Liban : une longue lutte d’influence entre Riyad et Téhéran

Rafic Hariri, l’homme de Riyad

La situation de Rafic Hariri au Liban va se dégrader au début des années 2000 pour diverses raisons, notamment sa volonté d’obtenir un retrait des forces syriennes, et son opposition à la prolongation du mandat du président Émile Lahoud (1998-2007), qui est contraire à la Constitution, mais que Damas impose. Washington et Paris, en désaccord lors du déclenchement de la guerre en Irak en 2003, se rapprochent pour obtenir, en septembre 2004, une résolution du Conseil de sécurité qui exige le retrait des forces étrangères du Liban. Les deux pays ont le soutien de Riyad et de Rafic Hariri, qui doit toutefois démissionner de son poste de président du Conseil sous la pression syrienne.

L’Arabie saoudite est désemparée face au déroulement des grands événements régionaux qui semblent tous évoluer en faveur de l’Iran. La guerre déclenchée en Irak par les États-Unis et le Royaume-Uni en 2003 a en effet pour conséquence de faire disparaître le régime sunnite de Saddam Hussein (1979-2003) au profit d’un pouvoir chiite, pour la première fois depuis cinq siècles. L’influence iranienne peut donc désormais s’exercer de Téhéran à la Méditerranée en passant par l’Irak, la Syrie, alliée de l’Iran, et le Liban, où s’impose le Hezbollah, ce à quoi les stratèges américains n’avaient pas pensé et ce qui alarme les Saoudiens.

Lorsque Rafic Hariri est assassiné à Beyrouth, en février 2005, une lutte ouverte est engagée pour la fin de la domination syrienne au Liban. Le président syrien, Bachar al-Assad (depuis 2000), est convoqué à Riyad par le prince héritier Abdallah (v. 1921-2015), qui lui demande de se retirer du Liban. Riyad, Washington et Paris rompent avec Damas et obtiennent, en avril 2005, le retrait de l’armée syrienne après vingt-neuf ans de présence. Le Hezbollah reste cependant en place et armé. Sans surprise, l’Arabie saoudite, où le roi Abdallah accède au trône (2005-2015), approuve la création d’un Tribunal international pour le Liban chargé de déterminer et juger les responsables de l’assassinat de Rafic Hariri et d’autres attentats mortels commis contre des personnalités libanaises antisyriennes.

L’année 2006 commence par une surprise : le général Michel Aoun, qui s’est distingué par son opposition armée à la Syrie à la fin des années 1980, passe avec le Hezbollah, allié de Damas, un accord politique qui reconnaît que le port des armes est un « moyen noble et sacré » lorsque le territoire est occupé, allusion au maintien de l’occupation israélienne dans une petite zone mal délimitée du sud du Liban.

La question du Hezbollah resurgit dramatiquement en juillet 2006 lorsque la milice chiite attaque une patrouille israélienne dans la zone frontalière, mais en territoire israélien. La riposte de l’État hébreu, qui dure plus d’un mois, est dévastatrice et meurtrière. De nombreuses infrastructures essentielles – ponts, centrales électriques, casernes de l’armée – et des quartiers civils de Beyrouth sont réduits à l’état de décombres. L’offensive israélienne ne parvient cependant pas à éliminer le Hezbollah, dont la force paramilitaire apparaît désormais redoutable. L’Arabie saoudite condamne le Hezbollah, considérant que cette guerre désastreuse est le résultat de l’attitude aventurière et irréfléchie de la milice qui s’est lancée dans une action aventureuse sans penser aux conséquences. La riposte saoudienne intervient avec efficacité lors des élections législatives libanaises de 2009 qui sont remportées par la coalition pro-occidentale menée par Saad Hariri, fils du dirigeant assassiné, avec d’ailleurs une aide financière saoudienne pendant la campagne.

La tension devient particulièrement vive en 2010 entre sunnites et chiites libanais parce que le Tribunal international pour le Liban s’apprête à conclure que ce sont des membres du Hezbollah qui ont perpétré l’assassinat de Rafic Hariri. Le mouvement chiite se lance alors dans une campagne contre le parti sunnite de Saad Hariri, le Courant du futur. L’alliance entre Damas et Téhéran ne faiblit pas, et la question du Hezbollah est plus que jamais un motif de profond désaccord entre Beyrouth et Riyad. La crise devient ouverte lorsque la milice libanaise s’engage en 2012 dans le conflit syrien, aux côtés de l’Iran, pour sauver le régime de Bachar al-Assad, alors que Riyad apporte son soutien aux rebelles.

L’offensive saoudienne du roi Salman et de son fils

L’accession au trône du roi Salman (né en 1936) en janvier 2015 s’accompagne d’une radicalisation de la diplomatie saoudienne et marque une rupture avec l’époque des précédents souverains. Le nouveau monarque et son fils, Mohamed bin Salman (né en 1985), veulent donner un coup d’arrêt à la progression de l’influence iranienne dans la région, par des décisions brutales au besoin. Ainsi, dès le printemps 2015, l’Arabie saoudite entre en guerre au Yémen à la tête d’une coalition pour tenter de mettre fin à une rébellion que Riyad estime soutenue par l’Iran.

