Les forces finlandaises, face à la Russie

Au terme du traité de paix de Paris, en 1947, la Finlande voit ses forces terrestres plafonnées à 34 400 hommes, tandis que la marine est limitée à 4 500 hommes – et ne peut compter aucun bâtiment d’un déplacement supérieur à 10 000 t – et que la force aérienne ne doit pas dépasser 3 000 hommes et 60 avions. Ses achats d’armements sont également limités : tout en ne pouvant acheter aucun armement d’origine allemande, elle ne peut non plus se doter de missiles guidés (une restriction abandonnée par le Royaume-­Uni et l’URSS en 1960 pour les engins « défensifs »), de sous-­marins, de torpilleurs ou encore de bombardiers.

Dans les années 1960, le maintien de bonnes relations avec l’URSS devant rester une priorité, l’acquisition de matériels auprès de Moscou est considérée comme un gage de non-­agressivité – sans toutefois totalement exclure des achats à l’Ouest, en particulier dans les années 1980 (appareils d’entraînement Hawk et de combat F/A‑18). Doctrinalement parlant, la mutation des années 1960 prend également la forme d’une conceptualisation qui dépasse la seule Finlande et qui fera école. Ses effectifs étant plafonnés, la Finlande entraîne massivement ses réserves, qui constituent le pilier de sa stratégie opérationnelle. Dès 1968 apparaît le principe de la défense territoriale. Il s’agit alors de réactualiser la stratégie de la guerre d’hiver de 1939-1940, en tirant parti d’un haut degré d’initiative laissé à des unités de base (Auftragstaktik) qui doivent mener un combat de retardement à vocation défensive (afin de respecter les termes du traité de Paris) suivi d’un repli vers les positions urbaines.

Mises sur pied après mobilisation, les unités en question reposent essentiellement sur des conscrits rejoignant des positions à proximité de leur lieu de vie, leur offrant l’avantage de la connaissance du terrain. En parallèle, la défense de la Laponie est renforcée par l’installation de nouvelles garnisons. Les unités de base reçoivent « à la demande » l’appui de l’artillerie et, dans une moindre mesure, de l’aviation, mais doivent surtout utiliser leurs équipements propres. Concrètement, il s’agit d’abord de missiles et d’un fort volume d’armes antichars (canons sans recul, roquettes), puis de MANPADS. Dans le domaine antichar, dès les années 1980 et face à la possibilité d’un brouillage des engins de conception russe, les Finlandais se tournent vers des missiles occidentaux, tout en conservant des SAM russes qu’ils finiront par abandonner dans les années 2010, après l’annexion de la Crimée par la Russie.

En 1968, la stratégie finlandaise s’étoffe, passant à la défense totale. Tout en incluant la défense territoriale, elle prévoit également d’articuler à la défense l’ensemble des domaines de la vie quotidienne. Pratiquement, cette forme de défense constitue sans aucun doute la forme la plus aboutie de « stratégie intégrale » – toutefois comprise en Finlande comme « stratégie totale », au sens de Beaufre. Soit une stratégie de temps de guerre soumettant tout habitant et toute activité à la logique de la défense. L’ensemble des secteurs sont soumis à la défense, y compris de nos jours. Ils incluent actuellement la défense économique, la défense sociale, la lutte contre les pandémies et les opérations militaires.

Concrètement, en cas de crise, le Parlement doit voter la loi sur la défense de l’État, chaque ministère activant alors des plans définis à l’avance qui sont régulièrement testés. C’est le gouvernement qui assure alors la coordination générale de l’ensemble des mesures prises avec l’appui d’un comité de sécurité et de défense, notamment la mobilisation générale.

Les logiques de la défense finlandaise

Les forces finlandaises sont actuellement articulées autour de cinq brigades dont la fonction première est organique, mais surtout liée à la gestion de l’entraînement des conscrits :

• la brigade blindée, qui dispose d’un régiment blindé, d’un autre d’artillerie et de logistique, du régiment de défense aérienne protégeant Helsinki, mais a également la charge du centre d’entraînement à la guerre électronique ;

• la brigade Jaeger (1), qui opère en Laponie et est plus particulièrement spécialisée dans le combat arctique ;

• la brigade Kainuu, chargée en temps de guerre des opérations dans la partie médiane du pays ;

• la brigade de Carélie, chargée en temps de guerre des opérations dans le sud du pays. En temps de paix, elle forme également les conscrits à la guerre mécanisée ;

• la brigade de Pori, qui opérerait en temps de guerre dans l’ouest du pays et qui forme plus particulièrement les conscrits engagés dans les opérations de maintien de la paix.

En temps de guerre, l’organisation est centrée sur l’usage de bataillons, ce qui explique la structure baroque de certaines brigades. Celle de Carélie comprend ainsi deux régiments d’artillerie, deux bataillons de défense aérienne, de logistique, du génie ou de transmissions, mais un seul bataillon d’infanterie. La défense finlandaise s’appuie toujours sur quatre provinces militaires, responsables des forces qui y sont positionnées comme de leur entraînement. Ces provinces regroupent 22 régions militaires provinciales, responsables de la mobilisation des hommes situés sur leur territoire comme de l’organisation de la défense et de l’appui à la défense civile.

