Les navires espions durant la guerre froide

L’URSS poursuit le développement de sa flotte de bâtiments de reconnaissance pour marquer les forces navales de « l’ennemi probable ». Il accompagne celui d’une marine hauturière qui effectue son premier exercice global en 1970 (Okean). Déplaçant 1 200 t, les quatre bâtiments collecteurs de renseignements (MRZK) Projet 393A sont convertis à partir de 1965. Ils sont aussitôt suivis par deux autres conversions – trois bâtiments de moyen tonnage (SRZK) Projet 850 (1965-1966) ; neuf petites unités du Projet 861M (SRZK) – et six constructions neuves. Avec un déplacement de 4 300 t, ces six grands bâtiments collecteurs de renseignements (BRZK) Projet 394B (1970-1972) dérivés de chalutiers réfrigérés ont une autonomie de 100 jours pour une distance franchissable de 13 000 nautiques.

Les collecteurs de renseignements soviétiques prennent leurs habitudes en Méditerranée à partir de 1962, en mer de Chine du Sud avec l’intervention des États-Unis au Vietnam en 1964, et au large des bases stratégiques américaines, à Hawaii et sur les côtes est et ouest. Commandant le Vertikal du Projet 393A, Yuri Berkov décrit les missions polyvalentes à la fois anti-porte-avions et anti-sous-marins stratégiques de son bâtiment : « Ma première patrouille était à la fin du mois d’octobre [1966]. Notre mission était d’observer un exercice de l’OTAN au milieu de l’Atlantique. Notre d’unité d’interception radio devait détecter les signaux provenant des stations côtières (la plupart norvégiennes). En Atlantique nord, nous cherchions à intercepter les communications radio de l’OTAN à destination des sous-marins. Nous tentions d’établir la position des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins américains. »

Après un carénage, Berkov retourne en Atlantique en mars 1967 pour observer un autre exercice OTAN : « J’ai détecté le porte-avions anti-sous-marin américain Essex. Ma nouvelle antenne m’a bien aidé. Nous avons approché du groupe. Il se composait de sept bâtiments. » Berkov, qui avait déjà rencontré l’un des destroyers américains lors d’une précédente mission, sympathise avec ses adversaires : « Nous leur avons offert de la vodka et des cigarettes Belomor et ils nous ont donné de la bière, des conserves d’ananas et des magazines Playboy… Nous avons observé le porte-avions pendant une semaine, cherchant à comprendre comment leurs avions Tracker pouvaient détecter nos sous-marins. » En décembre, Berkov reçoit l’ordre de croiser devant la base stratégique anglo-américaine d’Holly Loch, en Écosse, pour surveiller les entrées et les sorties de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins en utilisant un senseur thermique qui repère leurs sillages.

Dans certains cas, la présence du bateau espion lève les malentendus. Durant la guerre des Six Jours en 1967, le secrétaire à la Défense américain Robert McNamara se félicite de la présence d’un collecteur de renseignements soviétique au moment où Nasser et Hussein de Jordanie accusent les États-Unis de bombarder les forces égyptiennes : « Il était absolument essentiel [que l’URSS] sache que nous n’avions pas attaqué les Égyptiens. »

Liberty, Pueblo et question de la sécurité du bateau espion

Deux incidents forcent Washington à remettre en question l’emploi de bateaux espions. Le 8 juin 1967, l’USS Liberty, un bâtiment collecteur de renseignements qui suit la guerre israélo-égyptienne, est attaqué et gravement endommagé par l’aviation et des vedettes lance-torpilles israéliennes. Trente-neuf membres d’équipage périssent. Israël affirme avoir confondu le navire américain avec un transport égyptien, mais beaucoup de survivants rejettent cette explication qui semble pourtant la plus probable, Tel-Aviv n’ayant aucune raison de s’en prendre à son principal soutien qu’elle vient juste d’informer sur la suite de sa campagne militaire.

Après l’incident du Liberty, la marine américaine installe des mitrailleuses sur ses collecteurs de renseignements, une mesure très insuffisante. Le 11 janvier 1968, le Pueblo quitte le Japon sans escorte pour une mission sur les côtes coréennes. Les avertissements de Pyongyang à l’endroit des « bâtiments espions » sont ignorés et, douze jours plus tard, il est encerclé par des canonnières nord-coréennes qui ouvrent le feu alors qu’il tente de s’enfuir, causant la mort d’un matelot. Le commandant Lloyd Blucher choisit de se rendre plutôt que d’entraîner ses hommes vers une mort certaine dans les eaux glacées. Le président Johnson refuse les options militaires et accepte de négocier une libération, qui intervient en décembre 1969.

