Activisme croissant de la Russie en RCA : nouveau terrain d’affrontement entre les grandes puissances ?

La Chine : un partenaire accueilli à bras ouverts par Bangui

La Chine souhaite également renforcer sa coopération avec la RCA, probablement dans le but de satisfaire des intérêts économiques. Les compagnies minières chinoises exploitent déjà des gisements (fer, calcaire) dans le Sud-Ouest du pays, dont le manque de retombées au niveau local suscite un réel mécontentement populaire ayant entraîné la mort de trois ressortissants chinois en octobre 2018 à Sosso-Nakombo.

Pour obtenir de nouveaux permis d’exploration, Pékin semble prêt à dupliquer la stratégie russe en alimentant les FACA et les FSI en armement. En juin 2018, la Chine, via l’entreprise d’État Poly Technologies, a tenté sans succès d’obtenir une levée partielle de l’embargo pour effectuer un considérable don d’armement au gouvernement centrafricain.

Bangui y voit une nouvelle opportunité de diversifier ses partenaires. Le refus d’ingérence dont fait preuve la Chine, tout comme la Russie, sur un certain nombre de questions politiques, a toujours été bien perçu par le gouvernement centrafricain. Pékin a effectué plusieurs gestes amicaux envers la RCA ces dernières années, dont le dernier en date est l’exemption partielle de dettes équivalentes à 17 milliards de francs CFA – soit 26 millions d’euros – en janvier 2018. En marge du sommet Chine-Afrique en septembre 2018, les deux pays ont en outre signé plusieurs contrats dans le secteur des infrastructures.

L’entrisme russe en RCA irrite des puissances occidentales en difficulté

La France, ancien pays colonisateur, a toujours été le principal partenaire historique de la RCA. C’est le seul pays de l’UE à posséder une ambassade sur place et l’influence française y a toujours été forte. Depuis l’indépendance du pays en 1960, la France a lancé sept opérations militaires pour stabiliser la RCA dont la dernière en date : l’opération « Sangaris ». Cette intervention a permis d’apaiser temporairement les tensions et d’organiser des élections en janvier 2016 qui ont mené F. A. Touadéra au pouvoir.

À la suite du retrait de « Sangaris » en octobre 2016, Paris a conservé une présence militaire limitée en RCA. La France possède moins de 150 militaires à Bangui qui composent l’Élément de soutien national, une quarantaine de militaires déployés dans le cadre de l’EUTM RCA et quelques officiers déployés au sein de la MINUSCA. Sur le plan économique, la France reste le premier investisseur dans le pays avec la présence de quelques entreprises françaises (Orange, Bolloré Logistic, Total, Castel, Somdiaa). Enfin, Paris est le premier partenaire de la RCA en matière d’aide au développement avec 130 millions d’euros d’aides dépensés chaque année dans le pays.

Cependant, l’instabilité chronique de la RCA semble avoir engendré un sentiment de lassitude au sein d’une partie de l’administration française (7). La France ayant en outre fait le choix de concentrer ses efforts sur la bande sahélo-saharienne et la régulation de l’immigration, la RCA ne fait pas figure de priorité stratégique en Afrique. Paris semble vouloir se désengager progressivement de la RCA, en passant la main à la communauté internationale (ONU, Union européenne et UA).

Devant l’arrivée des Russes, Paris est tout d’abord restée dans un certain attentisme, espérant notamment recevoir une aide opportune dans le processus de réforme du système de la sécurité (8). Or, très vite, la Russie s’est montrée peu encline à se coordonner avec les initiatives de la communauté internationale et elle a adopté une posture agressive vis-à-vis de la France. Les Russes ont mené une campagne de désinformation dans l’ensemble du pays afin de renforcer un sentiment anti-français qui y sommeillait (9). Une majorité de la population centrafricaine tiendrait à présent la France pour responsable de sa situation actuelle, l’accusant de néocolonialisme. Par ailleurs, la France a vu plusieurs hautes personnalités politiques centrafricaines considérées comme « francophiles » être démises de leurs fonctions.

Tenant compte de la posture agressive de Moscou à son encontre et craignant que « les ambitions voilées » (10) de la Russie ne déstabilisent une nouvelle fois en profondeur la RCA, la France a fini par réagir, tardivement.

