L’UE, une puissance commerciale bousculée

• Le deuxième facteur international qui bouscule davantage l’Europe est la politique de « l’Amérique d’abord » de l’administration Trump [voir l’analyse de S. Paquin p. 54]. Celle-ci se veut nationaliste, unilatéraliste et imprévisible, et partant rejette l’ordre multilatéral basé sur le compromis, la négociation, la coopération et le respect du droit international. Cette conception du monde basée sur les rapports de force, la raison d’État et l’utilisation unilatérale de la force amène l’administration Trump à s’opposer à l’utilité et à l’efficacité des organisations internationales et régionales, remettant en question l’institutionnalisation du multilatéralisme sous toutes ses formes. Alors qu’ils ont longtemps soutenu la construction européenne, les États-Unis parient dorénavant sur sa déstabilisation, voire son effritement. Aux yeux de l’administration Trump, l’UE est un « ennemi », une compétitrice qui menace les intérêts économiques et commerciaux américains. L’UE fait partie des principaux acteurs visés par les politiques néo-mercantilistes du gouvernement républicain, qui témoignent d’une radicalisation du commercialisme libéré de la réciprocité et du multilatéralisme. Ces politiques, fondées sur une stratégie purement transactionnelle, visent à favoriser le développement du marché interne, à promouvoir les exportations des entreprises américaines et à décourager les importations en imposant des barrières douanières.

Face à la guerre commerciale lancée par l’administration américaine et à la politique de hausse des droits de douane américains sur des produits européens (acier et aluminium), l’UE n’a pas tardé à répondre en adoptant des mesures de rétorsion contre des biens américains dont certains sont fort emblématiques (jeans, bourbon, motos Harley-Davidson) et fabriqués dans des États ayant voté pour Trump, en portant le litige devant l’Organe de règlement des différends de l’OMC ainsi qu’en veillant à garder un canal de dialogue bilatéral avec les États-Unis pour tenter de trouver des solutions à l’amiable. Parallèlement, l’UE a accéléré la revalorisation de ses alliances commerciales et la diversification de ses ALE. Elle vise ainsi à moderniser les accords en vigueur avec le Chili et le Mexique. L’UE a aussi entamé des négociations avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande et relancé les tractations avec le Mercosur pour conclure un accord d’association. Dans la même veine, l’UE reste le principal instigateur international pour l’établissement d’un tribunal multilatéral des investissements. Toutes ces initiatives constituent des tentatives de réponses à la réorientation néo-mercantiliste américaine et aux menaces que cette dernière fait peser sur l’interdépendance mondiale.

Quelles perspectives ?

En guise de conclusion, la présente se penche sur les perspectives de l’UE comme puissance commerciale dans le contexte européen et international actuel. Celles-ci risquent d’être façonnées par trois facteurs principaux. Primo, l’essor constant de l’euroscepticisme accompagné de pressions néo-mercantilistes pourrait sérieusement entraver la formulation et la mise en œuvre de la PCC. Un renforcement probable des partis eurosceptiques dans les élections européennes de mai 2019 pourrait bousculer l’ambitieux agenda et les priorités de la PCC sur la scène internationale. Secundo, à la différence de l’administration Trump, l’UE favorise un échange commercial régulé par des normes communes, des procédures de prise de décision collective, la convergence d’attentes des partenaires et le principe de prévisibilité. Il est clair que les stratégies de la PCC et l’influence internationale de l’UE dans ses relations économiques externes dépendront largement de la portée, de l’intensité et de la durée du revirement de la politique commerciale extérieure des États-Unis. Tertio, l’expansion commerciale de plus en plus dynamique de la Chine risque d’inciter l’UE à multiplier ses partenariats commerciaux bilatéraux et interrégionaux avec le reste du monde, et à durcir la PCC. D’ailleurs, face à une politique commerciale chinoise, accusée à maintes reprises de pratiques inéquitables [voir l’entretien avec J.-F. Di Meglio p. 60] (cf. transfert forcé de technologie) et de concurrence déloyale (subventions publiques aux entreprises chinoises), l’UE semble disposée à adopter des mesures de rétorsion mais aussi à poursuivre une voie commerciale fondée sur la réciprocité et la loyauté aux règles mutuelles.

Union européenne et libre-échange
Les balances commerciales des principales économies de l’UE
(Milliards d’euros) (Source : Eurostat)

Notes

(1) Cf. Charlotte Bretherton et John Vogler, The European Union as a Global Actor, Londres, Routledge, 2006 ; Franck Petiteville, La politique internationale de l’Union européenne, Paris, Presses de Sciences Po, 2006.

(2) Patrick A. Messerlin et Pierre Boulanger, « La politique commerciale » dans Renaud Dehousse, L’Union européenne, Paris, La Documentation française, 2014, p. 289-300.

(3) Franck Petiteville, « Les négociations multilatérales à l’OMC : l’épuisement d’un modèle » dans F. Petiteville et D. Placidi-Frot (dir.), Négociations internationales, Paris, Presses de Sciences Po, 2013, p. 345-371.

(4) Groupe réunissant 15 pays des Caraïbes.

(5) Costa-Rica, Guatémala, Honduras, Nicaragua, Salvador.

(6) Sebastian Santander, Le régionalisme sud-américain, l’Union européenne et les États-Unis, Bruxelles, éditions de l’Université de Bruxelles, 2008, 280 p.

(7) Sebastian Santander, « The EU and the Shifts of Power in the International Order : Challenges and Responses », European Foreign Affairs Review, vol. 19, no 1, 2014, p. 65-81.

(8) Les échanges commerciaux sino-latino-américains s’élèvent à 250 milliards de dollars US en 2017 contre 10 milliards en 2000. La Chine consolide sa présence sur le continent via la signature d’ALE bilatéraux mais aussi à travers l’octroi de prêts et ses investissements qui se chiffrent à plusieurs dizaines de milliards d’euros. Plusieurs pays d’AL ont dorénavant la Chine comme premier partenaire commercial et plus particulièrement le Brésil, le Chili et le Pérou. Dans la même veine, inférieurs à 4 milliards de dollars US en 1995, les échanges sino-africains s’élèvent aujourd’hui à plus de 150 milliards.

(9) John Solal-Arouet et Denis Tersen, « Trump et l’avenir de la politique commerciale européenne », Politique étrangère, no 1, 2017, p. 85-97 ; Arnaud Zacharie, « L’Europe prise au piège du basculement du monde », Image, no 128, 2018, p. 38-39.

(10) Sebastian Santander, « Las relaciones entre Latinoamérica y la Unión Europea frente à un nuevo despertar », Foreign Affairs Latinoamérica (sous presse).

(11) Accords visant à abaisser aussi bien les entraves tarifaires que non tarifaires.

Légende de la photo ci-dessus : Terminal de Hambourg, premier port de commerce allemand. Si l’Union européenne constituait en 2017 la première puissance commerciale mondiale, c’est l’Allemagne qui était – de loin – la première puissance commerciale du Vieux Continent. Troisième exportateur et importateur mondial en 2017, l’Allemagne a enregistré en 2017 un excédent commercial de 244,9 milliards d’euros, en légère baisse malgré des exportations records. (© Shutterstock/Thorben Ecke)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°47, « Vers une guerre commerciale mondiale ? », octobre-novembre 2018.

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