Suriname, du fait de sa situation géographique, peut servir de relais pour l’influence d’États encore peu présents dans le monde latino-américain et désireux de s’en rapprocher.

Le Suriname dans son environnement régional
Le Suriname en quelques chiffres
Superficie  : 163 821 km2
Population 2018  : 566 756 hab.
Composition de la population : Hindoustanis 27 %, Créoles 18 %, Bushinenge 15 %, Javanais 15 %, Métis 12,5 %, Amérindiens 3,7 %, Chinois 1,8 %.
Capitale  : Paramaribo (375 000 hab. pour l’aire urbaine)
Villes principales : Lelydorp (18 223 hab.), Nieuw Nickerie (13 143 hab.) 
Principales richesses : bauxite, or, pétrole, riz, palmiers à huile, bois, poissons, crevettes, tourisme
PIB 2015 : 4,88 milliards de dollars (169e rang mondial) 
PIB/hab. 2015 : 8984 dollars
IDH 2015 : 0,725 (97e rang mondial) 

Sources : Worldometers 2018, France-Diplomatie 2018, Worldpopulation Review 2018.

Notes

(1) Les Créoles, majoritaires, sont les descendants plus ou moins métissés des esclaves africains apportés par la traite négrière, comme dans le reste de la Caraïbe. Très implantés dans l’Est du pays et l’Ouest de la Guyane, les Noirs marrons ou Bushinenge descendent des communautés d’esclaves fugitifs ayant trouvé refuge le long du fleuve Maroni, où ils ont reconstitué des sociétés rappelant l’Afrique occidentale de leur origine.

(2) Source : France Diplomatie, septembre 2017 (https://​www​.diplomatie​.gouv​.fr/​f​r​/​d​o​s​s​i​e​r​s​-​p​a​y​s​/​s​u​r​i​n​a​m​e​/​p​r​e​s​e​n​t​a​t​i​o​n​-​d​u​-​s​u​r​i​n​a​me/).

(3) Correspondant en tout à 1,6 milliard d’euros. Le traité d’indépendance de 1975 prévoyait même 20 %. Sources : D. van Eeuwen, La transformation de l’État en Amérique latine, légitimation et intégration, Paris, Karthala, 1994, p. 216 et chiffre cité par CEROM/AFD/IEDOM, Une meilleure connaissance mutuelle pour une coopération renforcée, décembre 2008.

(4) Indicateur utilisé par l’ONU, prenant en compte le PIB/habitant, l’espérance de vie à la naissance et le taux d’alphabétisation.

(5) Office des Statistiques du Suriname et ministère des Affaires étrangères, cité par l’antenne de Paramaribo de la chambre de commerce et d’industrie de Guyane, 2009.

(6) Afrique Caraïbes Pacifique, les États de ces trois ensembles géographiques ayant signé des accords de partenariat économique avec l’Union européenne concernant leurs exportations et le développement.

(7) Il en est néanmoins membre associé, comme la plupart des États du sous-continent.

(8) Initiative pour l’intégration régionale sud-américaine.

(9) Le Suriname par exemple n’a encore que peu de représentations diplomatiques en Amérique du Sud.

(10) Amapá, Pará et Amazonas. Le Guyana l’intégrait à son tour en 2014.

Légende photo ci-dessus : Vue sur le fleuve Maroni, qui fait office de frontière entre la France et le Suriname sur 520 km. En novembre 2017, un accord de coopération a été signé à Paris entre la France et le Suriname fixant les limites de compétences maritimes entre les deux pays dans l’estuaire du fleuve Maroni, pour lutter contre les trafics et la pêche illégale. Celle-ci est notamment le fait de bateaux venus du Suriname, mais aussi du Brésil, et entraîne la surexploitation de la ressource halieutique dans les eaux territoriales françaises. (© Shutterstock/Eric Valenne geostory) 

Article paru dans la revue Diplomatie n°92, « Les marchands d’armes : Commerce, trafics, réseaux, influences », mai-juin 2018.

Gutemberg de Vilhena Silva, « Litiges transfrontaliers sur le plateau des Guyanes, enjeux géopolitiques à l’interface des mondes amazoniens et caribéens », L’Espace Politique [en ligne], 31 | 2017-1, mis en ligne le 18 avril 2017, consulté le 9 mars 2018 (http://​journals​.openedition​.org/​e​s​p​a​c​e​p​o​l​i​t​i​q​u​e​/​4​242).

François Taglioni et Romain Cruse, « Le Suriname : une île caribéenne comme les autres ? » in Romain Cruse et Kevon Rhiney (dir.), Caribbean Atlas (http://​www​.caribbean​-atlas​.com/​f​r​/​t​h​e​m​a​t​i​q​u​e​s​/​q​u​-​e​s​t​-​c​e​-​q​u​e​-​l​a​-​c​a​r​a​i​b​e​/​l​e​-​s​u​r​i​n​a​m​e​-​u​n​e​-​i​l​e​-​c​a​r​i​b​e​e​n​n​e​-​c​o​m​m​e​-​l​e​s​-​a​u​t​r​e​s​.​h​tml).

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