Les Soviétiques sont pour leur part plus prudents sur le positionnement de leurs collecteurs de renseignements et ceux-ci sont mieux armés. Pour les missions d’écoute et d’interception (COMINT, SIGINT) les États-Unis vont désormais préférer l’emploi de sous-marins, plus discrets, même s’ils ne renoncent pas à l’emploi de bateaux espions, comme le prouvent leurs opérations de suivi des essais de missiles balistiques soviétiques et celles de renseignement acoustique au plus près des côtes soviétiques.

Trajectographie

Lancées sans préavis, les opérations américaines « Pony Express » sont destinées à observer les trajectoires des missiles balistiques soviétiques tirés depuis la partie européenne de l’URSS vers la péninsule du Kamtchatka. Quand des messages indiquent des préparatifs dans les polygones de tir de Kapustin Yar, de Shary, de Shagan et de Plesetsk, tous situés dans l’ouest de l’Union soviétique, les États-Unis mobilisent deux anciens transports de troupes, l’USNS Vandenberg et l’USNS Arnold, convertis en navires de surveillance et dotés de grandes antennes reliées à un radar bande C à haute résolution et à longue portée capable de détecter des cibles éloignées. Sous la protection de chasseurs bombardiers F‑4 Phantom déployés sur la base avancée de Shemya, dans les Aléoutiennes, les deux bâtiments s’approchent jusqu’à 20 nautiques des côtes du Kamtchatka pour observer la rentrée dans l’atmosphère et la trajectoire finale des missiles soviétiques, afin de déterminer entre autres le nombre de têtes. Deux destroyers d’escorte modifiés déploient un grand filet destiné à recueillir des débris au beau milieu d’une flottille russe de bâtiments de mesures. À partir de 1970, les classes soviétiques Primorye et Balzam sont mises à contribution pour surveiller les essais de missiles américains dans le Pacifique.

Écoute acoustique

Alors que les Soviétiques construisent des bâtiments collecteurs de renseignements qui traquent aussi bien les sous-marins que les bâtiments de surface, les États-Unis se dotent dans les années 1980 de 18 navires de surveillance océaniques dont la seule mission est de collecter des données acoustiques pour compléter les réseaux d’hydrophones SOSUS mouillés dans l’Atlantique et dans le Pacifique depuis 1956 et 1958.

Les T‑AGOS, le T indiquant un statut civil, appuient la lutte anti-sous-marine. Les données sont collectées à l’aide du système SURTASS (Surveillance Towed Array Sensor System) composé de dispositifs d’écoute et d’équipements électroniques qui transmettent les données acoustiques par satellite à des stations à terre pour analyse. Entre 1984 et 1990, les États-Unis prennent livraison de 18 unités de la classe Stalwart, qui seront basées sur les deux côtes Atlantique et Pacifique au service des cinq flottes. Ces bâtiments mènent des activités risquées à l’ouvert des bases sous-marines soviétiques, exposés aux icebergs, au mauvais temps ou aux requins qui attaquent l’antenne remorquée. Le programme SURTASS est dirigé depuis San Diego. La fusion des renseignements multicapteurs et leur recoupement permet d’établir une tenue de situation. Du côté soviétique, les flottes de bâtiments océanographiques, aussi bien militaires (AGOR) que civils (AMGS), participent aussi à l’effort de surveillance et au brouillage du système SOSUS américain.

Les États-Unis et l’URSS ne sont pas les seuls pays à employer des bâtiments espions pendant la guerre froide. Des marines du Pacte de Varsovie, de l’OTAN, ou de pays neutres déploient des bâtiments pour collecter aussi bien des informations tactiques que des informations stratégiques. Parmi ces plates-­formes, on trouve le Berry français, l’Orion suédois et le Marjata norvégien, qui suivent plus particulièrement les activités de la marine soviétique dans ses zones d’exercices.

Notes

(1) Morska Obsluga Radiowa Statkow.

(2) Les citations sont extraites de l’ouvrage Guerre froide et espionnage naval, Nouveau Monde Éditions, Paris, 2011 (Peter A. Huchthausen, Alexandre Sheldon-Duplaix).

Légende de la photo ci-dessus : Un sous-marin de classe Balao, semblable à l’USS Cochino qui effectua des missions de relevés radiologiques au large de l’URSS. (© US Navy)

Article paru dans la revue DSI n°139, « Face à la Russie, la mutation des forces finlandaises », janvier-février 2019.

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

consectetur amet, sed Praesent Donec elit. Praesent porta. ut Aliquam quis, ut
Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR