Les multiples visages de l’AKP au pouvoir

En mai 2016, le comité central du parti dépouille le Premier ministre du pouvoir de nommer les dirigeants provinciaux. Affaibli, humilié, Ahmet Davutoglu démissionne pour laisser la place à une personnalité plus pragmatique, Binali Yildirim, fidèle ministre des Transports (2002-2016) et homme des grands travaux. Le nouveau Premier ministre se voit assigner la mission de faire aboutir le projet de régime présidentiel. L’accroissement des tensions, à la suite du coup d’État, voit l’AKP gagner le soutien des nationalistes pour mener à bien le référendum constitutionnel d’avril 2017. Cette réforme permet aussi à Recep Tayyip Erdogan de redevenir le leader du parti. C’est le début d’un processus ultime de personnalisation du pouvoir qui doit permettre au président, en 2019, non seulement de diriger l’AKP, mais de devenir la seule instance exécutive du fait de la disparition de la fonction de Premier ministre.

De la polarisation intérieureà la polarisation internationale

Cette personnification du pouvoir donne au régime qui est en train de se construire un caractère « sultanique » (1). Le président turc se fait régulièrement accompagner de son épouse dans ses déplacements officiels ; il a marié sa fille Sümeyye en grande pompe en 2016 en conviant les dignitaires de son régime à être ses témoins ; il a fait entrer l’un de ses gendres au gouvernement. On observe également que des disgrâces de journalistes, de dissidents ou d’anciens notables du régime se produisent après que ces derniers ont été publiquement montrés du doigt (2) dans les discours de celui que ses partisans appellent désormais le reis (3).

Cette montée en puissance de la personnification du pouvoir se greffe sur un État fort et séculier issu du kémalisme, dont on s’emploie à restructurer l’héritage, ébranlé par de multiples phénomènes (infiltration du mouvement Gülen, procès pour complot, purges menées depuis 2013 contre les gülenistes, épuration en règle consécutive au putsch manqué de 2016). Mais, même si elle continue de respecter l’icône de Mustafa Kemal, le fondateur de la Turquie moderne, cette restructuration s’opère dans un univers culturel transformé. L’arrivée de Recep Tayyip Erdogan à la présidence a été suivie par une débauche de références verbales ou cérémoniales, exaltant un passé mythifié des Turcs, qui doivent redevenir fiers de leurs ancêtres ottomans, et des musulmans, qui doivent savoir qu’ils ont découvert l’Amérique avant Christophe Colomb. Au soir de son élection, en août 2014, Recep Tayyip Erdogan est allé prier au sanctuaire d’Eyüp, sur la Corne d’Or, comme les sultans ottomans après leur intronisation. Six mois plus tard, recevant son homologue palestinien, Mahmoud Abbas, il est apparu dans son nouveau palais entouré de guerriers vêtus des uniformes des 16 États créés par des Turcs au cours de l’histoire. Depuis 2015, l’anniversaire de la prise de Constantinople donne lieu, chaque année, à des festivités grandioses à Yenikapi, au bord de la mer de Marmara, sur les lieux des grands meetings de l’AKP.

Le président turc aime aussi à célébrer la victoire de Manzikert sur les Byzantins qui, en 1071, a ouvert l’Anatolie aux Seldjoukides (1037-1194) du sultan Alp Arslan (1029-1072). Évoquant cet épisode parallèlement à la fondation de la République en 1923, lors d’un congrès extraordinaire du parti en août 2014, il déclarait : « Bien que l’AKP n’ait que treize ans, c’est une formation qui assume l’héritage d’une marche qui a commencé depuis des siècles… ». La construction du nouveau régime s’inscrit dans cette marche, dont les rendez-vous, ressassés à l’envi par la propagande, sont désormais : 2023 (centenaire de la République), 2053 (600e anniversaire de la prise de Constantinople) et 2071 (millénaire de la bataille de Manzikert).

Les premiers acquis de cette entreprise transcendantale, qui doit faire oublier l’« homme malade », sont les grands travaux du régime : nouveaux pont et tunnels pour franchir le Bosphore, lequel sera doublé par le creusement d’un canal ; troisième aéroport d’Istanbul qui doit être le plus grand du monde ; pont sur les Dardanelles, autoroutes, lignes de TGV… Ceux qui contestent cette évolution sont désormais désignés à la vindicte publique. À l’instar des terroristes de Daech, du PKK ou du mouvement Gülen, ce sont ceux qui sont souvent présentés comme leurs complices : journalistes d’opposition, Parti démocratique des peuples (HDP), dont le leader, Selahattin Demirtas, est en prison, associations de défense des Droits de l’homme…

Mais, depuis le coup d’État manqué de juillet 2016 et la campagne référendaire du printemps 2017, cette polarisation intérieure aggravée a tendance à déborder hors des frontières. Alors que la Turquie tourne le dos au modèle occidental d’un point de vue tant sociétal que politique, les Occidentaux sont regardés avec une méfiance grandissante. En témoignent les confrontations en cours avec les États-Unis ou l’UE et certains de ses membres (notamment l’Allemagne). Le refus d’extrader Fethullah Gülen (en exil en Pennsylvanie), le soutien américain aux Kurdes syriens, l’asile politique donné à des opposants turcs ou kurdes et les poursuites engagées contre les gardes du corps de Recep Tayyip Erdogan – à la suite des bagarres qui ont marqué la venue de celui-ci à Washington en mai 2017 – sont commentés par les dirigeants de l’AKP comme autant de pressions destinées à ruiner les efforts de la Turquie pour prendre la place qui lui revient sur la scène internationale.

