Magazine Moyen-Orient

Liban : une longue lutte d’influence entre Riyad et Téhéran

L’influence de l’Iran ne cesse alors de grandir, bien qu’il s’agisse d’une région majoritairement arabe et sunnite. Au Liban, traditionnel allié de l’Arabie saoudite, elle s’affirme puis se renforce par l’intermédiaire de la milice chiite Amal, fondée en 1975 par l’imam Moussa al-Sadr (1928-1978), puis surtout de la milice du Hezbollah, née de l’invasion israélienne du Liban en 1982 et qui deviendra le bras armé de l’Iran au Moyen-Orient, avec l’aide de la Syrie. C’est un élément nouveau au Liban, où les chiites formaient de longue date la population déshéritée du pays et la moins influente politiquement : la révolution iranienne, l’alliance de Damas avec Téhéran qui se met en place dès 1979-1980 et l’invasion israélienne du Liban en 1982 font ainsi apparaître une puissante force chiite libanaise armée par l’Iran, qui ne tarde pas à jouer un rôle régional et à inquiéter les régimes sunnites (d’abord l’Arabie saoudite), ainsi qu’Israël.

C’est à cette époque qu’entre en scène Rafic Hariri (1944-2005), homme d’affaires sunnite libanais qui a fait fortune dans les travaux publics en Arabie saoudite, entretient des liens étroits avec la famille royale saoudienne et deviendra Premier ministre (1992-1998 et 2000-2004). Il va agir en qualité de médiateur saoudien dans les affaires libanaises, en particulier lors de diverses conférences et réunions en Europe et en Arabie saoudite destinées à réconcilier les Libanais et les Syriens.

Né en 1944 à Saïda, dans le sud du Liban, au sein d’une famille modeste, Rafic Hariri bénéficie de la confiance du roi Fahd (1982-2005), qui lui accorde la nationalité saoudienne. Le souverain veut apporter son appui aux sunnites libanais afin d’empêcher les milices chiites, soutenues par l’Iran et la Syrie, d’occuper une position dominante dans la vie politique. Le Liban, déjà aux prises avec une guerre civile, voit ainsi se superposer un conflit régional par procuration, entre sunnites et chiites, qui s’installe dans la durée et est mené par l’Arabie saoudite, l’Iran et la Syrie.

L’influence saoudienne dans les affaires du Liban est remarquée en octobre 1989 lorsque les députés libanais sont convoqués à Taëf, ville proche de La Mecque, où ils adoptent un accord d’entente nationale qui met fin à quinze années de guerre et réforme les institutions du pays dans un sens plus favorable aux musulmans. Rafic Hariri joue un rôle actif de conciliateur lors de cette conférence, agissant en tant que représentant de la famille royale saoudienne. L’accord de Taëf rééquilibre, sans le bouleverser, le système politique libanais, mais, du point de vue saoudien, il prévoit surtout la dissolution de toutes les milices, notamment du Hezbollah. Au grand mécontentement de Riyad, ce dernier point ne sera jamais appliqué. L’arrivée de Rafic Hariri à la tête du gouvernement libanais en 1992 ne provoque pas de changement dans ce domaine en dépit de son hostilité à l’armement du « Parti de Dieu ». Au contraire, en 2000, ce dernier tire tout le bénéfice du retrait israélien du sud du Liban en affirmant que ce sont ses actions de résistance qui ont permis de mettre fin à vingt-deux années d’occupation.

Rafic Hariri, l’homme de Riyad

La situation de Rafic Hariri au Liban va se dégrader au début des années 2000 pour diverses raisons, notamment sa volonté d’obtenir un retrait des forces syriennes, et son opposition à la prolongation du mandat du président Émile Lahoud (1998-2007), qui est contraire à la Constitution, mais que Damas impose. Washington et Paris, en désaccord lors du déclenchement de la guerre en Irak en 2003, se rapprochent pour obtenir, en septembre 2004, une résolution du Conseil de sécurité qui exige le retrait des forces étrangères du Liban. Les deux pays ont le soutien de Riyad et de Rafic Hariri, qui doit toutefois démissionner de son poste de président du Conseil sous la pression syrienne.

