Un rapprochement Arabie saoudite-Israël, jusqu’où ?

Deuxièmement, les États-Unis sont les seuls à avoir voté des sanctions liées à la fois aux violations des droits de l’homme, au financement des activités terroristes et au programme nucléaire et balistique de l’Iran. Puisque les États-Unis se sont officiellement retirés de l’accord sur le nucléaire, les sanctions vont d’ailleurs être renforcées. Toute entreprise présente aux États-Unis (même étrangère) est soumise à la juridiction du pays et doit respecter ces règles. Par leur pouvoir d’extraterritorialité, les sanctions américaines sont donc les plus importantes aux yeux des Israéliens et des Saoudiens et les seules capables de véritablement fragiliser l’économie iranienne.

Néanmoins, au-delà d’une convergence de vue sur l’Iran, Tel-Aviv comme Riyad poussent pour défendre leurs intérêts propres auprès des Américains. La priorité des Saoudiens n’est pas Tel-Aviv, mais Washington. Plus qu’un rapprochement avec Israël, ils cherchent à confirmer leur assurance vie avec les États-Unis. Ce n’est pas un hasard si Mohamed bin Salman a consacré trois semaines aux États-Unis dans sa tournée mondiale en mars-avril 2018. C’est bien un renforcement du soutien militaire américain que le prince héritier souhaite négocier, et Washington y est plutôt favorable. Mais il serait encore mieux de satisfaire dans le même temps les intérêts de Benyamin Netanyahou. En février 2017, The Wall Street Journal révélait que l’administration américaine discutait avec ses partenaires du Golfe la possibilité de soutenir une alliance militaire régionale, y compris une défense antimissile, pour contrer la menace iranienne, et qu’Israël pourrait en être partenaire et leur fournir du renseignement (7). En mai 2017, une nouvelle fuite orchestrée dans The Wall Street Journal révélait que les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite réfléchissaient à une amélioration de leurs relations avec Tel-Aviv (vols aériens, télécommunications, visas pour voyageurs, etc.), en échange d’un gel partiel de la colonisation (8). Ces rumeurs n’ont pour le moment donné lieu à aucune concrétisation ; cependant, en avril 2018, Riyad a autorisé pour la première fois une compagnie aérienne étrangère, Air India, à survoler son territoire pour se rendre en Israël.

Ces signes d’ouverture s’inscrivent dans une stratégie globale de réforme portée par Mohamed bin Salman pour moderniser son pays, normaliser la place de l’Arabie saoudite sur la scène internationale et attirer de nouveaux capitaux étrangers. Cette ambition doit aussi passer par l’assouplissement des positions traditionnellement anti-israéliennes du royaume. Entre l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech) et l’Iran, l’Arabie saoudite cherche à endosser les habits de « modéré ». Cette expression est d’ailleurs reprise par les dirigeants israéliens, pour qui le continuum des « modérés » irait du Caire à Riyad en passant par Amman et Abou Dhabi.

Pour autant, il existe des limites à ce qu’Israël pourrait faire pour séduire la monarchie saoudienne. L’affaire de la démission ratée du Premier ministre libanais, Saad Hariri, en novembre 2017 a donné lieu à des interprétations exagérées, selon lesquelles l’État hébreu se serait coordonné avec l’Arabie saoudite pour entrer en guerre contre le Hezbollah libanais. En dépit des déclarations de son secrétaire général, Hassan Nasrallah, les Israéliens ont pris soin de rappeler qu’ils décideraient seuls de leur politique à l’égard du « Parti de Dieu ». Autrement dit, Israël ne se laissera dicter par personne une éventuelle entrée en guerre à sa frontière nord.

Enfin, ces derniers mois, l’Arabie saoudite a annoncé son intention de se lancer dans la production d’énergie nucléaire afin d’être autosuffisant et de générer plus de revenus avec la vente du pétrole. Adel al-Jubeir a affirmé en février 2018 que son gouvernement était en discussion avec une dizaine de pays pour coopérer au développement de cette technologie. Bien que le programme nucléaire saoudien doive être civil et à usage domestique, les dirigeants israéliens s’en méfient, surtout quand, au même moment, Mohamed bin Salman affirme que si l’Iran se dote de la bombe, l’Arabie saoudite cherchera à faire de même. Selon des journalistes israéliens, Benyamin Netanyahou aurait demandé à Donald Trump de ne pas vendre la technologie aux Saoudiens ou, au moins, de ne pas assouplir les restrictions sur l’enrichissement d’uranium (9). Il semblerait que Riyad soit conscient des risques d’obstruction posés par un lobbying israélien auprès du président et du Congrès américains, et aurait donc tout intérêt à faire des gestes à l’égard d’Israël pour s’attirer les bonnes grâces de Washington.

Le nœud palestinien, pour combien de temps ?

