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Le Japon : un acteur majeur à l’ère de la rivalité sino-américaine ?

Au-delà, Tokyo souhaite également faire valoir une plus grande autonomie diplomatique. À cet égard, Shinzo Abe poursuit un objectif très personnel dans ses relations avec la Russie de Vladimir Poutine. À rebours des tensions russo-occidentales depuis la crise ukrainienne en 2014, le Japon s’est en effet engagé dans une politique de rapprochement et de coopération visant, in fine, à résoudre le contentieux territorial des Kouriles Sud et signer un traité de paix avec Moscou. Abe et Poutine se sont ainsi rencontrés plus de 25 fois depuis 2012. Le Premier ministre japonais espère qu’un accord pourra être trouvé en 2019, alors que le dirigeant russe visitera le Japon à l’occasion du G20. Un accord historique serait mis au crédit de Shinzo Abe et permettrait, selon les espoirs de Tokyo, d’éviter la formation d’un front sino-russe qui irait contre ses intérêts. La Russie est toutefois réticente à remettre en cause un statu quo qui lui est favorable.

Contraintes et limites

Le Japon, qui accueille le G20 pour la première fois cette année, espère saisir cette opportunité pour démontrer son leadership, sur des thématiques telles que la réduction des tensions commerciales, le financement responsable des infrastructures, ou la protection des océans. Derrière les questions de gouvernance mondiale se nichent aujourd’hui des problématiques de rapport de puissance et de compétition entre modèles politique, économique, social, environnemental, diplomatique et militaire.

Le Japon bénéficie, certes, d’un certain nombre d’atouts pour se positionner comme force de proposition sur ces sujets, et, plus largement, jouer un rôle international significatif. Il est aujourd’hui au cœur d’un réseau de partenaires qui le reconnaissent comme une démocratie libérale et un acteur international légitime et bienveillant. La normalisation militaire du Japon, accélérée sous Shinzo Abe, lui donne aujourd’hui des outils pour contribuer davantage à la sécurité et la paix internationale. À l’exception de la Chine et des deux Corées, cette normalisation est admise par les pays asiatiques.

Cependant, la marge de manœuvre internationale du Japon est fortement contrainte par les États-Unis, d’une part, desquels il reste dépendant pour sa défense, et la Chine, d’autre part, qu’il souhaite contrebalancer sans obérer une coopération économique essentielle pour sa croissance. Par ailleurs, le positionnement japonais en faveur du droit et des institutions internationales peut souffrir d’un manque de cohérence, alors que Tokyo s’est retiré fin 2018 de la Commission baleinière internationale. Enfin, la redécouverte, lors de l’affaire Carlos Ghosn, de la dureté du système judiciaire japonais (qui autorise toujours la peine de mort) a également porté atteinte à l’image de démocratie libérale que le Japon promeut à l’international.

L’engagement personnel du Premier ministre Abe qui s’est évertué à créer la rupture avec le modèle d’après-guerre d’un Japon en retrait sur le plan diplomatique et très contraint sur le plan militaire apparaît comme central dans le renforcement du rôle international du Japon.

Cet activisme de Shinzo Abe, qui a procédé à la centralisation de la prise de décision en matière stratégique autour du Cabinet du Premier ministre, interroge en creux le devenir de cette diplomatie proactive après son départ, fin 2021. L’arrivée d’un dirigeant moins intéressé par les problématiques internationales pourrait remettre en cause cet engagement diplomatique, d’autant que les fondamentaux économiques et démographiques du Japon ne pointent pas vers une dynamique d’expansion, mais vont au contraire exiger une attention de plus en plus croissante de la part de l’exécutif japonais à l’avenir.

Notes

(1) « Le Japon envisage d’acquérir 100 avions de combat F-35 supplémentaires », Zone militaire, 27 novembre 2018.

(2) Shunsuke Shigeta, « Xi and Abe pledge ‘new era’ of cooperation », Nikkei Asian Review, 27 octobre 2018.

(3) Toru Takahashi, « Sino-Japanese cooperation thrown off track over Thai rail project », Nikkei Asian Review, 16 décembre 2018.

(4) Céline Pajon, « A New Japan-France Strategic Partnership: A View from Paris », Lettre du Centre Asie, 74, 16 septembre 2018.

Légende de la photo ci-dessus : Le 27 octobre 2018, le Premier ministre japonais était reçu à Pékin par le président chinois Xi Jinping lors d’une rencontre bilatérale marquant le 40e anniversaire de la signature du Traité de paix et d’amitié entre les deux pays. Rivaux sur bien des sujets, les deux pays partagent une même inquiétude quant à la pression commerciale des États-Unis. (© Shutterstock/plavevski)

Article paru dans la revue Diplomatie n°97, « Sécurité énergétique : enjeux stratégiques et défis environnementaux », mars-avril 2019.

Céline Pajon, « A New Japan-France Strategic Partnership: A View from Paris », Lettre du Centre Asie, no 74, 16 septembre 2018.

Céline Pajon et Isabelle Saint-Mézard, « The Japan-India Economic Partnership: A Politically Driven Process », Asie.Visions 100, septembre 2018.

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