Le Suriname, un État atypique d’Amérique du Sud entre Amazonie, Caraïbes… et France

Aussi, l’autre litige, concernant les limites des eaux territoriales françaises et surinamiennes depuis l’estuaire du Maroni, facteur de friction du fait des fréquents arraisonnements de navires de pêche surinamiens par la Marine nationale dans la zone contestée, fut-il réglé sans contreparties officielles en novembre 2017. Mais entretemps, le Suriname avait obtenu plusieurs aides financières de l’Agence française de développement (AFD), qui l’a inscrit dans ses zones de solidarité prioritaire, et avait signé plusieurs accords de coopération régionale avec la Guyane, notamment dans le cadre de la politique communautaire européenne de coopération transfrontalière. Le président Bouterse propose même la construction d’un pont binational sur le Maroni, à l’instar de celui, récemment inauguré, reliant la Guyane au Brésil. L’accord de novembre 2017 permet également aux gendarmes français et surinamiens de s’accompagner mutuellement, en uniforme et armés, sur une distance de deux kilomètres de part et d’autre de la frontière. Ces concessions sur sa souveraineté, réelle ou revendiquée, dans des zones riches en ressources naturelles, ont entériné une nouvelle rupture avec Ronnie Brunswijk, l’homme fort de la région, et semblent montrer les bonnes dispositions du président surinamien à l’égard de la France.

Mais la frontière du Maroni, région transfrontalière informelle par les nombreux échanges illicites qui s’y pratiquent entre Suriname et Guyane, est également un lieu de passage pour l’immigration haïtienne vers la Guyane. En effet, le fleuve Maroni, séparant deux territoires aux niveaux de vie très différents malgré le sous-équipement chronique de la Guyane, est relativement facile à franchir en pirogue à moteur. Le Suriname est ainsi une voie de passage vers la Guyane pour les candidats haïtiens à l’émigration, d’autant plus que le Suriname et Haïti, tous deux membres du CARICOM, ont un temps supprimé l’obligation mutuelle du visa pour se rendre dans l’autre pays. Aussi, nombreux ont été les Haïtiens (et les Dominicains), après avoir débarqué légalement à l’aéroport de Paramaribo, à s’être rendus par la route vers la Guyane, où ils devaient néanmoins contourner les barrages et contrôles de la Gendarmerie et de la Police aux frontières.

Depuis 2015 et l’ouragan Matthew, la Guyane fait ainsi face à une nouvelle vague migratoire venue d’Haïti, et 4000 à 5000 Haïtiens y seraient parvenus par ce biais. Reconnaissant sa responsabilité du fait que les nombreux allers de Port-au-Prince vers Paramaribo s’accompagnaient de peu de retours, le gouvernement surinamien a accepté en 2016 de rétablir l’obligation du visa pour les ressortissants haïtiens, consacrant sous la pression de la France une nouvelle entorse à sa souveraineté tout en rompant avec une des règles en vigueur au sein du CARICOM entre États membres. De fait, le Suriname partage avec la France une des rares frontières terrestres entre un État en développement et un État développé, car la Guyane, si elle est avec Mayotte la plus pauvre région française, connaît néanmoins comme partie intégrante de la France des redistributions nationales et européennes qui lui assurent le plus haut niveau de vie de cette partie des Caraïbes et de l’Amérique du Sud. Or elles la rendent particulièrement attractive, tant pour les Haïtiens que pour les Surinamiens tout proches, lesquels y constituent les deux principales communautés étrangères. Cette situation de plaque tournante de l’immigration caraïbe vers la Guyane montre comment le Suriname se situe à l’interface des mondes amazonien et caribéen, mais une interface qui paraît, pour le moment, surtout exploitée par les réseaux informels et illicites.

Une interface en voie d’intégration ?

De fait, tout comme le Guyana et la Guyane française, le Suriname, coupé du reste de l’Amérique du Sud par la forêt amazonienne et le peu de liens et d’affinités avec des pays ibéro-américains tôt émancipés, a davantage regardé vers le monde caraïbe dont il avait constitué à l’époque coloniale, avec ses deux voisins aux caractéristiques similaires, une extension continentale, destinée entre autres à protéger les îles sucrières tout en fournissant des denrées coloniales aux métropoles européennes.

Aussi, membre des pays ACP (6), adhéra-t-il ensuite à l’AEC, organisation consultative englobant également la Caraïbe continentale (Amérique centrale et Nord de l’Amérique du Sud) à sa création en 1994, puis, en 1995, au marché commun de la Caraïbe, le CARICOM. Il cédait ainsi à un tropisme caribéen déjà très ancien, mais qui lui apportait peu du fait de la faiblesse économique et de l’absence de complémentarité de cette région également spécialisée dans les exportations vers l’Europe et l’Amérique du Nord. De ce fait, le CARICOM prend actuellement très au sérieux la menace d’un « Surexit », la sortie d’un Suriname échangeant relativement peu avec lui et semblant désireux d’assumer davantage son appartenance sud-américaine.

