Magazine Moyen-Orient

Liban : une longue lutte d’influence entre Riyad et Téhéran

L’offensive saoudienne du roi Salman et de son fils

L’accession au trône du roi Salman (né en 1936) en janvier 2015 s’accompagne d’une radicalisation de la diplomatie saoudienne et marque une rupture avec l’époque des précédents souverains. Le nouveau monarque et son fils, Mohamed bin Salman (né en 1985), veulent donner un coup d’arrêt à la progression de l’influence iranienne dans la région, par des décisions brutales au besoin. Ainsi, dès le printemps 2015, l’Arabie saoudite entre en guerre au Yémen à la tête d’une coalition pour tenter de mettre fin à une rébellion que Riyad estime soutenue par l’Iran.

Par ailleurs, à la suite de l’exécution, le 2 janvier 2016, de l’opposant chiite saoudien Nimr Baqr al-Nimr, des représentations diplomatiques saoudiennes en Iran sont attaquées. Or, lorsque la Ligue arabe adopte en janvier 2016 une résolution condamnant ces attaques, le Liban n’apporte pas son vote. La réaction saoudienne ne se fait pas attendre : en février, Riyad met fin à un important contrat d’armement, signé en 2014, essentiel pour l’armée libanaise. Le principe de ce dernier était que l’Arabie saoudite finance à hauteur de 3 milliards de dollars toute une gamme de matériel militaire français. Pour Riyad, il s’agit de répondre aux positions libanaises hostiles résultant de la mainmise du Hezbollah sur l’État.

Le style offensif de la nouvelle diplomatie saoudienne se manifeste même à l’égard des États voisins réunis au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG : Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis, Koweït, Oman, Qatar), créé en 1981 précisément pour faire face à toute menace qui viendrait de l’Iran révolutionnaire. Ainsi, pendant l’été 2017, Riyad – suivi par Abou Dhabi, Manama et Le Caire – rompt ses relations diplomatiques avec le Qatar et met en place un embargo contre ce pays parce qu’il est considéré comme trop proche de Téhéran.

Ces manifestations de la mauvaise humeur et de l’inquiétude de l’Arabie saoudite prennent place dans un contexte qui continue à être défavorable aux yeux de Riyad. En juillet 2015, les dirigeants saoudiens sont traumatisés par l’accord sur le nucléaire iranien signé à Vienne, ce qui illustre la dégradation du climat de confiance avec Washington sous l’ère Barack Obama (2009-2017). Pour les Saoudiens, cet accord donne toute liberté à l’Iran pour continuer sa politique d’hégémonie régionale. Autre sujet de préoccupation, la guerre au Yémen, où l’Arabie saoudite s’enlise. Enfin, la guerre en Syrie est perdue pour le camp saoudien et c’est le camp chiite de l’Iran et du Hezbollah qui l’emporte, avec l’aide militaire de la Russie. D’où le soulagement ressenti avec l’élection de Donald Trump en novembre 2017, qui désapprouve l’accord sur le nucléaire iranien et s’en retirera effectivement en mai 2018.

C’est dans ce climat et dans la logique de la nouvelle politique régionale musclée du roi Salman et de son fils que prend place, en novembre 2017, l’épisode, invraisemblable mais révélateur, de Saad Hariri, chef de gouvernement d’un État souverain convoqué à Riyad d’où il doit annoncer, le 4 novembre, en direct à la télévision saoudienne, sa démission sans même que ses collaborateurs aient été avertis. Dans son annonce, le dirigeant libanais accuse l’Iran et le Hezbollah de mainmise sur le Liban. Il apparaît rapidement que Saad Hariri agit sous la contrainte, d’autant plus que des déclarations saoudiennes viennent au même moment qualifier le gouvernement libanais d’ennemi. Il revient sur sa démission un mois plus tard, ayant regagné son pays après que Riyad s’est rendu compte que les autorités libanaises ne se laissaient pas impressionner et que l’image extérieure du royaume ne ressortait pas grandie de l’affaire, mais aussi, sans doute, que la communauté sunnite libanaise restait soudée derrière le chef du gouvernement.

Le Hezbollah, un acteur clé

Au milieu de ses déboires, l’Arabie saoudite s’en est pris au Liban d’une façon qui laisse perplexe. En effet, Riyad n’a pas élevé d’objection majeure à la présence du Hezbollah au sein du gouvernement formé en décembre 2016 par Saad Hariri. Le nouveau président libanais Michel Aoun (depuis 2016) a même été reçu à Riyad dès janvier 2017 pour sa première visite à l’étranger. Les Saoudiens en seraient donc venus, au bout d’un an, à désespérer que Saad Hariri parvienne à réduire l’influence du Hezbollah et de l’Iran au Liban, et donc à retirer leur confiance au chef du gouvernement libanais. Ils savent cependant que depuis plus de dix ans, le contexte régional rend l’élimination du Hezbollah du gouvernement libanais impossible, à moins de créer un conflit interne majeur.

L’alerte a toutefois été chaude, surtout sur le plan économique, car l’Arabie saoudite détient l’un des leviers de l’économie libanaise : quelque 300 000 Libanais vivent dans le Golfe, dont au moins 160 000 en Arabie saoudite. Ces expatriés, qui dépendent des visas de travail délivrés par les pays d’accueil, ont réalisé, en 2016, 60 % des transferts financiers vers le Liban, soit 14 % du PIB. En outre, 20 % des exportations libanaises partent vers les pays du Golfe, qui, par ailleurs, fournissent le Liban en carburant. Le retrait des permis de travail, voire l’expulsion de ces ressortissants, aurait un effet économique catastrophique. L’« affaire Hariri » semble réglée pour la forme, mais elle ne l’est pas sur le fond, d’autant plus que le dirigeant sunnite est sorti affaibli des élections législatives du 6 mai 2018 et que le Hezbollah et son allié chiite Amal confortent leurs positions en disposant du tiers de blocage au sein de la nouvelle législature.

Légende ne la photo ci-dessus : Le 4 novembre 2017, Saad Hariri annonce depuis l’Arabie saoudite qu’il démissionne de son poste de Premier ministre du Liban. Deux semaines plus tard, il revient sur sa décision.  ©AP Bilal Hussein.

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°39, « Bilan géostratégique 2018 : Le temps des « monstres » », juillet-septembre 2018.

À propos de l'auteur

Xavier Baron

Xavier Baron

Journaliste, ancien directeur du bureau Proche-Orient de l'Agence France-Presse ; son dernier ouvrage s'intitule Histoire du Liban : Des origines à nos jours (Tallandier, 2017).

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