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Les qualités des forces armées africaines

Les armées africaines et leurs personnels savent apprendre et savent s’approprier ce qu’elles apprennent. Le processus n’est pas toujours fluide et rapide, voire peut être laborieux. Malgré cela, beaucoup d’officiers et de sous-officiers (lorsqu’un corps de sous-officiers, gage de professionnalisme, est véritablement présent) ont soif de connaissances. Cette soif se heurte parfois à des facteurs sociaux et culturels (culture orale plutôt qu’écrite, instruction scolaire limitée) et à des facteurs matériels (accès à Internet malaisé, difficulté d’accès à une littérature sur le sujet) ou encore aux contraintes professionnelles (manque de temps). Le problème est rarement considéré dans l’aide de coopération (privée ou publique) aux armées africaines. À ce titre, l’initiative de la « bibliothèque stratégique » créée en RDC par l’institut Themiis est judicieuse et représente une rare exception. Quoi qu’il en soit, l’intérêt pour la connaissance jouxte la vertu opérationnelle. Il tient lieu d’atout pour l’élaboration de doctrines nationales plutôt qu’induites par des superpositions de coopérations. Par ailleurs, il facilite une évolution quant à la question des droits de l’homme. Aujourd’hui, beaucoup d’officiers africains ont une empathie sincère pour les souffrances des civils en zone d’insécurité ou de guerre, tout en comprenant que les exactions sont « contre-productives » aussi bien sur le terrain que stratégiquement.

Les problèmes matériels des armées africaines soulignent par contraste des qualités. À l’insuffisance commune des budgets de défense pour répondre à des besoins justifiés répond la capacité des armées africaines à faire au mieux avec peu, voire avec très peu. Le règne de la « débrouille » prévaut dans de nombreuses forces du continent, amenant à innover aussi bien dans les cantonnements (fréquemment insalubres, sans eau courante, etc.) que sur le terrain. Évidemment, le revers de la médaille est particulièrement toxique : bien souvent, les populations sont rançonnées et les ressources locales pillées pour compenser de faibles soldes payées avec retard, pour pallier les lacunes de la logistique. Couramment, les forces africaines doivent opérer sans tout le soutien dont bénéficient les armées occidentales (11). Et lorsqu’elles sont aidées par des puissances étrangères, les carences de départ sont telles que le soutien extérieur reste très inférieur aux besoins. Outre la nécessité de débrouille pour subsister, cet état de fait est synonyme d’une grande rusticité et d’une grande endurance des militaires africains. Il n’est pas question de remettre au goût du jour les arguments du général Mangin (12). Mais le constat factuel est là. Par manque d’hélicoptères, les troupes légères de l’UPDF qui patrouillent dans le massif du Rwenzori doivent emporter leur eau dans de grands bidons en plastique, à bout de bras, sur de longues distances, sur des terrains difficiles à pied et inaccessibles aux véhicules. Aucune armée occidentale n’a strictement conservé cette caractéristique et l’on songe désormais à des robots-mules (dont les modèles développés sont loin de donner satisfaction)… Sur les théâtres africains où les infrastructures sont souvent indigentes et contre des adversaires déterminés et résilients, cette rusticité est une qualité.

Le manque de moyens implique une autre qualité : un formidable courage de la part des personnels. Couramment, le constat amalgame déficience de l’entraînement et manque de professionnalisme sans dire mot sur la bravoure des militaires africains. Or des officiers africains mettent en exergue le courage que cela demande d’opérer dans des zones dangereuses sans toutes les protections balistiques que possèdent les Occidentaux, sans les moyens de communication et d’évacuation pour les éventuels blessés. En l’absence d’un soutien occidental, ces blessés ont peu de chance d’être évacués et soignés rapidement. De plus, ils savent que s’ils sont tués ou s’ils s’en sortent estropiés, ils n’ont pas grand-chose à attendre, pour eux et leur famille, en matière d’aides nationales. Les éléments des FARDC (13) n’ont pas le label de « professionnels » et ne l’auront pas avant des décennies. Pourtant, « il faut un formidable courage pour monter au sommet des collines entourées d’une jungle épaisse au cœur du Triangle de la mort [Nord Kivu], avec une visibilité qui n’excède pas quelques mètres, avec un risque d’embuscade ou d’EEI à chaque pas, dans une chaleur moite étouffante ou sous des pluies diluviennes (14) ». La remarquable intervention des forces spéciales ivoiriennes à Grand-Bassam le 13 mars 2016, dans de très difficiles conditions, avec un équipement insuffisamment adapté, permet cependant d’éviter un carnage plus grand (15). Et cela doit à la fois à l’entraînement et au courage de ces militaires.

L’engagement de Tongo Tongo : le paradoxe de l’entraînement insuffisant et du courage admirable

L’escarmouche de Tongo Tongo, le 4 octobre 2017, est une autre illustration de cette bravoure. Si les Special Forces (16) se montrent plus agressifs que les Nigériens, ces derniers font de leur mieux. Certes, au cours des premières minutes de l’embuscade, une partie des soldats nigériens paraissent en proie à la confusion. Ce qui les amène à se mettre à couvert sur une position d’où ils ne sont aucune utilité, sans même une ligne de tir « propre » sur les djihadistes. Certes également, un des véhicules nigériens et au moins six soldats prennent la fuite alors qu’ils formaient l’extrémité nord du convoi (17) devenu ligne de feu. Cependant, d’autres soldats réagissent à l’embuscade, aux côtés des Américains. Une dizaine ont ainsi pris position en tête de la colonne. Quatre accompagnent un Green Beret et manœuvrent à pied pour déborder les assaillants. Ils les engagent avant de devoir battre en retraite. Ils ont alors découvert que d’importants renforts djihadistes se déploient. Sur la position principale, les Américains décident de décrocher afin d’établir une autre position. L’objectif est double : ne pas être à leur tour débordés à l’est et au sud-est par les renforts djihadistes tout en se garantissant des lignes de tir plus dégagées (18). Une situation médiocre, la puissance de feu et la supériorité numérique ennemies et enfin la malchance font que plusieurs Américains sont séparés de leurs camarades. De plus, les Green Berets perdent un temps précieux à rallier la douzaine de Nigériens qui se sont éparpillés en arrière de la ligne formée par le convoi.

Finalement, ceux qui établissent la « Position 2 », à environ 700 mètres au sud de la position initiale, sont toujours accompagnés par deux véhicules nigériens (19) et les personnels à leur bord. Ceux-ci n’ont pas fui, alors qu’ils auraient pu le faire. Et ce, d’autant plus qu’ils savaient désormais que l’ennemi leur était largement supérieur. De la Position 2, deux puis quatre Special Forces repartent vers le nord pour tenter de rejoindre leurs camarades disparus. Les autres, de conserve avec les Nigériens, couvrent leur progression tout en s’efforçant de fixer les djihadistes. Face à la pression ennemie, les Américains toujours sur la Position 2 choisissent de décrocher, probablement avec l’idée d’établir une nouvelle position défensive, plus loin, d’où coordonner l’arrivée de renforts (20). Une partie des militaires nigériens, soit environ une trentaine, et leurs deux véhicules ne quittent la Position 2 qu’avec les Américains et pas avant, même si, au bout du compte, les uns et les autres seront isolés. À la fin de l’engagement, quatre Nigériens sont toujours avec sept Américains. Ils participent à l’établissement de la dernière position, alors que tout semble perdu (21).

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