Dans cette relation triangulaire Tel-Aviv/Riyad/Washington, la question palestinienne est autant un irritant qu’une monnaie d’échange. Benyamin Netanyahou cherche à normaliser ses relations avec Riyad et, faisant d’une pierre deux coups, à contrer l’Iran en hypothéquant le règlement de la question palestinienne. En somme, il s’agirait de montrer à l’ensemble de la communauté internationale que le sacrifice de celle-ci sur l’autel de la lutte anti-iranienne n’émeut plus personne dans la région.

Depuis son entrée en campagne présidentielle en 2016, Donald Trump a promis de conclure l’« ultimate deal » entre Israéliens et Palestiniens, plus largement entre Israël et le monde arabe. Sauf que le conflit israélo-palestinien reste une carte à jouer pour Mohamed bin Salman, car il est le seul capable de parrainer une paix régionale, la Jordanie et l’Égypte étant affaiblies et incapables de peser sur les deux parties. Or il a plusieurs fois répété aux dirigeants israéliens que si aucun compromis n’était fait sur la question palestinienne (au minimum un gel des colonies et un allègement du blocus de Gaza), il ne formaliserait pas de dialogue public avec eux. Il serait en effet risqué pour lui de se mettre à dos une partie des opinions publiques arabes. Une alliance avec Israël sans avancée sur la question palestinienne serait également une aubaine pour l’Iran, qui pourrait à moindres frais s’enorgueillir de reprendre le flambeau de la résistance arabo-musulmane contre l’alliance israélo-­américaine. Le 15 avril 2018, lors du sommet de la Ligue arabe, le roi ­Salman (depuis 2015) a d’ailleurs annoncé un don saoudien de 150 millions de dollars au profit de la gestion des lieux de culte musulmans à Jérusalem-Est, et un autre de 50 millions pour l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA). Alors que Donald Trump avait demandé l’arrêt du soutien américain à cette agence et que des manifestations ont été réprimées dans le sang par l’armée israélienne à la frontière avec Gaza, les gestes du roi confirment le souci de Riyad de ne pas se décrédibiliser sur la question palestinienne.

Par ailleurs, il serait illusoire de penser que Benyamin ­Netanyahou acceptera de faire chuter sa coalition gouvernementale, soumise aux intérêts de l’extrême droite et des colons, pour mettre en avant la solution des deux États. La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par Donald Trump en décembre 2017 a d’ailleurs montré que le président américain faisait passer les desiderata de Tel-Aviv avant ceux de ses partenaires arabes qui l’avaient tous mis en garde contre les effets potentiellement déstabilisateurs d’une telle décision.

Dans ce contexte, Riyad joue les équilibristes en donnant des gages aux États-Unis sur sa bonne volonté à l’égard Israël, avec lequel il nourrit des positions anti-iraniennes partagées ; tout en n’hypothéquant pas sa place de leader du monde sunnite et donc de défenseur de la cause palestinienne. La manœuvre est délicate. Pour l’instant, l’Arabie saoudite n’a aucun intérêt à normaliser sa relation avec l’État hébreu, car elle lui apporte plus d’opportunités que de contraintes.

Notes

(1) Élisabeth Marteu, « Israël et les pays du Golfe : Les enjeux d’un rapprochement stratégique », in Études de l’Ifri, janvier 2018.

(2) « US embassy cables : Saudi King urges US to strike on Iran », in The Guardian, 28 novembre 2010.

(3) Barak Ravid, « WikiLeaks Blows Cover Off Israel’s Covert Gulf States Ties », in Haaretz, 29 novembre 2010.

(4) Barak Ravid, « Saudi Arabia Agrees to Israeli Attack on Iran through its Airspace – Report », in Haaretz, 5 juillet 2009 ; Anshel Pfeffer, « Mossad Chief Reportedly Visited Saudi Arabia for Talks on Iran », in Haaretz, 26 juillet 2010.

(5) Hagar Shezaf, « Israel eyes improved ties with Gulf states after ‘foothold’ gained in UAE », in Middle East Eye, 18 janvier 2016.

(6) Dans le cadre de l’opération « Bouclier du désert », l’Arabie saoudite est intervenue à Bahreïn en 2011, aux côtés des forces émiraties, pour mater un mouvement de protestation en partie mené par la communauté chiite.

(7) Maria Abi-Habib, « U.S., Middle East Allies Explore Arab Military Coalition », in The Wall Street Journal, 15 février 2017.

(8) Jay Solomon, Gordon Lubold et Rory Jones, « Gulf States Offer Better Relations If Israel Makes New Bid for Peace », in The Wall Street Journal, 15 mai 2017.

(9) Barak Ravid, « Scoop : Netanyahu told Trump he’s concerned about U.S.-Saudi nuclear deal », in AXIOS, 9 mars 2018.

Légende de la photo ci-dessus : Lors de sa venue aux États-Unis au printemps 2018, Mohamed bin Salman a rencontré de nombreuses personnalités. Le 20 mars, il officialisait avec Donald Trump un contrat d’armement. ©Official White House Photo by Shealah Craighead

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°39, « Bilan géostratégique 2018 : Le temps des « monstres » », juillet-septembre 2018.

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