Magazine Moyen-Orient

Un rapprochement Arabie saoudite-Israël, jusqu’où ?

En mai 2016, Turki al-Fayçal (directeur des services de renseignement de 1979 à 2001, ambassadeur aux États-Unis de 2005 à 2007, directeur du King Faisal Center for Research and Islamic Studies de Riyad) s’est entretenu du Moyen-Orient avec Yaakov Amidror (ancien conseiller à la sécurité nationale du Premier ministre Benyamin Netanyahou) à la demande du Washington Institute for Near East Policy. Fin octobre 2017, à l’invitation de l’Israel Policy Forum (think tank libéral juif américain), Turki al-Fayçal et Efraim Halevy (directeur du Mossad de 1998 à 2002) ont débattu de la politique américaine à l’égard de l’Iran. Si l’Israélien a appelé au maintien de l’accord sur le nucléaire, le Saoudien a défendu la décertification décidée le 13 octobre 2017 par le président américain.

Ces rencontres publiques confirment, d’une part, la banalisation des réunions entre d’anciens dirigeants israéliens et saoudiens et, d’autre part, la volonté des deux parties de porter leurs vues au cœur des réseaux d’influence à Washington. Lors de sa première visite officielle dans la capitale américaine en février 2017, Benyamin Netanyahou a déclaré : « Les pays arabes de la région ne voient plus Israël comme un ennemi, mais, de plus en plus, comme un allié. » En réalité, Riyad et Tel-Aviv sont des alliés pragmatiques et de circonstance qui ont trouvé dans l’administration Trump un partenaire de confiance.

La relation triangulaire Tel-Aviv/Riyad/Washington

L’alignement des planètes sur le dossier iranien entre Israël, l’Arabie saoudite et les États-Unis est d’autant plus vital pour Tel-Aviv et Riyad qu’ils sont dépendants de Washington dans leur combat contre Téhéran. Premièrement, aucun ne peut s’aventurer à frapper les installations nucléaires iraniennes, entrer en guerre contre le Hezbollah ou contrer une éventuelle attaque balistique iranienne sans le soutien militaire américain. Au regard de l’investissement russe et iranien derrière le régime syrien et de l’aguerrissement militaire du Hezbollah, un conflit entre Israël et le « Parti de Dieu » aurait des conséquences militaires et humanitaires supérieures à celles de 2006. Il est peu probable que l’armée israélienne s’y aventure seule, sans avoir reçu d’abord le feu vert et des garanties de soutien de la part du Pentagone. Même chose pour une attaque contre les installations nucléaires en Iran. À la suite du retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien en mai 2018, si l’enrichissement d’uranium venait à être relancé et si les Israéliens décidaient de conduire des frappes aériennes, ils n’iraient qu’en concertation avec les Américains. Or c’est ce qui avait manqué à Benyamin Netanyahou sous le mandat de Barack Obama. Même chose pour l’Arabie saoudite qui dispose d’un accord de défense contraignant obligeant les États-Unis à lui porter assistance en cas de menace extérieure, conformément au pacte du Quincy signé en 1945 et renouvelé en 2005.

Deuxièmement, les États-Unis sont les seuls à avoir voté des sanctions liées à la fois aux violations des droits de l’homme, au financement des activités terroristes et au programme nucléaire et balistique de l’Iran. Puisque les États-Unis se sont officiellement retirés de l’accord sur le nucléaire, les sanctions vont d’ailleurs être renforcées. Toute entreprise présente aux États-Unis (même étrangère) est soumise à la juridiction du pays et doit respecter ces règles. Par leur pouvoir d’extraterritorialité, les sanctions américaines sont donc les plus importantes aux yeux des Israéliens et des Saoudiens et les seules capables de véritablement fragiliser l’économie iranienne.

