Magazine Moyen-Orient

Un rapprochement Arabie saoudite-Israël, jusqu’où ?

Le nœud palestinien, pour combien de temps ?

Dans cette relation triangulaire Tel-Aviv/Riyad/Washington, la question palestinienne est autant un irritant qu’une monnaie d’échange. Benyamin Netanyahou cherche à normaliser ses relations avec Riyad et, faisant d’une pierre deux coups, à contrer l’Iran en hypothéquant le règlement de la question palestinienne. En somme, il s’agirait de montrer à l’ensemble de la communauté internationale que le sacrifice de celle-ci sur l’autel de la lutte anti-iranienne n’émeut plus personne dans la région.

Depuis son entrée en campagne présidentielle en 2016, Donald Trump a promis de conclure l’« ultimate deal » entre Israéliens et Palestiniens, plus largement entre Israël et le monde arabe. Sauf que le conflit israélo-palestinien reste une carte à jouer pour Mohamed bin Salman, car il est le seul capable de parrainer une paix régionale, la Jordanie et l’Égypte étant affaiblies et incapables de peser sur les deux parties. Or il a plusieurs fois répété aux dirigeants israéliens que si aucun compromis n’était fait sur la question palestinienne (au minimum un gel des colonies et un allègement du blocus de Gaza), il ne formaliserait pas de dialogue public avec eux. Il serait en effet risqué pour lui de se mettre à dos une partie des opinions publiques arabes. Une alliance avec Israël sans avancée sur la question palestinienne serait également une aubaine pour l’Iran, qui pourrait à moindres frais s’enorgueillir de reprendre le flambeau de la résistance arabo-musulmane contre l’alliance israélo-­américaine. Le 15 avril 2018, lors du sommet de la Ligue arabe, le roi ­Salman (depuis 2015) a d’ailleurs annoncé un don saoudien de 150 millions de dollars au profit de la gestion des lieux de culte musulmans à Jérusalem-Est, et un autre de 50 millions pour l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA). Alors que Donald Trump avait demandé l’arrêt du soutien américain à cette agence et que des manifestations ont été réprimées dans le sang par l’armée israélienne à la frontière avec Gaza, les gestes du roi confirment le souci de Riyad de ne pas se décrédibiliser sur la question palestinienne.

Par ailleurs, il serait illusoire de penser que Benyamin ­Netanyahou acceptera de faire chuter sa coalition gouvernementale, soumise aux intérêts de l’extrême droite et des colons, pour mettre en avant la solution des deux États. La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par Donald Trump en décembre 2017 a d’ailleurs montré que le président américain faisait passer les desiderata de Tel-Aviv avant ceux de ses partenaires arabes qui l’avaient tous mis en garde contre les effets potentiellement déstabilisateurs d’une telle décision.

Dans ce contexte, Riyad joue les équilibristes en donnant des gages aux États-Unis sur sa bonne volonté à l’égard Israël, avec lequel il nourrit des positions anti-iraniennes partagées ; tout en n’hypothéquant pas sa place de leader du monde sunnite et donc de défenseur de la cause palestinienne. La manœuvre est délicate. Pour l’instant, l’Arabie saoudite n’a aucun intérêt à normaliser sa relation avec l’État hébreu, car elle lui apporte plus d’opportunités que de contraintes.

Notes

(1) Élisabeth Marteu, « Israël et les pays du Golfe : Les enjeux d’un rapprochement stratégique », in Études de l’Ifri, janvier 2018.

(2) « US embassy cables: Saudi King urges US to strike on Iran », in The Guardian, 28 novembre 2010.

(3) Barak Ravid, « WikiLeaks Blows Cover Off Israel’s Covert Gulf States Ties », in Haaretz, 29 novembre 2010.

(4) Barak Ravid, « Saudi Arabia Agrees to Israeli Attack on Iran through its Airspace – Report », in Haaretz, 5 juillet 2009 ; Anshel Pfeffer, « Mossad Chief Reportedly Visited Saudi Arabia for Talks on Iran », in Haaretz, 26 juillet 2010.

(5) Hagar Shezaf, « Israel eyes improved ties with Gulf states after ‘foothold’ gained in UAE », in Middle East Eye, 18 janvier 2016.

(6) Dans le cadre de l’opération « Bouclier du désert », l’Arabie saoudite est intervenue à Bahreïn en 2011, aux côtés des forces émiraties, pour mater un mouvement de protestation en partie mené par la communauté chiite.

(7) Maria Abi-Habib, « U.S., Middle East Allies Explore Arab Military Coalition », in The Wall Street Journal, 15 février 2017.

(8) Jay Solomon, Gordon Lubold et Rory Jones, « Gulf States Offer Better Relations If Israel Makes New Bid for Peace », in The Wall Street Journal, 15 mai 2017.

(9) Barak Ravid, « Scoop: Netanyahu told Trump he’s concerned about U.S.-Saudi nuclear deal », in AXIOS, 9 mars 2018.

Légende de la photo ci-dessus : Lors de sa venue aux États-Unis au printemps 2018, Mohamed bin Salman a rencontré de nombreuses personnalités. Le 20 mars, il officialisait avec Donald Trump un contrat d’armement. ©Official White House Photo by Shealah Craighead

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°39, « Bilan géostratégique 2018 : Le temps des « monstres » », juillet-septembre 2018.

À propos de l'auteur

Élisabeth Marteu

Élisabeth Marteu

Chercheuse sur le Moyen-Orient à l'International Institute for Strategic Studies.

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