La Turquie est donc entrée dans une ère d’incertitude politique qui plonge ses partenaires internationaux dans un abîme de perplexité après avoir tétanisé les différentes instances de l’État ou du parti. Si la polarisation s’étend au niveau international, en outre avec le refroidissement diplomatique entre Ankara et Washington – provoqué depuis octobre 2017 par l’arrestation d’un membre du personnel du consulat américain, accusé d’espionnage –, la transformation du régime, et en particulier du parti, se poursuit au niveau intérieur. Dans la perspective des échéances électorales de 2019, Recep Tayyip Erdogan a lancé une sorte de « grand nettoyage municipal », poussant à la démission les maires AKP de grandes villes (Istanbul, Ankara, Bursa…), remplacés par des inconnus (4). D’autres charrettes de disgraciés se profilent, plus personne n’étant à l’abri d’une mauvaise surprise.

Référendum sur la réforme de la Constitution renforçant les pouvoirs du président de la République
Chronologie de l’AKP et d’Erdogan au pouvoir
Août 2001

Héritier des mouvements islamistes Refah (Parti de la prospérité) et Fazilet (parti de la vertu), le Parti de la justice et du développement (AKP, selon les initiales turques) est fondé par Recep Tayyip Erdogan.

Novembre 2002

L’AKP s’impose aux élections législatives avec 34,2 % des voix et 363 députés (sur 550) à la Grande Assemblée nationale.

Mars 2003 Ancien maire d’Istanbul (1994-1998), Recep Tayyip Erdogan est nommé Premier ministre.

Juin 2007

Début de l’affaire Ergenekon (un prétendu complot contre le gouvernement), qui conduit des centaines de militaires derrière les barreaux.

Juillet 2007 L’AKP arrive en tête aux législatives anticipées avec 46,6 % des voix et 341 sièges.

Août 2007

Abdullah Gül, numéro deux de l’AKP et ancien Premier ministre (2002-2003), est élu président de la République par la Grande Assemblée nationale.

Octobre 2007

Le « oui » l’emporte au référendum constitutionnel pour faire élire le président de la République au suffrage universel.

Juillet 2008

La Cour constitutionnelle décide de ne pas dissoudre l’AKP, accusé de porter atteinte à la laïcité.

Mai 2009

Théoricien du « Zéro problème avec les voisins », Ahmet Davutoglu est nommé ministre des Affaires étrangères.

Septembre 2010

Le « oui » l’emporte lors du référendum constitutionnel pour réduire les pouvoirs de l’armée et renforcer l’indépendance du pouvoir judiciaire.

Printemps 2011

Début des révoltes arabes : Ankara soutient les soulèvements avant de s’engager dans le conflit syrien contre le régime de Damas.

Juin 2011

L’AKP remporte les législatives avec 49,8 % des voix et 327 députés.

Juillet 2011

Recep Tayyip Erdogan préside seul, pour la première fois, le Conseil militaire suprême (YAS), qui procède aux plus hautes nominations dans l’armée.

2012

Le gouvernement AKP engage des négociations indirectes de paix avec les Kurdes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

Mai-juin 2013

Mouvement de contestation de Gezi (à Istanbul et dans de nombreuses villes turques).

Octobre 2013

Inauguration du Marmaray, tunnel ferroviaire sous le Bosphore.

Décembre 2013

Un scandale de corruption met en cause plusieurs dirigeants de l’AKP, dont des ministres. Le divorce a débuté entre le pouvoir et la confrérie de Fethullah Gülen.

Juillet 2014

Inauguration de la ligne ferroviaire à grande vitesse Istanbul-Ankara.

Août 2014

Recep Tayyip Erdogan est élu président de la République lors du premier scrutin au suffrage universel direct pour cette fonction, avec 51,7 % des voix. Il cède ses fonctions de Premier ministre et de président de l’AKP à Ahmet Davutoglu.

Juin 2015

L’AKP subit un revers électoral lors du scrutin législatif, avec 40,6 % des voix et 258 sièges. C’est l’entrée en scène du Parti démocratique des peuples (HDP), prokurde, avec 12,9 % et 80 mandats.

Juillet 2015

Reprise des combats entre forces de l’ordre et militants du PKK.

Novembre 2015

Face à l’impossibilité de former un gouvernement, de nouvelles législatives ont lieu : l’AKP obtient 49,5 % des voix et 317 députés.

Mai 2016

Ahmet Davutoglu est remplacé par Binali Yildirim au poste de Premier ministre et de président de l’AKP.

Juillet 2016

Un coup d’État militaire tente de renverser le régime d’Erdogan. Ce dernier accuse la confrérie Gülen d’en être à l’origine et met en marche une purge contre ses membres, notamment dans la justice, les forces de l’ordre et l’éducation. Mais une épuration sans précédent frappe bientôt tous les opposants réels ou potentiels.

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