Néanmoins, au-delà d’une convergence de vue sur l’Iran, Tel-Aviv comme Riyad poussent pour défendre leurs intérêts propres auprès des Américains. La priorité des Saoudiens n’est pas Tel-Aviv, mais Washington. Plus qu’un rapprochement avec Israël, ils cherchent à confirmer leur assurance vie avec les États-Unis. Ce n’est pas un hasard si Mohamed bin Salman a consacré trois semaines aux États-Unis dans sa tournée mondiale en mars-avril 2018. C’est bien un renforcement du soutien militaire américain que le prince héritier souhaite négocier, et Washington y est plutôt favorable. Mais il serait encore mieux de satisfaire dans le même temps les intérêts de Benyamin Netanyahou. En février 2017, The Wall Street Journal révélait que l’administration américaine discutait avec ses partenaires du Golfe la possibilité de soutenir une alliance militaire régionale, y compris une défense antimissile, pour contrer la menace iranienne, et qu’Israël pourrait en être partenaire et leur fournir du renseignement (7). En mai 2017, une nouvelle fuite orchestrée dans The Wall Street Journal révélait que les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite réfléchissaient à une amélioration de leurs relations avec Tel-Aviv (vols aériens, télécommunications, visas pour voyageurs, etc.), en échange d’un gel partiel de la colonisation (8). Ces rumeurs n’ont pour le moment donné lieu à aucune concrétisation ; cependant, en avril 2018, Riyad a autorisé pour la première fois une compagnie aérienne étrangère, Air India, à survoler son territoire pour se rendre en Israël.

Ces signes d’ouverture s’inscrivent dans une stratégie globale de réforme portée par Mohamed bin Salman pour moderniser son pays, normaliser la place de l’Arabie saoudite sur la scène internationale et attirer de nouveaux capitaux étrangers. Cette ambition doit aussi passer par l’assouplissement des positions traditionnellement anti-israéliennes du royaume. Entre l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech) et l’Iran, l’Arabie saoudite cherche à endosser les habits de « modéré ». Cette expression est d’ailleurs reprise par les dirigeants israéliens, pour qui le continuum des « modérés » irait du Caire à Riyad en passant par Amman et Abou Dhabi.

Pour autant, il existe des limites à ce qu’Israël pourrait faire pour séduire la monarchie saoudienne. L’affaire de la démission ratée du Premier ministre libanais, Saad Hariri, en novembre 2017 a donné lieu à des interprétations exagérées, selon lesquelles l’État hébreu se serait coordonné avec l’Arabie saoudite pour entrer en guerre contre le Hezbollah libanais. En dépit des déclarations de son secrétaire général, Hassan Nasrallah, les Israéliens ont pris soin de rappeler qu’ils décideraient seuls de leur politique à l’égard du « Parti de Dieu ». Autrement dit, Israël ne se laissera dicter par personne une éventuelle entrée en guerre à sa frontière nord.

Enfin, ces derniers mois, l’Arabie saoudite a annoncé son intention de se lancer dans la production d’énergie nucléaire afin d’être autosuffisant et de générer plus de revenus avec la vente du pétrole. Adel al-Jubeir a affirmé en février 2018 que son gouvernement était en discussion avec une dizaine de pays pour coopérer au développement de cette technologie. Bien que le programme nucléaire saoudien doive être civil et à usage domestique, les dirigeants israéliens s’en méfient, surtout quand, au même moment, Mohamed bin Salman affirme que si l’Iran se dote de la bombe, l’Arabie saoudite cherchera à faire de même. Selon des journalistes israéliens, Benyamin Netanyahou aurait demandé à Donald Trump de ne pas vendre la technologie aux Saoudiens ou, au moins, de ne pas assouplir les restrictions sur l’enrichissement d’uranium (9). Il semblerait que Riyad soit conscient des risques d’obstruction posés par un lobbying israélien auprès du président et du Congrès américains, et aurait donc tout intérêt à faire des gestes à l’égard d’Israël pour s’attirer les bonnes grâces de Washington.

À propos de l'auteur

Élisabeth Marteu

Élisabeth Marteu

Chercheuse sur le Moyen-Orient à l'International Institute for Strategic Studies.

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