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Les navires espions durant la guerre froide

À partir de 1949, des destroyers et des sous-­marins américains sont spécialement équipés pour effectuer des missions de surveillance électronique, les premiers en Méditerranée puis en Asie, et les seconds, par nature plus discrets, le long des côtes soviétiques. En mai 1948, l’USS Sea Dog (SS‑401) effectue une première mission sur la côte sibérienne. Les interceptions radio et les fréquences utilisées permettent de localiser des bases aériennes. En août 1949, les sous-­marins USS Cochino et USS Tuck longent la péninsule de Kola pour déterminer si l’URSS a fait exploser une bombe atomique. Le premier sombre après un accident de batterie, Moscou dénonçant des « activités suspectes ». En décembre 1950, l’USS Besugo (SS‑321) commence à patrouiller dans le détroit de La Pérouse pour surveiller l’activité soviétique au large de Vladivostok.

Pour contrer la menace représentée par les sous-­marins lance-­missiles nucléaires américains Polaris et les porte-­avions porteurs de l’arme nucléaire, la marine soviétique a besoin de plates-­formes affectées exclusivement à la reconnaissance. Outre l’importante flotte de pêche qui assure l’apport nutritionnel en protéines du peuple soviétique tout en renseignant sur les activités de l’OTAN, Moscou se dote de ses premiers bâtiments spécialisés qui portent les couleurs de la marine de guerre. Vingt-­neuf chalutiers sont ainsi convertis, de 1954 à 1962.

Pour les États-Unis, le besoin est différent. La flotte de surface soviétique est encore absente des océans. C’est pour l’interception des communications le long des côtes adverses que Washington a besoin de plates-­formes spécialisées. Quand, en 1961, le secrétaire à la Défense, Robert McNamara, ordonne au secrétaire à la Marine d’intensifier la collecte de renseignements d’origine électromagnétique (SIGINT) sur les activités soviéto-­cubaines, l’US Navy et la NSA concluent un accord portant sur la transformation d’un bâtiment pour cette mission, l’USS Oxford (AGTR‑1). Ses interceptions révèlent que l’armée cubaine dispose d’une quantité considérable de matériels soviétiques, dont des signatures sont enregistrées. Les techniciens de l’Oxford notent « les efforts concertés faits par des pilotes et des contrôleurs aériens originaires des pays du bloc de l’Est pour s’exprimer entièrement en espagnol ; toutefois, entre eux, ils ont occasionnellement recours à leur langue maternelle… ». Le doute n’est plus permis. Les militaires soviétiques sont à Cuba, et en nombre. Six autres bâtiments sont transformés : le Georgetown (AGTR‑2), le Jamestown (AGTR‑3), le Belmont (AGTR‑4), le Liberty (AGTR‑5), auxquels s’ajoutent les navires de soutien Pvt. Jose Valdez (T‑AG‑169) et Sgt. Joseph Muller (T‑AG‑171).

Au Vietnam en 1963-1964, Robert McNamara ordonne à des destroyers modifiés de collecter du renseignement SIGINT pour soutenir des raids nocturnes contre la côte nord-­vietnamienne, raids attribuables au Sud-­Vietnam. Baptisée « Desoto », cette opération conduit le Nord-Vietnam à attaquer un destroyer américain dans le golfe de Tonkin. Washington répond par un ultimatum en cas de récidive. De faux échos radars, combinés à la mauvaise traduction d’un message nord-­vietnamien, font croire à une seconde attaque, ce qui déclenche l’engagement massif des États-Unis dans la guerre du Vietnam. Les États-Unis recourent au soutien tactique du SIGINT naval, mais les résultats sont mitigés. L’USS Oxford (AGTR‑1) arrive à Subic Bay au mois de mai 1965, suivi peu après par l’USS Jamestown (AGTR‑3) puis par l’USS Banner (AGER‑1) en 1966. Si le SIGINT contribue au succès de l’opération « Market Times » pour stopper le flux maritime des agents du Viêt-Cong, le Jamestown et l’Oxford se trouvent trop au sud pour offrir du SIGINT quand l’offensive du Têt débute en 1968, convainquant les États-Unis que la victoire militaire est impossible.

L’URSS poursuit le développement de sa flotte de bâtiments de reconnaissance pour marquer les forces navales de « l’ennemi probable ». Il accompagne celui d’une marine hauturière qui effectue son premier exercice global en 1970 (Okean). Déplaçant 1 200 t, les quatre bâtiments collecteurs de renseignements (MRZK) Projet 393A sont convertis à partir de 1965. Ils sont aussitôt suivis par deux autres conversions – trois bâtiments de moyen tonnage (SRZK) Projet 850 (1965-1966) ; neuf petites unités du Projet 861M (SRZK) – et six constructions neuves. Avec un déplacement de 4 300 t, ces six grands bâtiments collecteurs de renseignements (BRZK) Projet 394B (1970-1972) dérivés de chalutiers réfrigérés ont une autonomie de 100 jours pour une distance franchissable de 13 000 nautiques.

Les collecteurs de renseignements soviétiques prennent leurs habitudes en Méditerranée à partir de 1962, en mer de Chine du Sud avec l’intervention des États-Unis au Vietnam en 1964, et au large des bases stratégiques américaines, à Hawaii et sur les côtes est et ouest. Commandant le Vertikal du Projet 393A, Yuri Berkov décrit les missions polyvalentes à la fois anti-porte-avions et anti-sous-marins stratégiques de son bâtiment : « Ma première patrouille était à la fin du mois d’octobre [1966]. Notre mission était d’observer un exercice de l’OTAN au milieu de l’Atlantique. Notre d’unité d’interception radio devait détecter les signaux provenant des stations côtières (la plupart norvégiennes). En Atlantique nord, nous cherchions à intercepter les communications radio de l’OTAN à destination des sous-marins. Nous tentions d’établir la position des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins américains. »

Après un carénage, Berkov retourne en Atlantique en mars 1967 pour observer un autre exercice OTAN : « J’ai détecté le porte-avions anti-sous-marin américain Essex. Ma nouvelle antenne m’a bien aidé. Nous avons approché du groupe. Il se composait de sept bâtiments. » Berkov, qui avait déjà rencontré l’un des destroyers américains lors d’une précédente mission, sympathise avec ses adversaires : « Nous leur avons offert de la vodka et des cigarettes Belomor et ils nous ont donné de la bière, des conserves d’ananas et des magazines Playboy… Nous avons observé le porte-avions pendant une semaine, cherchant à comprendre comment leurs avions Tracker pouvaient détecter nos sous-marins. » En décembre, Berkov reçoit l’ordre de croiser devant la base stratégique anglo-américaine d’Holly Loch, en Écosse, pour surveiller les entrées et les sorties de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins en utilisant un senseur thermique qui repère leurs sillages.

Dans certains cas, la présence du bateau espion lève les malentendus. Durant la guerre des Six Jours en 1967, le secrétaire à la Défense américain Robert McNamara se félicite de la présence d’un collecteur de renseignements soviétique au moment où Nasser et Hussein de Jordanie accusent les États-Unis de bombarder les forces égyptiennes : « Il était absolument essentiel [que l’URSS] sache que nous n’avions pas attaqué les Égyptiens. »

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