Le Suriname connaît un isolement continental que le grand voisin brésilien fut le premier à briser, en dépit d’une frontière commune totalement « morte » par l’absence de peuplement et de voies de communication. Préoccupé par les convoitises étrangères sur l’Amazonie, la junte militaire brésilienne signait en 1978 le Traité de coopération amazonienne avec les sept autres États concernés par l’écosystème amazonien, dont le Suriname. Concrétisé par une organisation de co-opération siégeant à Brasilia en 2000, ce traité intégrait pour la première fois le Guyana et le Suriname à une politique régionale sud-américaine, à l’initiative du Brésil, qui voyait dans ces petits États à sa porte un moyen d’affirmer sa puissance régionale. Mais c’est aussi pour contrecarrer une orientation politique de plus en plus antioccidentale que le Brésil tentait à partir de 1983 de renforcer son influence sur le Suriname, par la signature de plusieurs accords de coopération économique et militaire encore en vigueur.

La fin de la guerre froide et le renforcement de la mondialisation économique qui s’ensuivit permirent une accélération des intégrations régionales, notamment à travers la constitution de marchés communs pour libéraliser le commerce international. Si le Suriname, qui n’était pas encore membre du CARICOM, ne fut pas convié à intégrer le MERCOSUR (7), marché commun sud-américain, il intégra en revanche, avec le Guyana, l’UNASUR (Union des nations sud-américaines), organisation de consultation politique constituée de l’ensemble des États souverains de l’Amérique du Sud, et dont il accueillit le sommet en 2013.

Le Suriname fut par conséquent intégré dans le grand projet régional IIRSA (8) d’amélioration des liaisons routières et fluviales destinée à favoriser les communications et les interconnexions dans le sous-continent, à travers un axe « arc Nord » vers la Caraïbe prévoyant une modernisation du port de Paramaribo et du réseau routier, comme la liaison Panaméricaine Nord le connectant aux États voisins. D’autre part, la Banque interaméricaine de développement (BID) finance plusieurs infrastructures de communication, notamment des ponts et le goudronnage de pistes. Ainsi semble enfin reconnue, malgré la lenteur de la concrétisation du projet, la situation d’interface du Suriname, entre Amazonie et Caraïbes.

Cette situation géographique prend d’autant plus d’intérêt que, désireux de diminuer le poids de la domination états-unienne dans la région, moins nécessaire depuis la fin du danger communiste, l’ensemble des États d’Amérique latine et des Caraïbes créaient en 2010 la Communauté d’États latino-américains et caraïbes (CELAC), organisation de consultation politique au sein de laquelle le Suriname occupe géographiquement une position centrale.

Malgré ces intégrations souvent d’ailleurs peu suivies d’effets, le Suriname souffre d’un certain isolement sur la scène internationale du fait de sa faible notoriété (9) et de la personnalité sulfureuse de son chef de l’État, alors même qu’il essaie d’attirer les investissements étrangers nécessaires à son développement. Aussi, après un rapprochement amorcé avec le Guyana, y compris par la constitution de joint-ventures, cherche-t-il à tirer parti tant de son voisinage avec la France que des origines des diverses communautés qui constituent sa population.

À sa frontière orientale, la Guyane française est également à la recherche d’une meilleure intégration continentale, encouragée par la politique de coopération transfrontalière de l’Union européenne (programmes Interreg). Aussi le Suriname intégra-t-il, avec la Guyane et trois États amazoniens du Brésil (10), le Programme Opérationnel Amazonie lancé par l’Union européenne en 2008, qui attribue des subventions communautaires à des projets d’intégrations frontalières avec cette collectivité française d’outre-mer. Si les réalisations concrètes sont encore peu nombreuses, elles s’ajoutent cependant aux financements de l’AFD, qui ont permis par exemple la reconstruction de la route de Paramaribo à la frontière orientale après la guerre civile, et le financement d’un hôpital à Albina, sur cette même frontière.

D’autre part vit au Suriname une importante communauté chinoise, à l’instar des autres États et territoires de la Caraïbe. C’est pourquoi il retient l’attention de la Chine, qui a compris l’intérêt de la situation d’interface de cet État riche en ressources naturelles, où les sino-descendants constituent autant de relais. La Chine en est devenue le principal fournisseur d’aide au développement et l’un des principaux investisseurs, aussi bien dans le commerce que dans l’agriculture d’exportation et la pêche (riz, palmiers à huile, crevettes), ou encore le financement de logements sociaux et d’infrastructures de communication.

Plus surprenant peut-être dans cette région du monde, le Suriname, qui compte une assez forte population musulmane originaire d’Inde et d’Indonésie (Java), a adhéré en 1998 à la Conférence islamique mondiale, qui lui donne accès aux financements de la Banque islamique de développement. Celle-ci serait ainsi prête à financer, après un désistement chinois, un projet de pont entre le Suriname et le Guyana.

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