Magazine Diplomatie

Le Suriname, un État atypique d’Amérique du Sud entre Amazonie, Caraïbes… et France

En butte à de nombreux problèmes frontaliers, politiques et économiques, le Suriname cherche à diversifier ses partenaires régionaux, et compte pour cela sur ses origines multiples et une situation d’interface encore peu exploitée.

Plus petit État d’Amérique du Sud (163 821 km2), situé sur la côte septentrionale du continent, le Suriname, qui partage avec la Guyane la deuxième plus grande frontière terrestre de France (520 km), est un État encore mal connu, isolé entre Amazonie et Caraïbes.

Un petit État atypique et isolé en Amérique du Sud

Si son milieu naturel équatorial, à la biodiversité remarquable, le rattache au monde amazonien par la présence de la grande forêt couvrant plus de 90 % de sa surface malgré les déboisements récents imputés à un orpaillage fréquemment illégal, son histoire et ses origines en font un État peut-être plus caraïbe que sud-américain par les caractéristiques de sa colonisation et de son peuplement. Ancienne colonie néerlandaise indépendante depuis 1975, le Suriname a subi du XVIIe au XIXe siècle le système des plantations esclavagistes dénoncé par Voltaire dans Candide et qui fait qu’une grande partie de ses 566 756 habitants est afro-descendante. Le pays comprend également, outre une population autochtone, des communautés originaires d’Inde, de Chine et, du fait du colonisateur commun, d’Indonésie, le rattachant davantage culturellement au monde caribéen, qui a connu une histoire et des peuplements relativement similaires.

Mais cette diversité ethnique et religieuse comme une indépendance tardive ont entravé le développement d’une cohésion nationale, dont la relative absence a été la source d’une grande période d’instabilité pour le jeune État : cinq ans après une indépendance pourtant bien négociée survenait un coup d’État militaire « progressiste » à l’instigation de jeunes officiers de l’armée en 1980, dirigés par le lieutenant-colonel Desiré (dit Desi) Bouterse. Les années de troubles qui s’ensuivirent donnèrent lieu à des menaces d’interventions militaires de la part des États-Unis et du Brésil, préoccupés par l’orientation tiers-mondiste et « non alignée » du jeune État et son rapprochement avec Cuba, la Grenade et la Libye du colonel Kadhafi dans ce qu’ils considéraient comme leur zone d’influence. En 1986 éclatait une guerre civile à caractère ethnique, opposant des Noirs marrons ou Bushinenge de l’Est du pays, organisés en Jungle Commandos dirigés par Ronnie Brunswijk, ancien allié de Bouterse, à l’armée issue de la majorité créole (1) du littoral. Un massacre commis par l’armée surinamienne dans l’Est du pays en 1986 provoqua la fuite d’environ 10 000 Bushinenge vers la Guyane, impliquant la France dans ce conflit en apparence lointain. C’est d’ailleurs à Kourou, en Guyane, que furent signés les accords de paix de 1989. Mais la guerre ne cessa réellement qu’avec le retour de la démocratie en 1991, contraignant Bouterse à la démission l’année suivante.

Celui-ci revint pourtant démocratiquement au pouvoir comme président de la République en 2010, élu sur un programme social par le Parlement à la suite de la victoire aux élections législatives de la coalition qu’il dirigeait, et d’ailleurs soutenue à ce moment par son ancien ennemi Ronnie Brunswijk. Condamné par un tribunal néerlandais à onze ans de prison en 1999 pour trafic de drogue, il fait l’objet d’un mandat d’arrêt international et ne peut sortir du pays, ce qui n’a pas empêché sa réélection en 2015. En outre, bien qu’il soit en fonction, Desi Bouterse répond actuellement devant la justice surinamienne de la mort de 15 opposants et journalistes, qui auraient été assassinés sur son ordre en 1982. Inculpé avant son élection et alléguant de son immunité en tant que président de la République, il attend le jugement imminent de la Cour martiale qui risque de le condamner à 20 ans de prison, sans plus chercher cependant à entraver la justice.

Mais la décision de cette cour, ayant passé outre une loi d’amnistie votée par le Parlement, car le procès était déjà en cours, provoque une crise constitutionnelle, qui vient s’ajouter à une grave crise économique. Celle-ci est due notamment à une baisse des cours des matières premières (or, bauxite, pétrole) dont le Suriname est fortement dépendant (80 % des exportations, 30 % du PIB) (2), alors que l’insécurité chronique et les trafics en tous genres nuisent à l’économie légale, et notamment au tourisme, qui est l’autre grand secteur d’activité. En dépit de périodes de croissance ponctuelles, ces difficultés économiques remontent à la fin de l’aide de l’ancienne métropole néerlandaise après le coup d’État, qui contribuait pour environ 10 % du PIB (3) et avait permis au Suriname de jouir d’une relative prospérité pendant les premières années de son indépendance malgré le départ d’une grande partie de sa main-d’œuvre qualifiée pour les Pays-Bas. Désormais, sa population ne se trouve plus qu’au 97e rang (sur 188) pour l’indicateur de développement humain (IDH, 2015) (4).

Aussi, depuis 2015, les manifestations se multiplient contre la récession, l’inflation et les mesures économiques du gouvernement souvent demandées par le FMI, comme la hausse des prix de l’énergie, de l’eau et de l’électricité. Les arrestations qui s’ensuivent choquent d’autant plus que Bouterse avait joué sur son image d’homme du peuple comprenant ses préoccupations. En outre, le FMI a suspendu temporairement son aide en 2016, alléguant une mauvaise gouvernance de la part de l’État surinamien, suivi en 2017 par les banques commerciales du pays. De fait, alors que l’économie informelle est évaluée à 30 % du PIB, diverses sources (5) estiment la part des trafics et du blanchiment d’argent entre 14 % et 30 %, d’où une réputation bien établie de « narco-État » corrompu dénoncé par plusieurs organisations internationales.

Cet isolement, tant politique que linguistique (le néerlandais dans la région n’est parlé que dans quelques îles des Antilles toujours dépendantes des Pays-Bas), est en outre renforcé par un isolement géographique issu des rivalités coloniales et des difficultés d’accès à l’intérieur par ailleurs très peu peuplé : principal maillon d’une infrastructure routière limitée et fréquemment non asphaltée, une route littorale le traverse et le relie à ses deux voisins, le Guyana et la Guyane française, mais incomplètement, car l’absence de ponts impose l’usage de bacs ou de canots pour traverser la frontière, alors que celle qui la double plus au sud depuis Paramaribo n’est pas prolongée du côté guyanien. Enfin, intégré depuis 1995 au marché commun des Caraïbes, le CARICOM, ses relations avec les États concernés sont assez faibles du fait de productions plus concurrentielles que complémentaires. Sans compter les différends frontaliers qu’il connaît encore avec ses deux voisins immédiats précédemment mentionnés, qui entravent une intégration régionale pourtant nécessaire.

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR