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Le Japon : un acteur majeur à l’ère de la rivalité sino-américaine ?

En octobre 2018, lors d’un sommet à Pékin, Xi Jinping et Shinzo Abe ont proclamé une « nouvelle ère » pour les relations bilatérales, s’appuyant notamment sur la coopération économique dans des pays tiers (2). En effet, le Japon, d’abord très opposé au méga-projet chinois des Nouvelles routes de la soie, a progressivement montré des signes d’ouverture. Dès juin 2017, le Premier ministre Abe annonçait le soutien du Japon aux projets chinois, à plusieurs conditions : si la transparence et la viabilité économique des projets étaient assurées ; s’ils s’appuyaient sur une politique d’endettement responsable ; s’ils se développaient en harmonie avec le Traité Trans-Pacifique, et s’ils contribuaient à la paix et la prospérité de la région. Il s’agit d’une décision pragmatique : l’inscription du projet dans la Constitution chinoise signifie que les Nouvelles routes de la soie sont maintenant un projet structurel, au cœur de la stratégie de Pékin. Cela rend difficile une opposition frontale de la part du Japon, qui ne souhaite pas non plus se marginaliser. Il s’agit également de saisir les éventuelles opportunités économiques ouvertes par une participation japonaise.

Le gouvernement nippon s’est donc engagé dans une campagne pour encourager les entreprises japonaises à participer aux projets développés dans ce cadre en offrant des garanties et soutiens à l’investissement. Toutefois, malgré ce volontarisme économique, il semble que les entreprises japonaises aient parfois des difficultés à répondre aux sollicitations gouvernementales. En décembre 2018, on a par exemple appris que Itochu et Hitachi se retiraient d’un consortium nippo-chinois pour la mise en œuvre d’un projet de train à grande vitesse en Thaïlande – le projet n’apparaissant pas viable économiquement (3). Cela semble pointer un hiatus entre les entreprises japonaises qui travaillent parfois déjà avec la Chine dans le cadre de projets des Routes de la soie sans en faire la publicité, et les demandes du gouvernement pour coopérer sur d’autres projets.

La participation japonaise aux Routes de la soie reste donc pour le moment symbolique. En outre, aucun des problèmes de fond qui opposent les deux pays – questions mémorielles, différend territorial, rivalité stratégique – n’est réglé, et la montée en puissance chinoise reste le plus important défi à gérer pour la diplomatie japonaise.

Le Japon veut s’imposer comme un partenaire majeur

La stratégie de l’Indo-Pacifique libre et ouvert

Dans un contexte de rivalité croissante entre la Chine et les États-Unis, le Japon souhaite apparaître comme un acteur international légitime et un partenaire de premier plan. Pour cela, le Premier ministre Abe développe une grande vision pour faire contrepoids à la Chine, il diversifie ses partenaires diplomatiques et fait preuve d’un activisme remarquable sur la scène internationale.

En août 2016, lors de son discours d’ouverture du sommet Japon-Afrique (TICAD) à Nairobi, le Premier ministre Abe annonce sa stratégie pour un Indo-Pacifique libre et ouvert. C’est un grand projet de financement aux infrastructures de la région (du Pacifique Sud à la mer de Chine méridionale et à l’océan Indien jusqu’aux rives orientales de l’Afrique) pour favoriser la connectivité, la prospérité et la stabilité de la zone. S’il est impossible pour le Japon de rivaliser avec la Chine sur les montants déboursés, Tokyo espère se différencier par la qualité de son offre et ses mérites en termes de transparence et de rentabilité économique, comme de respect des normes sociales et environnementales internationales. Deux programmes pour des « infrastructures de qualité » sont ainsi financés en 2015 et 2016 (pour 110 et 200 milliards de dollars, respectivement).

La stratégie de l’Indo-Pacifique libre et ouvert doit offrir un choix alternatif aux pays de la région pour leur permettre d’élargir leurs options et d’éviter un face-à-face avec la Chine.

En effet, Tokyo estime que les Nouvelles routes de la soie ne sont pas qu’un plan d’investissement dans les infrastructures, mais constituent en réalité un grand projet géostratégique, dont la finalité pourrait être a minima d’étendre l’influence chinoise, voire d’assurer son hégémonie sur la zone. L’Indo-Pacifique libre et ouvert propose donc également un récit géopolitique (grand narrative) alternatif au projet chinois, et qui est centré sur l’intégration de la zone indo-pacifique sur la base des valeurs libérales (liberté de circulation/navigation, État de droit) et de l’économie de marché.

Cette vision stratégique est importante à noter alors que la diplomatie japonaise est généralement avare de grands concepts. Plus encore, le Japon d’Abe semble avoir réussi à fédérer ses partenaires autour de sa vision.

La diversification de ses partenaires diplomatiques et stratégiques

En novembre 2017, lors d’une tournée en Asie, Donald Trump annonce le ralliement américain à un Indo-Pacifique libre et ouvert et un plan américano-japonais d’investissement dans les infrastructures est annoncé. Avec l’Inde, très opposée au projet chinois, les convergences sont fortes : le projet du Couloir de croissance Asie-Afrique (Asia-Africa Growth Corridor) est présenté en mai 2017 et vise à développer conjointement des projets d’infrastructures et de connectivité, dans la région et notamment en Afrique. En juillet 2018, Tokyo, Washington et Canberra ont annoncé un partenariat trilatéral pour les infrastructures, avec un premier projet d’électrification en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Le Japon est enfin à l’origine de la remise en route, en novembre 2017, du « Dialogue Quadrilatéral » incluant les États-Unis, l’Australie et l’Inde, et qui travaille également à la mise en place d’un projet alternatif aux Routes de la soie.

Le Japon poursuit la diversification de ses partenariats de sécurité et de défense, qui lui permettent de renforcer sa légitimité à l’international, encourager son allié américain à rester engagé en Asie et contrebalancer la Chine. Avec l’Inde et l’Australie, il travaille à sécuriser les routes maritimes de l’Indo-Pacifique. En Asie du Sud-Est, le Japon contribue au renforcement des capacités maritimes des pays de la zone (notamment les Philippines, le Vietnam et l’Indonésie) par la formation de leurs gardes-côtes et le transfert de navires de patrouille. Tokyo se rapproche également des pays européens : l’accord de libre-échange Japon-Union européenne, d’une portée aussi stratégique que le Traité Trans-Pacifique, est entré en vigueur le 1er février 2019. Dans le même temps, le Japon approfondit sa coopération de sécurité avec le Royaume-Uni et la France pour faire respecter l’État de droit et la liberté de navigation dans l’Indo-Pacifique (4).

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