S’ajoutent aux brigades deux régiments indépendants. Le régiment de Jaeger Utti est celui menant les opérations spéciales. S’il compte 220 conscrits, 400 personnels sont professionnels. Le bataillon d’aviation et ses hélicoptères sont subordonnés à ce régiment, qui en est l’utilisateur premier. Le régiment de Jaeger de la garde est spécialisé dans le combat en zone urbaine. In fine, ce type de structuration, optimisé pour la défense territoriale, permet également d’intégrer des matériels avancés et d’en tirer parti tout en offrant une capacité de montée en puissance après mobilisation impressionnante : avec moins de six millions d’habitants, la Finlande serait capable de mobiliser plus de 230 000 hommes et femmes. La logique retenue, au demeurant, évolue en fonction des matériels, qui connaissent un réel processus de modernisation. L’exceptionnelle dotation en armements antichars non guidés laisse ainsi progressivement la place à des armements guidés. De même, les matériels d’origine soviétique/russe sont pratiquement tous abandonnés.

Une modernisation capacitaire qui traduit une évolution stratégique

Cette évolution traduit également des changements stratégiques. Depuis le début des années 2000 et plus encore depuis 2014, la neutralité finlandaise évolue vers une plus grande coopération. C’est certes le cas avec la Suède – et au-delà avec les États engagés dans le NORDEFCO –, mais aussi avec l’OTAN. Le nombre d’exercices multinationaux s’est ainsi considérablement accru. Pour autant, si la question de l’adhésion s’est posée dans le débat politique intérieur, il n’en est toujours pas question ; sachant par ailleurs que la Russie – avec laquelle la Finlande a une frontière de 1 340 km – a exprimé sa désapprobation à l’égard de cette hypothèse. Reste aussi que la position finlandaise est de plus en plus marquée comme « occidentale », notamment dans un domaine comme l’aviation.

Durant la guerre froide, la Finlande se dote d’appareils de combat d’origine suédoise (J‑35 Draken) et soviétique (MiG‑21) essentiellement utilisés pour les missions de supériorité aérienne et la reconnaissance. La situation évolue cependant à la fin de cette période. En 1992, 57 F‑18C et 7 F‑18D sont commandés. En 2004, il est toutefois décidé de les équiper de l’avionique autorisant la plupart des missions d’attaque au sol et permettant l’emport de munitions de précision. Dans le même temps, les appareils reçoivent 250 missiles AIM‑9X et 300 AIM‑120‑C7. En 2007, la Finlande commande également des pods Litening. Malgré un refus essuyé cette même année, Helsinki finit par se voir autoriser l’achat de 70 missiles de croisière AGM‑158 JASSM. Au-delà de la modernisation des Hornet, un programme de remplacement de ses appareils de combat est lancé en octobre 2015, suivi d’un envoi d’appels d’offres. Théoriquement, le nouvel appareil doit être sélectionné en 2021. En tout état de cause, il sera polyvalent, Helsinki cherchant à conserver ses capacités air-sol en plus de ses capacités air-air et de reconnaissance.

L’évolution de la marine est également intéressante, dès lors qu’elle montre un fort degré d’autonomie nationale, les bâtiments utilisés étant tous de conception locale – avec des appoints en armements et capteurs issus de l’importation. Assez logiquement au vu de la configuration géographique, les capacités de guerre des mines sont importantes, avec une spécificité finlandaise liée au mouillage de mines en tant qu’outil de lutte contre les opérations amphibies. Deux mouilleurs de classe Hameenmaa sont ainsi particulièrement bien armés. En plus des mines emportées, ils sont dotés de charges de profondeur, de lance-roquettes ASM, mais aussi de missiles antiaériens Umkhonto et d’un canon de 57 mm, leur permettant d’évoluer alors que la Russie effectuerait ses opérations. A priori, ils quitteraient le service en 2025. S’y ajoutent trois Pansio à effet de surface qui resteront en service dans les années 2030. La défense contre-­amphibie s’appuie également sur des forces côtières dotées de missiles lourds et légers, des fortifications qui restent actives, et 12 petits bâtiments hybrides – à la fois transporteurs et patrouilleurs – de la classe Jehu.

En outre, les capacités de combat vont également évoluer. Le programme Leivue (« escadron ») 2020 envisage ainsi le remplacement des patrouilleurs de la classe Rauma par quatre corvettes. Les Hamina, après modernisation, resteraient en service jusque dans les années 2030, tout comme les mouilleurs de mines Pansio, une partie des chasseurs de mines et les batteries de défense côtières. Lancé en 2015, le programme de nouvelles corvettes – classe Pohjanmaa, toujours de construction locale – doit déboucher sur une première mise sur cale en 2021, la phase de définition des besoins s’achevant actuellement, avec un contrat – d’une valeur estimée à 1,2 milliard d’euros – qui doit être signé cette année. Une première entrée en service interviendrait en 2024 et la pleine capacité opérationnelle en 2027. Ce projet induit un véritable saut capacitaire, avec des bâtiments de 3 000 t et de 105 m de long ayant une coque renforcée afin de faire face aux conditions de la Baltique et du golfe de Botnie. Ils seront dotés de missiles Gabriel, d’un canon de 57 mm, mais aussi de mines et de missiles antiaériens. Ils disposeront également d’une plate-­forme pour hélicoptères et d’un hangar, d’un sonar à immersion variable, de torpilles et de radars à faces planes.

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