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L’UE, une puissance commerciale bousculée

Quelles réponses face au chamboulement des rapports de force mondiaux ?

Ces dernières années, plusieurs facteurs internationaux sont venus bousculer l’Europe mais aussi renforcer sa détermination de continuer à déployer une politique commerciale extérieure offensive, tant de négociation d’ALE que de préservation du multilatéralisme. Parmi ces facteurs on peut en épingler deux :

• Le premier est celui de la diffusion du pouvoir au niveau de l’économie politique mondiale, qui jusqu’à présent s’est faite au détriment des puissances traditionnelles et, notamment, de l’Europe. Cette diffusion du pouvoir se manifeste, particulièrement, à travers l’essor de nouvelles puissances, telles que la Chine ou l’Inde, qui cherchent à développer leur présence sur les différents continents du monde dans le but de maximiser leurs intérêts économiques et commerciaux respectifs, de diversifier leurs relations extérieures, de sceller de nouvelles alliances internationales et d’encourager des changements dans les structures économiques et politiques internationales afin d’avoir une répartition plus équilibrée du pouvoir mondial (7). L’UE et ses États membres subissent de plus en plus cette concurrence et perdent des marchés en Afrique, en Amérique latine (AL) ou en Asie au profit de nouvelles puissances commerciales. À titre d’exemple, l’expansion chinoise en AL (8) de ces quinze dernières années a eu pour effet de supplanter les Européens comme deuxième partenaire commercial du continent derrière les États-Unis. Bien que d’aucuns doutent des capacités de l’Europe à apporter des réponses rapides et efficaces aux défis posés par le décentrage du pouvoir mondial du fait, notamment, de ses lourdeurs institutionnelles et divisions internes (montée des nationalismes, des populismes et de l’euroscepticisme) (9), il ne faut pas omettre que la perte de terrain qu’elle accuse dans la mondialisation la pousse à repenser, relancer et/ou actualiser ses alliances commerciales avec les acteurs d’AL et du reste du monde (10). D’ailleurs, les communications de la Commission européenne de 2010 et de 2015, les accords « nouvelle génération » (11) qu’elle négocie, ainsi que le « Paquet Commerce » annoncé par la Commission en septembre 2017, visent aussi bien à renforcer la promotion de l’agenda commercial de l’UE à l’échelle internationale qu’à consolider sa puissance dans le commerce mondial.

• Le deuxième facteur international qui bouscule davantage l’Europe est la politique de « l’Amérique d’abord » de l’administration Trump [voir l’analyse de S. Paquin p. 54]. Celle-ci se veut nationaliste, unilatéraliste et imprévisible, et partant rejette l’ordre multilatéral basé sur le compromis, la négociation, la coopération et le respect du droit international. Cette conception du monde basée sur les rapports de force, la raison d’État et l’utilisation unilatérale de la force amène l’administration Trump à s’opposer à l’utilité et à l’efficacité des organisations internationales et régionales, remettant en question l’institutionnalisation du multilatéralisme sous toutes ses formes. Alors qu’ils ont longtemps soutenu la construction européenne, les États-Unis parient dorénavant sur sa déstabilisation, voire son effritement. Aux yeux de l’administration Trump, l’UE est un « ennemi », une compétitrice qui menace les intérêts économiques et commerciaux américains. L’UE fait partie des principaux acteurs visés par les politiques néo-mercantilistes du gouvernement républicain, qui témoignent d’une radicalisation du commercialisme libéré de la réciprocité et du multilatéralisme. Ces politiques, fondées sur une stratégie purement transactionnelle, visent à favoriser le développement du marché interne, à promouvoir les exportations des entreprises américaines et à décourager les importations en imposant des barrières douanières.

Face à la guerre commerciale lancée par l’administration américaine et à la politique de hausse des droits de douane américains sur des produits européens (acier et aluminium), l’UE n’a pas tardé à répondre en adoptant des mesures de rétorsion contre des biens américains dont certains sont fort emblématiques (jeans, bourbon, motos Harley-Davidson) et fabriqués dans des États ayant voté pour Trump, en portant le litige devant l’Organe de règlement des différends de l’OMC ainsi qu’en veillant à garder un canal de dialogue bilatéral avec les États-Unis pour tenter de trouver des solutions à l’amiable. Parallèlement, l’UE a accéléré la revalorisation de ses alliances commerciales et la diversification de ses ALE. Elle vise ainsi à moderniser les accords en vigueur avec le Chili et le Mexique. L’UE a aussi entamé des négociations avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande et relancé les tractations avec le Mercosur pour conclure un accord d’association. Dans la même veine, l’UE reste le principal instigateur international pour l’établissement d’un tribunal multilatéral des investissements. Toutes ces initiatives constituent des tentatives de réponses à la réorientation néo-mercantiliste américaine et aux menaces que cette dernière fait peser sur l’interdépendance mondiale.

Quelles perspectives ?

En guise de conclusion, la présente se penche sur les perspectives de l’UE comme puissance commerciale dans le contexte européen et international actuel. Celles-ci risquent d’être façonnées par trois facteurs principaux. Primo, l’essor constant de l’euroscepticisme accompagné de pressions néo-mercantilistes pourrait sérieusement entraver la formulation et la mise en œuvre de la PCC. Un renforcement probable des partis eurosceptiques dans les élections européennes de mai 2019 pourrait bousculer l’ambitieux agenda et les priorités de la PCC sur la scène internationale. Secundo, à la différence de l’administration Trump, l’UE favorise un échange commercial régulé par des normes communes, des procédures de prise de décision collective, la convergence d’attentes des partenaires et le principe de prévisibilité. Il est clair que les stratégies de la PCC et l’influence internationale de l’UE dans ses relations économiques externes dépendront largement de la portée, de l’intensité et de la durée du revirement de la politique commerciale extérieure des États-Unis. Tertio, l’expansion commerciale de plus en plus dynamique de la Chine risque d’inciter l’UE à multiplier ses partenariats commerciaux bilatéraux et interrégionaux avec le reste du monde, et à durcir la PCC. D’ailleurs, face à une politique commerciale chinoise, accusée à maintes reprises de pratiques inéquitables [voir l’entretien avec J.-F. Di Meglio p. 60] (cf. transfert forcé de technologie) et de concurrence déloyale (subventions publiques aux entreprises chinoises), l’UE semble disposée à adopter des mesures de rétorsion mais aussi à poursuivre une voie commerciale fondée sur la réciprocité et la loyauté aux règles mutuelles.

Union européenne et libre-échange
Les balances commerciales des principales économies de l’UE
(Milliards d’euros) (Source : Eurostat)

À propos de l'auteur

Sebastian Santander

Sebastian Santander

Professeur au département de science politique et directeur du Center for International Relations Studies (CEFIR) de l’Université de Liège.

À propos de l'auteur

Antonios  Vlassis

Antonios  Vlassis

Maître de conférences au département de science politique et chercheur au CEFIR.

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