Les qualités des forces armées africaines

Le manque de moyens implique une autre qualité : un formidable courage de la part des personnels. Couramment, le constat amalgame déficience de l’entraînement et manque de professionnalisme sans dire mot sur la bravoure des militaires africains. Or des officiers africains mettent en exergue le courage que cela demande d’opérer dans des zones dangereuses sans toutes les protections balistiques que possèdent les Occidentaux, sans les moyens de communication et d’évacuation pour les éventuels blessés. En l’absence d’un soutien occidental, ces blessés ont peu de chance d’être évacués et soignés rapidement. De plus, ils savent que s’ils sont tués ou s’ils s’en sortent estropiés, ils n’ont pas grand-chose à attendre, pour eux et leur famille, en matière d’aides nationales. Les éléments des FARDC (13) n’ont pas le label de « professionnels » et ne l’auront pas avant des décennies. Pourtant, « il faut un formidable courage pour monter au sommet des collines entourées d’une jungle épaisse au cœur du Triangle de la mort [Nord Kivu], avec une visibilité qui n’excède pas quelques mètres, avec un risque d’embuscade ou d’EEI à chaque pas, dans une chaleur moite étouffante ou sous des pluies diluviennes (14) ». La remarquable intervention des forces spéciales ivoiriennes à Grand-Bassam le 13 mars 2016, dans de très difficiles conditions, avec un équipement insuffisamment adapté, permet cependant d’éviter un carnage plus grand (15). Et cela doit à la fois à l’entraînement et au courage de ces militaires.

L’engagement de Tongo Tongo : le paradoxe de l’entraînement insuffisant et du courage admirable

L’escarmouche de Tongo Tongo, le 4 octobre 2017, est une autre illustration de cette bravoure. Si les Special Forces (16) se montrent plus agressifs que les Nigériens, ces derniers font de leur mieux. Certes, au cours des premières minutes de l’embuscade, une partie des soldats nigériens paraissent en proie à la confusion. Ce qui les amène à se mettre à couvert sur une position d’où ils ne sont aucune utilité, sans même une ligne de tir « propre » sur les djihadistes. Certes également, un des véhicules nigériens et au moins six soldats prennent la fuite alors qu’ils formaient l’extrémité nord du convoi (17) devenu ligne de feu. Cependant, d’autres soldats réagissent à l’embuscade, aux côtés des Américains. Une dizaine ont ainsi pris position en tête de la colonne. Quatre accompagnent un Green Beret et manœuvrent à pied pour déborder les assaillants. Ils les engagent avant de devoir battre en retraite. Ils ont alors découvert que d’importants renforts djihadistes se déploient. Sur la position principale, les Américains décident de décrocher afin d’établir une autre position. L’objectif est double : ne pas être à leur tour débordés à l’est et au sud-est par les renforts djihadistes tout en se garantissant des lignes de tir plus dégagées (18). Une situation médiocre, la puissance de feu et la supériorité numérique ennemies et enfin la malchance font que plusieurs Américains sont séparés de leurs camarades. De plus, les Green Berets perdent un temps précieux à rallier la douzaine de Nigériens qui se sont éparpillés en arrière de la ligne formée par le convoi.

Finalement, ceux qui établissent la « Position 2 », à environ 700 mètres au sud de la position initiale, sont toujours accompagnés par deux véhicules nigériens (19) et les personnels à leur bord. Ceux-ci n’ont pas fui, alors qu’ils auraient pu le faire. Et ce, d’autant plus qu’ils savaient désormais que l’ennemi leur était largement supérieur. De la Position 2, deux puis quatre Special Forces repartent vers le nord pour tenter de rejoindre leurs camarades disparus. Les autres, de conserve avec les Nigériens, couvrent leur progression tout en s’efforçant de fixer les djihadistes. Face à la pression ennemie, les Américains toujours sur la Position 2 choisissent de décrocher, probablement avec l’idée d’établir une nouvelle position défensive, plus loin, d’où coordonner l’arrivée de renforts (20). Une partie des militaires nigériens, soit environ une trentaine, et leurs deux véhicules ne quittent la Position 2 qu’avec les Américains et pas avant, même si, au bout du compte, les uns et les autres seront isolés. À la fin de l’engagement, quatre Nigériens sont toujours avec sept Américains. Ils participent à l’établissement de la dernière position, alors que tout semble perdu (21).

Cette bravoure au combat est une constante dans de nombreuses armées africaines, nonobstant leurs défauts. La réputation des Tchadiens est emblématique de cela. Le régime n’est pas un modèle de démocratie, les forces tchadiennes se caractérisent par un phénomène d’armée « à deux vitesses », avec des unités d’élite, pour la plupart réunies au sein de la DGSSIE (22) dont les personnels appartiennent majoritairement à l’ethnie présidentielle, et des unités régulières sensiblement moins bien loties. Ce qui n’empêche pas les militaires de la DGSSIE de payer le prix du sang face aux djihadistes. Si la planification opérationnelle et la discipline de feu sont complexes à maintenir en raison de la nature guerrière de ces combattants et de leur sens tactique souvent aussi « intuitif » qu’impulsif, leur bravoure et leur détermination sont immenses. Les troupes légères rwandaises sont parmi les plus efficientes du continent, alors que le pays connaît une période d’autocratie, alors que les moyens de l’armée rwandaise sont relativement modestes (23). Au sein de la MINUSMA, les Guinéens font partie de ceux qui ont accepté d’opérer dans les zones parmi les plus dangereuses. Dernier exemple, plus ancien, en mars 2013 en République centrafricaine, les forces sud-africaines livrent une bataille désespérée avec environ 250 hommes contre au moins 3 000 rebelles de la Seleka. Presque sans appui, les Sud-africains neutralisent environ 500 de leurs adversaires.

