Magazine Diplomatie

Le Suriname, un État atypique d’Amérique du Sud entre Amazonie, Caraïbes… et France

Des problèmes frontaliers récurrents

En effet, seuls territoires non ibériques du sous-continent sud-américain, les « Trois Guyanes » (française, néerlandaise devenue Suriname en 1975 et britannique devenue Guyana en 1966) ont connu depuis la colonisation européenne au XVIIe siècle de nombreux conflits et invasions qui font que leurs frontières actuelles sont toujours l’objet de contestations, d’autant plus qu’elles concernent des zones particulièrement riches en ressources naturelles. En outre, les frontières entre les différents États du plateau des Guyanes (Vénézuéla-Guyana, Guyana-Suriname, Suriname-Guyane et Guyane-Brésil), obéissant à des logiques coloniales, ont été systématiquement fixées sur des fleuves au nom de la théorie bien européenne des frontières « naturelles », alors que ces fleuves, orientés selon un axe sud-nord, constituent au contraire des voies de communication pour les peuples autochtones et bushinenge, les limites de leur peuplement étant perpendiculaires, sur un axe ouest-est.

Conquise par les Pays-Bas en 1613, la Guyane néerlandaise se développa surtout après l’expulsion des Hollandais du Brésil en 1654. Mais les rivalités avec la France et principalement l’Angleterre la firent occuper par cette dernière de 1796 à 1816, qui en conserva la partie sud-ouest, si bien qu’une partie de l’actuelle frontière sur le fleuve Corentyne fait toujours l’objet d’une contestation avec la République du Guyana, héritière de la Guyane britannique. Depuis les années 1990, le Suriname intègre cette région revendiquée, d’environ 6000 km2, peuplée d’environ 5000 personnes et riche en ressources naturelles, dans ses cartes officielles, ce qui continue de provoquer des tensions avec le voisin guyanien alors même que ces deux États appartiennent à des organismes communs comme le CARICOM déjà évoqué, l’Association des États de la Caraïbe (AEC), mais aussi l’Organisation du traité de coopération amazonien (OTCA). Ce litige n’est actuellement toujours pas résolu, contrairement à celui concernant leur frontière maritime, délimitant deux ZEE particulièrement riches en ressources halieutiques et surtout pétrolières, pour lequel le Guyana a obtenu gain de cause devant le tribunal international de La Haye en 2007. Aussi, malgré leur appartenance à des organisations régionales communes, leurs relations restent-elles encore assez froides, comme l’a montré en 2017 un litige sur l’exploitation du bac transfrontalier sur le fleuve Corentyne.

À l’autre bout du pays, le conflit avec la France concerne là encore un affluent d’un fleuve frontalier et une limite d’eaux territoriales. Malgré une issue favorable aux Pays-Bas en 1891 lors d’un premier litige arbitré par le tsar de Russie, ceux-ci renchérissaient en réclamant comme frontière à la France un nouveau collecteur plus à leur avantage, au sud, dans une zone riche en or. Le Suriname héritait de la revendication à son indépendance, et la région contestée, d’environ 3000 km2 mais dépourvue de peuplement, bien qu’elle fasse officiellement partie de la Guyane française, figure comme surinamienne sur les cartes de ce pays. Le problème n’est toujours pas réglé à l’heure actuelle, même s’il semble que le président Bouterse soit prêt à lâcher du lest en échange d’un soutien et d’une aide financière de la France, qui lui offre également une frontière européenne à travers la Guyane.

Aussi, l’autre litige, concernant les limites des eaux territoriales françaises et surinamiennes depuis l’estuaire du Maroni, facteur de friction du fait des fréquents arraisonnements de navires de pêche surinamiens par la Marine nationale dans la zone contestée, fut-il réglé sans contreparties officielles en novembre 2017. Mais entretemps, le Suriname avait obtenu plusieurs aides financières de l’Agence française de développement (AFD), qui l’a inscrit dans ses zones de solidarité prioritaire, et avait signé plusieurs accords de coopération régionale avec la Guyane, notamment dans le cadre de la politique communautaire européenne de coopération transfrontalière. Le président Bouterse propose même la construction d’un pont binational sur le Maroni, à l’instar de celui, récemment inauguré, reliant la Guyane au Brésil. L’accord de novembre 2017 permet également aux gendarmes français et surinamiens de s’accompagner mutuellement, en uniforme et armés, sur une distance de deux kilomètres de part et d’autre de la frontière. Ces concessions sur sa souveraineté, réelle ou revendiquée, dans des zones riches en ressources naturelles, ont entériné une nouvelle rupture avec Ronnie Brunswijk, l’homme fort de la région, et semblent montrer les bonnes dispositions du président surinamien à l’égard de la France.

Mais la frontière du Maroni, région transfrontalière informelle par les nombreux échanges illicites qui s’y pratiquent entre Suriname et Guyane, est également un lieu de passage pour l’immigration haïtienne vers la Guyane. En effet, le fleuve Maroni, séparant deux territoires aux niveaux de vie très différents malgré le sous-équipement chronique de la Guyane, est relativement facile à franchir en pirogue à moteur. Le Suriname est ainsi une voie de passage vers la Guyane pour les candidats haïtiens à l’émigration, d’autant plus que le Suriname et Haïti, tous deux membres du CARICOM, ont un temps supprimé l’obligation mutuelle du visa pour se rendre dans l’autre pays. Aussi, nombreux ont été les Haïtiens (et les Dominicains), après avoir débarqué légalement à l’aéroport de Paramaribo, à s’être rendus par la route vers la Guyane, où ils devaient néanmoins contourner les barrages et contrôles de la Gendarmerie et de la Police aux frontières.

Depuis 2015 et l’ouragan Matthew, la Guyane fait ainsi face à une nouvelle vague migratoire venue d’Haïti, et 4000 à 5000 Haïtiens y seraient parvenus par ce biais. Reconnaissant sa responsabilité du fait que les nombreux allers de Port-au-Prince vers Paramaribo s’accompagnaient de peu de retours, le gouvernement surinamien a accepté en 2016 de rétablir l’obligation du visa pour les ressortissants haïtiens, consacrant sous la pression de la France une nouvelle entorse à sa souveraineté tout en rompant avec une des règles en vigueur au sein du CARICOM entre États membres. De fait, le Suriname partage avec la France une des rares frontières terrestres entre un État en développement et un État développé, car la Guyane, si elle est avec Mayotte la plus pauvre région française, connaît néanmoins comme partie intégrante de la France des redistributions nationales et européennes qui lui assurent le plus haut niveau de vie de cette partie des Caraïbes et de l’Amérique du Sud. Or elles la rendent particulièrement attractive, tant pour les Haïtiens que pour les Surinamiens tout proches, lesquels y constituent les deux principales communautés étrangères. Cette situation de plaque tournante de l’immigration caraïbe vers la Guyane montre comment le Suriname se situe à l’interface des mondes amazonien et caribéen, mais une interface qui paraît, pour le moment, surtout exploitée par les réseaux informels et illicites.

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