Par ailleurs, à la suite de l’exécution, le 2 janvier 2016, de l’opposant chiite saoudien Nimr Baqr al-Nimr, des représentations diplomatiques saoudiennes en Iran sont attaquées. Or, lorsque la Ligue arabe adopte en janvier 2016 une résolution condamnant ces attaques, le Liban n’apporte pas son vote. La réaction saoudienne ne se fait pas attendre : en février, Riyad met fin à un important contrat d’armement, signé en 2014, essentiel pour l’armée libanaise. Le principe de ce dernier était que l’Arabie saoudite finance à hauteur de 3 milliards de dollars toute une gamme de matériel militaire français. Pour Riyad, il s’agit de répondre aux positions libanaises hostiles résultant de la mainmise du Hezbollah sur l’État.

Le style offensif de la nouvelle diplomatie saoudienne se manifeste même à l’égard des États voisins réunis au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG : Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis, Koweït, Oman, Qatar), créé en 1981 précisément pour faire face à toute menace qui viendrait de l’Iran révolutionnaire. Ainsi, pendant l’été 2017, Riyad – suivi par Abou Dhabi, Manama et Le Caire – rompt ses relations diplomatiques avec le Qatar et met en place un embargo contre ce pays parce qu’il est considéré comme trop proche de Téhéran.

Ces manifestations de la mauvaise humeur et de l’inquiétude de l’Arabie saoudite prennent place dans un contexte qui continue à être défavorable aux yeux de Riyad. En juillet 2015, les dirigeants saoudiens sont traumatisés par l’accord sur le nucléaire iranien signé à Vienne, ce qui illustre la dégradation du climat de confiance avec Washington sous l’ère Barack Obama (2009-2017). Pour les Saoudiens, cet accord donne toute liberté à l’Iran pour continuer sa politique d’hégémonie régionale. Autre sujet de préoccupation, la guerre au Yémen, où l’Arabie saoudite s’enlise. Enfin, la guerre en Syrie est perdue pour le camp saoudien et c’est le camp chiite de l’Iran et du Hezbollah qui l’emporte, avec l’aide militaire de la Russie. D’où le soulagement ressenti avec l’élection de Donald Trump en novembre 2017, qui désapprouve l’accord sur le nucléaire iranien et s’en retirera effectivement en mai 2018.

C’est dans ce climat et dans la logique de la nouvelle politique régionale musclée du roi Salman et de son fils que prend place, en novembre 2017, l’épisode, invraisemblable mais révélateur, de Saad Hariri, chef de gouvernement d’un État souverain convoqué à Riyad d’où il doit annoncer, le 4 novembre, en direct à la télévision saoudienne, sa démission sans même que ses collaborateurs aient été avertis. Dans son annonce, le dirigeant libanais accuse l’Iran et le Hezbollah de mainmise sur le Liban. Il apparaît rapidement que Saad Hariri agit sous la contrainte, d’autant plus que des déclarations saoudiennes viennent au même moment qualifier le gouvernement libanais d’ennemi. Il revient sur sa démission un mois plus tard, ayant regagné son pays après que Riyad s’est rendu compte que les autorités libanaises ne se laissaient pas impressionner et que l’image extérieure du royaume ne ressortait pas grandie de l’affaire, mais aussi, sans doute, que la communauté sunnite libanaise restait soudée derrière le chef du gouvernement.

Le Hezbollah, un acteur clé

Au milieu de ses déboires, l’Arabie saoudite s’en est pris au Liban d’une façon qui laisse perplexe. En effet, Riyad n’a pas élevé d’objection majeure à la présence du Hezbollah au sein du gouvernement formé en décembre 2016 par Saad Hariri. Le nouveau président libanais Michel Aoun (depuis 2016) a même été reçu à Riyad dès janvier 2017 pour sa première visite à l’étranger. Les Saoudiens en seraient donc venus, au bout d’un an, à désespérer que Saad Hariri parvienne à réduire l’influence du Hezbollah et de l’Iran au Liban, et donc à retirer leur confiance au chef du gouvernement libanais. Ils savent cependant que depuis plus de dix ans, le contexte régional rend l’élimination du Hezbollah du gouvernement libanais impossible, à moins de créer un conflit interne majeur.

L’alerte a toutefois été chaude, surtout sur le plan économique, car l’Arabie saoudite détient l’un des leviers de l’économie libanaise : quelque 300 000 Libanais vivent dans le Golfe, dont au moins 160 000 en Arabie saoudite. Ces expatriés, qui dépendent des visas de travail délivrés par les pays d’accueil, ont réalisé, en 2016, 60 % des transferts financiers vers le Liban, soit 14 % du PIB. En outre, 20 % des exportations libanaises partent vers les pays du Golfe, qui, par ailleurs, fournissent le Liban en carburant. Le retrait des permis de travail, voire l’expulsion de ces ressortissants, aurait un effet économique catastrophique. L’« affaire Hariri » semble réglée pour la forme, mais elle ne l’est pas sur le fond, d’autant plus que le dirigeant sunnite est sorti affaibli des élections législatives du 6 mai 2018 et que le Hezbollah et son allié chiite Amal confortent leurs positions en disposant du tiers de blocage au sein de la nouvelle législature.

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