Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

L’Asie du Sud-Est face à la menace terroriste

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la reprise du contrôle de Marawi par les autorités philippines a requis beaucoup de temps et d’efforts. Il faut aussi rappeler que le cas de Marawi n’était pas un phénomène nouveau puisqu’il y a déjà eu par le passé aux Philippines des tentatives de siège urbain par des groupes insurgés locaux. La véritable leçon à retenir de ce qui s’est passé à Marawi, c’est que lorsqu’on laisse pourrir une situation, cela finit par dégénérer complètement. C’est plus ou moins la même chose qui s’est produit en Irak en 2014 avec d’un côté des querelles sectaires qui se sont envenimées entre sunnites et chiites, combinées à une perte d’influence du pouvoir central et à la corruption des forces armées.

À l’heure actuelle, le contrôle sécuritaire a été rétabli à Marawi, mais les problèmes structurels sont encore bien présents, notamment la réinstallation des populations déplacées et la reconstruction de la ville. Une réunion a récemment été organisée à Singapour avec des discussions sur le cas de Marawi, au cours de laquelle un notable local a fait part de sa joie de venir à Singapour pour parler de Marawi, que les autorités aux Philippines ne mentionnent pratiquement plus d’après lui. Il expliquait qu’il y restait pourtant de nombreux problèmes à régler comme l’accès à l’eau potable, la reconstruction des bâtiments, la réinstallation des personnes, l’éducation des enfants, etc.

En ce qui concerne le défi de l’insurrection, il n’est pas près de disparaître, non seulement parce que les groupes sont très fragmentés, qu’ils bénéficient de soutiens locaux mais aussi parce que les insurgés les plus extrémistes se seraient regroupés dans le sud de l’île de Mindanao.

Dans la mesure où les groupes insurgés sont toujours actifs et où d’autres villes ont déjà été attaquées par le passé avant l’épisode de Marawi, il est possible que ce type d’évènement se reproduise. Le problème est ici un manque de moyens et un environnement humain très complexe. Les acteurs de la violence politique incluent l’armée philippine, les groupes insurgés locaux qui mêlent idéologie, terrorisme et activités mafieuses, des milices privées, des clans familiaux et politiciens locaux influents, etc. Il y a donc sur cette île un terreau favorable à l’instabilité, le tout dans un contexte de retard économique marqué par rapport à Luzon, l’île du Nord des Philippines où se situe Manille.

Alors que l’ensemble des pays de la région semblent bien conscients du risque, qu’est-ce qui est fait au niveau régional en termes de coopération et de lutte contre le terrorisme islamiste ?

Au niveau régional, le principal problème concerne la perception de la menace terroriste. Comme je l’expliquais précédemment, des pays comme le Vietnam et le Cambodge ont une perception du problème différente de celle de Singapour ou de l’Indonésie. Au manque de perception commune du risque s’ajoute une certaine méfiance entre les pays de la région. Cela s’explique notamment par les différents conflits de souveraineté qui sont fréquents et qui existent notamment entre la Malaisie et Singapour ou entre la Malaisie et les Philippines. Ce type de conflit a toujours posé problème en matière de coopération, que ce soit dans le domaine de la lutte antiterroriste ou autre.

Il y a néanmoins des choses qui sont faites, comme des patrouilles maritimes ou aériennes conjointes. C’est le cas dans la mer de Sulu avec des patrouilles qui associent les marines et aviations indonésienne, malaisienne et philippine. La mer de Sulu est en effet un vaste espace maritime situé à la frontière de ces trois pays et qui est le théâtre de nombreux trafics. L’accent est également mis depuis quelque temps sur le partage d’informations relatif aux individus suspects et groupes terroristes ainsi que la contre-radicalisation. Il y a donc une forte marge de développement possible en termes de coopération régionale dans le domaine de la lutte contre le terrorisme.

Enfin, est-ce que le terrorisme islamiste constitue la seule source de menace terroriste en Asie du Sud-Est ?

Il en existe d’autres, d’ailleurs le phénomène du terrorisme islamiste est un phénomène récent dans la région. Il s’est greffé sur des problématiques qui étaient beaucoup plus anciennes. Ainsi, aux Philippines, même si certains groupes insurgés suivent l’idéologie de l’EI, il en existe d’autres tels que la New People’s Army qui vise à l’établissement d’un régime communiste. C’est aussi le cas en Birmanie avec la rébellion Karen [voir p. 94] et dans le Sud de la Thaïlande. Ces mouvements sont actifs depuis des années, voire des décennies, et visent des buts très divers tels que l’autonomie, l’indépendance ou tout simplement plus de considération et de libertés de la part du pouvoir central. Si le terrorisme islamiste fait beaucoup parler de lui dans la région, il faut le replacer dans une perspective plus large et comprendre qu’il ne s’agit là que d’une facette du problème de la violence politique. Mais comme vous l’avez rappelé au début de cet entretien, c’est aujourd’hui la menace terroriste islamiste qui est considérée par certains dirigeants comme la principale menace régionale.

Entretien réalisé par Thomas Delage le 13/11/2018

Notes

(1) Le 8 mai 2018, cinq policiers sont assassinés en direct sur les réseaux sociaux au cours d’une mutinerie dans le centre de détention du commandement de la brigade mobile à Dépok (Java Ouest). Dans la nuit du 9 au 10 mai, un policier est poignardé devant un hopital par un individu seul. Le 13 mai, un triple attentat réalisé à 10 mn d’intervalle et commis par six membres d’une même famille vise des lieux de culte chrétiens à Surabaya, faisant 14 morts. Enfin le 14 mai, quatre kamikazes à moto se sont fait exploser près d’un commissariat à Surabaya. (NdLR)

(2) La Malaisie est un pays qui n’est musulman qu’à 60 %, alors que l’Indonésie l’est à plus de 85 %.

(3) Lire à ce sujet « Guérillas et terrorismes sur l’île de Mindanao aux Philippines », de François-Xavier Bonnet et Éric Mottet, Les Grands Dossiers de Diplomatie no 42, décembre 2017-janvier 2018 (NdlR.)

Légende de la photo ci-dessous : Le 17 janvier 2016, à Jakarta, des policiers indonésiens patrouillent près du café qui a été la cible, trois jours auparavant, d’un attentat revendiqué par le groupe État islamique. Cet attentat, qui a coûté la vie à quatre civils et quatre assaillants, a mis un terme à une trêve de sept ans, le dernier attentat remontant au 17 juillet 2009, avec l’attaque contre deux hôtels de luxe de la capitale qui s’était soldée par un bilan de sept morts et 50 blessés. (© Shutterstock/ardiwebs)

À propos de l'auteur

Romain Quivooij

Romain Quivooij

Chercheur associé au Centre of Excellence for National Security de la S. Rajaratnam School of International Studies (Singapour).

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