En novembre et décembre 2018, le ministre des Affaires étrangères, J.-Y. Le Drian, et la ministre des Armées, Florence Parly, ont successivement rencontré F. A. Touadéra à Bangui pour lui assurer que la France resterait présente à ses côtés. Leurs discours ont montré très explicitement que Paris comptait se positionner comme l’avocat infatigable de l’Initiative de l’UA et que tout autre « initiative opportuniste » ne pouvait être tolérée. Cette posture a habilement permis à la France d’agir avec le soutien des pays régionaux moteurs (Tchad, Congo) et de rompre avec son image de colonisateur (11). Si certains analystes ont critiqué cette riposte qui semblait manquer de consistance, l’investissement de Paris dans le dossier a tout de même produit des résultats concrets sur le terrain. Organisée à Khartoum fin janvier 2019, une réunion placée sous l’égide de l’Initiative de l’UA a permis de trouver un nouvel accord de paix (le huitième depuis fin 2012) qui a été paraphé le 6 février par les 14 groupes armés et le gouvernement. Néanmoins, les chances de succès à moyen terme de cet accord paraissent actuellement limitées. Des problèmes épineux comme l’amnistie des chefs de guerre et la question de leur inclusivité au sein du pouvoir semblent n’avoir été que partiellement résolus, malgré le fait qu’ils soient au centre des revendications des groupes armés depuis plusieurs années. Afin de réaffirmer le soutien de Paris à Bangui, J.-Y. Le Drian a également promis l’octroi d’une aide de 24 millions d’euros tandis que 1400 Kalachnikov ont été offertes aux FACA en décembre 2018. En affirmant que cette livraison d’armes a été effectuée dans « le cadre strict, respectueux et transparent des Nations Unies », Paris a voulu montrer que contrairement à la Russie, elle agit dans le strict respect des normes internationales.

Le renouvellement du mandat de la MINUSCA en novembre 2018 a affiché au grand jour les contentieux diplomatiques entre les différentes puissances. Après un « renouvellement technique » d’un mois de la MINUSCA afin de donner plus de temps aux membres du Conseil de sécurité, la Russie et la Chine se sont finalement abstenues le 13 décembre 2018, permettant ainsi de prolonger d’un an le mandat de l’opération de paix. Dans son deuxième projet de résolution, la France a réussi à obtenir un soutien renforcé de la MINUSCA à l’Initiative de l’UA mais a dû reconnaître implicitement le rôle de la Russie dans la stabilisation de la RCA. Durant les négociations, Paris et Moscou se sont violemment accusées tour à tour de vouloir servir leurs intérêts personnels.

Pour donner plus de poids à ses discours, la France tente de s’appuyer sur ses alliés occidentaux. Les membres du P3 (États-Unis, France et Royaume-Uni) se seraient notamment mis d’accord pour refuser temporairement toute nouvelle levée de l’embargo sur des propositions de livraison russes et chinoises. Début novembre 2018, une nouvelle proposition de livraison d’armes russes a d’ailleurs été bloquée par le Comité de sanctions.

Néanmoins, si le conseiller à la sécurité nationale, John R. Bolton, a indiqué en décembre 2018 qu’il restait inquiet face aux « pratiques prédatrices » de la Russie et de la Chine sur le continent africain, les États-Unis portent très peu d’intérêt à la RCA. Washington se fie pour l’instant à la France, qu’il estime mieux placée pour gérer ce dossier se déroulant dans ce qu’ils semblent encore considérer comme son « arrière-cour » – même si, en novembre 2018, quelques contentieux sont apparus entre les deux pays sur le projet initial français de résolution de la MINUSCA. Réticents à l’idée de devoir augmenter le budget de la MINUSCA, les États-Unis ont semblé montrer que s’ils devaient agir, ils privilégieraient une approche bilatérale. En réaction au don d’armes attribué par Moscou aux FACA, Washington a par exemple fait un don de 12,6 millions de dollars en janvier 2018 destiné aux programmes de formation et d’équipement de l’armée centrafricaine.

In fine, tandis que l’intensification des tensions diplomatiques entre les grandes puissances fragilise le processus de réconciliation national centrafricain, l’apparition de la saison sèche depuis début novembre a été suivie d’une recrudescence des combats entre groupes armés et FACA. Si l’accord de paix signé en février 2019 venait à échouer, le gouvernement et les rebelles semblent prêts à en découdre militairement. Dans le cas d’un affrontement de grande envergure, l’attitude des grandes puissances, et plus particulièrement celle de la Russie, reste encore énigmatique. Les cinq membres du Conseil de sécurité éprouvant des difficultés à travailler de concert pour trouver une solution politique à la crise, la population centrafricaine pourrait malheureusement payer une nouvelle fois un lourd bilan humain.

Notes

(1) Conseil de sécurité des Nations Unies, S/2018/729, 23 juillet 2018.

(2) Laurent Larcher, « Centrafrique, main basse de Moscou », La Croix, 4 octobre 2018.

(3) Pacôme Pabandji, « Centrafrique : la garde rapprochée russe du président Touadéra », Jeune Afrique, 16 avril 2018.

(4) Morgane Caïazzo, « La Centrafrique : un pays écartelé entre influences française et russe », Revue Défense Nationale, 8 novembre 2018.

(5) Ambassade de la Fédération de Russie en République centrafricaine, « Sur l’entretien du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov avec le président de la République centrafricaine Faustin Archange Touadéra – Nouvelles », 9 octobre 2017.

(6) Marlène Panara, « Arnaud Dubien : « La Russie s’intéresse également à la nouvelle Afrique » », Le Point Afrique, 25 octobre 2017.

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