L’Arabie saoudite est désemparée face au déroulement des grands événements régionaux qui semblent tous évoluer en faveur de l’Iran. La guerre déclenchée en Irak par les États-Unis et le Royaume-Uni en 2003 a en effet pour conséquence de faire disparaître le régime sunnite de Saddam Hussein (1979-2003) au profit d’un pouvoir chiite, pour la première fois depuis cinq siècles. L’influence iranienne peut donc désormais s’exercer de Téhéran à la Méditerranée en passant par l’Irak, la Syrie, alliée de l’Iran, et le Liban, où s’impose le Hezbollah, ce à quoi les stratèges américains n’avaient pas pensé et ce qui alarme les Saoudiens.

Lorsque Rafic Hariri est assassiné à Beyrouth, en février 2005, une lutte ouverte est engagée pour la fin de la domination syrienne au Liban. Le président syrien, Bachar al-Assad (depuis 2000), est convoqué à Riyad par le prince héritier Abdallah (v. 1921-2015), qui lui demande de se retirer du Liban. Riyad, Washington et Paris rompent avec Damas et obtiennent, en avril 2005, le retrait de l’armée syrienne après vingt-neuf ans de présence. Le Hezbollah reste cependant en place et armé. Sans surprise, l’Arabie saoudite, où le roi Abdallah accède au trône (2005-2015), approuve la création d’un Tribunal international pour le Liban chargé de déterminer et juger les responsables de l’assassinat de Rafic Hariri et d’autres attentats mortels commis contre des personnalités libanaises antisyriennes.

L’année 2006 commence par une surprise : le général Michel Aoun, qui s’est distingué par son opposition armée à la Syrie à la fin des années 1980, passe avec le Hezbollah, allié de Damas, un accord politique qui reconnaît que le port des armes est un « moyen noble et sacré » lorsque le territoire est occupé, allusion au maintien de l’occupation israélienne dans une petite zone mal délimitée du sud du Liban.

La question du Hezbollah resurgit dramatiquement en juillet 2006 lorsque la milice chiite attaque une patrouille israélienne dans la zone frontalière, mais en territoire israélien. La riposte de l’État hébreu, qui dure plus d’un mois, est dévastatrice et meurtrière. De nombreuses infrastructures essentielles – ponts, centrales électriques, casernes de l’armée – et des quartiers civils de Beyrouth sont réduits à l’état de décombres. L’offensive israélienne ne parvient cependant pas à éliminer le Hezbollah, dont la force paramilitaire apparaît désormais redoutable. L’Arabie saoudite condamne le Hezbollah, considérant que cette guerre désastreuse est le résultat de l’attitude aventurière et irréfléchie de la milice qui s’est lancée dans une action aventureuse sans penser aux conséquences. La riposte saoudienne intervient avec efficacité lors des élections législatives libanaises de 2009 qui sont remportées par la coalition pro-occidentale menée par Saad Hariri, fils du dirigeant assassiné, avec d’ailleurs une aide financière saoudienne pendant la campagne.

La tension devient particulièrement vive en 2010 entre sunnites et chiites libanais parce que le Tribunal international pour le Liban s’apprête à conclure que ce sont des membres du Hezbollah qui ont perpétré l’assassinat de Rafic Hariri. Le mouvement chiite se lance alors dans une campagne contre le parti sunnite de Saad Hariri, le Courant du futur. L’alliance entre Damas et Téhéran ne faiblit pas, et la question du Hezbollah est plus que jamais un motif de profond désaccord entre Beyrouth et Riyad. La crise devient ouverte lorsque la milice libanaise s’engage en 2012 dans le conflit syrien, aux côtés de l’Iran, pour sauver le régime de Bachar al-Assad, alors que Riyad apporte son soutien aux rebelles.

À propos de l'auteur

Xavier Baron

Xavier Baron

Journaliste, ancien directeur du bureau Proche-Orient de l'Agence France-Presse ; son dernier ouvrage s'intitule Histoire du Liban : Des origines à nos jours (Tallandier, 2017).

Ajouter un commentaire

Cliquez ici pour poster un commentaire

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR