Magazine DSI

Les navires espions durant la guerre froide

Liberty, Pueblo et question de la sécurité du bateau espion

Deux incidents forcent Washington à remettre en question l’emploi de bateaux espions. Le 8 juin 1967, l’USS Liberty, un bâtiment collecteur de renseignements qui suit la guerre israélo-égyptienne, est attaqué et gravement endommagé par l’aviation et des vedettes lance-torpilles israéliennes. Trente-neuf membres d’équipage périssent. Israël affirme avoir confondu le navire américain avec un transport égyptien, mais beaucoup de survivants rejettent cette explication qui semble pourtant la plus probable, Tel-Aviv n’ayant aucune raison de s’en prendre à son principal soutien qu’elle vient juste d’informer sur la suite de sa campagne militaire.

Après l’incident du Liberty, la marine américaine installe des mitrailleuses sur ses collecteurs de renseignements, une mesure très insuffisante. Le 11 janvier 1968, le Pueblo quitte le Japon sans escorte pour une mission sur les côtes coréennes. Les avertissements de Pyongyang à l’endroit des « bâtiments espions » sont ignorés et, douze jours plus tard, il est encerclé par des canonnières nord-coréennes qui ouvrent le feu alors qu’il tente de s’enfuir, causant la mort d’un matelot. Le commandant Lloyd Blucher choisit de se rendre plutôt que d’entraîner ses hommes vers une mort certaine dans les eaux glacées. Le président Johnson refuse les options militaires et accepte de négocier une libération, qui intervient en décembre 1969.

Les Soviétiques sont pour leur part plus prudents sur le positionnement de leurs collecteurs de renseignements et ceux-ci sont mieux armés. Pour les missions d’écoute et d’interception (COMINT, SIGINT) les États-Unis vont désormais préférer l’emploi de sous-marins, plus discrets, même s’ils ne renoncent pas à l’emploi de bateaux espions, comme le prouvent leurs opérations de suivi des essais de missiles balistiques soviétiques et celles de renseignement acoustique au plus près des côtes soviétiques.

Trajectographie

Lancées sans préavis, les opérations américaines « Pony Express » sont destinées à observer les trajectoires des missiles balistiques soviétiques tirés depuis la partie européenne de l’URSS vers la péninsule du Kamtchatka. Quand des messages indiquent des préparatifs dans les polygones de tir de Kapustin Yar, de Shary, de Shagan et de Plesetsk, tous situés dans l’ouest de l’Union soviétique, les États-Unis mobilisent deux anciens transports de troupes, l’USNS Vandenberg et l’USNS Arnold, convertis en navires de surveillance et dotés de grandes antennes reliées à un radar bande C à haute résolution et à longue portée capable de détecter des cibles éloignées. Sous la protection de chasseurs bombardiers F‑4 Phantom déployés sur la base avancée de Shemya, dans les Aléoutiennes, les deux bâtiments s’approchent jusqu’à 20 nautiques des côtes du Kamtchatka pour observer la rentrée dans l’atmosphère et la trajectoire finale des missiles soviétiques, afin de déterminer entre autres le nombre de têtes. Deux destroyers d’escorte modifiés déploient un grand filet destiné à recueillir des débris au beau milieu d’une flottille russe de bâtiments de mesures. À partir de 1970, les classes soviétiques Primorye et Balzam sont mises à contribution pour surveiller les essais de missiles américains dans le Pacifique.

Écoute acoustique

Alors que les Soviétiques construisent des bâtiments collecteurs de renseignements qui traquent aussi bien les sous-marins que les bâtiments de surface, les États-Unis se dotent dans les années 1980 de 18 navires de surveillance océaniques dont la seule mission est de collecter des données acoustiques pour compléter les réseaux d’hydrophones SOSUS mouillés dans l’Atlantique et dans le Pacifique depuis 1956 et 1958.

Les T‑AGOS, le T indiquant un statut civil, appuient la lutte anti-sous-marine. Les données sont collectées à l’aide du système SURTASS (Surveillance Towed Array Sensor System) composé de dispositifs d’écoute et d’équipements électroniques qui transmettent les données acoustiques par satellite à des stations à terre pour analyse. Entre 1984 et 1990, les États-Unis prennent livraison de 18 unités de la classe Stalwart, qui seront basées sur les deux côtes Atlantique et Pacifique au service des cinq flottes. Ces bâtiments mènent des activités risquées à l’ouvert des bases sous-marines soviétiques, exposés aux icebergs, au mauvais temps ou aux requins qui attaquent l’antenne remorquée. Le programme SURTASS est dirigé depuis San Diego. La fusion des renseignements multicapteurs et leur recoupement permet d’établir une tenue de situation. Du côté soviétique, les flottes de bâtiments océanographiques, aussi bien militaires (AGOR) que civils (AMGS), participent aussi à l’effort de surveillance et au brouillage du système SOSUS américain.

Les États-Unis et l’URSS ne sont pas les seuls pays à employer des bâtiments espions pendant la guerre froide. Des marines du Pacte de Varsovie, de l’OTAN, ou de pays neutres déploient des bâtiments pour collecter aussi bien des informations tactiques que des informations stratégiques. Parmi ces plates-­formes, on trouve le Berry français, l’Orion suédois et le Marjata norvégien, qui suivent plus particulièrement les activités de la marine soviétique dans ses zones d’exercices.

Notes

(1)  Morska Obsluga Radiowa Statkow.

(2)  Les citations sont extraites de l’ouvrage Guerre froide et espionnage naval, Nouveau Monde Éditions, Paris, 2011 (Peter A. Huchthausen, Alexandre Sheldon-Duplaix).

Légende de la photo ci-dessus : Un sous-marin de classe Balao, semblable à l’USS Cochino qui effectua des missions de relevés radiologiques au large de l’URSS. (© US Navy)

Article paru dans la revue DSI n°139, « Face à la Russie, la mutation des forces finlandaises », janvier-février 2019.

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