À des degrés divers, beaucoup d’armées africaines sont en pleine évolution. Si la faiblesse des ressources et des moyens et les difficultés contextuelles ralentissent considérablement le rythme des avancées, ces dernières s’appuient malgré tout sur des qualités. Une évolution longue, pénible et douloureuse de drames n’en est pas moins une évolution, comme en connaissent toutes les armées à un moment ou un autre de leur histoire. En plus d’être un socle vers la professionnalisation et vers l’efficience opérationnelle, ces qualités contribuent à maintenir sous contrôle relatif des situations qui paraissent inextricables. Le recours à l’armée n’est pas la panacée ; les solutions appartiennent schématiquement à l’approche globale. Mais tant que l’approche globale restera bancale ou même paralysée des soucis politiques, économiques et sociaux (24), beaucoup d’armées africaines représenteront une profondeur stratégique qui permettra de gagner du temps, de créer une « marge de résolution des problèmes ». Encore une fois, tout n’est pas idyllique et, paradoxe propre à l’Afrique, les armées peuvent aussi constituer une part des problèmes qu’elles contribuent à figer. Le défi est alors d’admettre qu’existent des qualités, de les cerner et d’en tirer parti.

Notes

(1) Qui se confond fréquemment avec les « carnets de route » de reporters parcourant les « points chauds d’Afrique », à l’instar d’Al J. Venter, un des premiers Sud-Africains blancs à présenter une critique de l’apartheid.

(2) Avec des exceptions notables, d’abord anglo-saxonnes. Mais celles-ci sont, là encore, essentiellement consacrées aux affrontements coloniaux. Les travaux sur les périodes qui précèdent sont rares. En ce qui concerne les travaux sur les conflits alors en cours ou tout juste terminés, même s’ils sont moins rares, ils restent clairsemés et en majorité rédigés par des Anglo-Saxons, tout spécialement des ex-Rhodésiens ou des Sud-Africains : Al J. Venter, déjà cité, Willem Steenkamp, Helmoed-Römer Heitman, Peter Stiff, etc. Quelques Osprey sont également publiés à cette époque.

(3) Small wars and skirmishes : 1902 – 18, Foundry Publications, 2002.

(4) Colonial armies : Africa 1850 to 1918, Foundry Publications, 2006.

(5) (Avec Peter Weinert, Fabian Hinz et Mark Lepko), African MiGs, volumes 1 & 2, Harpia Publishing 2010 & 2011, par exemple.

(6) (Avec Tom Cooper) Ethiopian-Eritrean Wars, volumes 1 & 2, Africa@War 29 & 30, Helion & Company Limited, 2018, par exemple, ainsi que, récemment, « Les interventions cubaines en Afrique », Défense & Sécurité Internationale, no 138, novembre-décembre 2018.

(7) « Cameroun. Une vidéo crédible apporte la preuve que des militaires ont procédé à des exécutions extrajudiciaires », Amnesty International, 12 juillet 2018 (https://​www​.amnesty​.org/​f​r​/​l​a​t​e​s​t​/​n​e​w​s​/​2​0​1​8​/​0​7​/​c​a​m​e​r​o​o​n​-​c​r​e​d​i​b​l​e​-​e​v​i​d​e​n​c​e​-​t​h​a​t​-​a​r​m​y​-​p​e​r​s​o​n​n​e​l​-​r​e​s​p​o​n​s​i​b​l​e​-​f​o​r​-​s​h​o​c​k​i​n​g​-​e​x​t​r​a​j​u​d​i​c​i​a​l​-​e​x​e​c​u​t​i​o​n​s​-​c​a​u​g​h​t​-​o​n​-​v​i​deo/). Sans nier l’atrocité des faits, l’article véhicule deux erreurs majeures : d’une part, il s’agit de BIR au pluriel (plusieurs bataillons de ce type et non un seul) et, d’autre part, les BIR ne sont pas, à proprement parler, des forces spéciales.

(8) Uganda People’s Defense Forces.

(9) Opiyo Oloya, Black Hawks rising, the story of the AMISOM’s successful war against Somali insurgents 2007-2014, Helion & Company, 2016.

(10) Sudan People’s Liberation Movement/Army in Opposition.

(11) Pour beaucoup, les opérations « d’envergure » (l’équivalent d’un bataillon ou plus) sont seulement possibles à une centaine de kilomètres des principales bases.

(12) Qui, lorsqu’il rédige La force noire, est lieutenant-colonel ; voir ledit ouvrage publié chez Hachette en 1910 (accessible sur Gallica : https://​gallica​.bnf​.fr/​ark :/12148/bpt6k75022x?rk=21459;2).

(13) Forces armées de la République démocratique du Congo.

(14) Laurent Touchard, Forces armées africaines 2016-2017, Create Space, 2017.

(15) Dix-neuf tués, dont trois militaires, auxquels s’ajoutent trois terroristes.

(16) Green Berets et non Special Operation Forces.

(17) Qui faisait route en direction du sud-est.

(18) La position initiale étant « enclavée » par une végétation relativement dense.

(19) Cinq au départ de la mission. Outre le véhicule à bord duquel quelques hommes rompent le contact rapidement, deux autres 4 × 4 sont immobilisés sur la position initiale, dont l’un est vraisemblablement embourbé. Les deux présents sont donc les deux seuls restants.

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