Jeunesse et société civile dans l’Algérie des années 2010 : des engagements loin de la « politique politicienne »

2. Des associations plutôt ancrées localement (au niveau d’une ville ou d’un quartier) et tournées vers des enjeux sociaux et culturels ciblés tels que le divertissement pour les enfants hospitalisés ou la protection de l’environnement. On peut mentionner ici comme exemple l’Association des jeunes amis de l’environnement dans une commune de la wilaya de Tlemcen, dans l’est du pays, dont les membres organisent essentiellement des campagnes de nettoyage de proximité et de sensibilisation dans les écoles primaires. Ces associations connaissent plus de difficultés en matière de financement et de moyens ; elles sont moins insérées dans les réseaux de coopération et ont moins de moyens pour répondre aux appels à projets des bailleurs de fonds. Indirectement, ce type d’association peut néanmoins bénéficier de ressources obtenues par d’autres associations mieux insérées dans les réseaux de coopération et de développement. Ainsi, un membre de l’association citée plus haut précise avoir participé à des formations en communication délivrées par une association oranaise intégrée à un programme de coopération avec l’ambassade de France. De manière générale, les associations qui parviennent à décrocher des appels à projets ou à subventions – souvent proposés par les ambassades de France et des États-Unis ou l’Union européenne (UE) – organisent des événements (séminaires, conférences, formations, etc.) auxquels d’autres associations sont conviées.

3. Des associations qui font la promotion de l’art ou dont les membres usent de moyens artistiques pour exprimer leur engagement. Les Drôles Madaires est, par exemple, le nom qu’une troupe de jeunes comédiens oranais s’est donné pour promouvoir le théâtre d’improvisation. L’activisme associatif apparaît ici comme un moyen de poursuivre une trajectoire artistique ou de donner libre cours à un hobby. Parallèlement à l’organisation de leurs spectacles, les Drôles Madaires proposent des ateliers hebdomadaires d’initiation à l’improvisation à destination des jeunes enfants et des adultes. Ils se déplacent également en dehors d’Oran pour répondre à l’appel d’associations d’autres régions du pays pour organiser des « ateliers découverte » et pour se produire à l’étranger. Ils participent enfin à des rencontres à l’échelle régionale (Afrique, Moyen-Orient) dans le cadre desquelles ils dialoguent avec des artistes d’autres pays et aspirent à créer un réseau transnational de promotion de l’improvisation théâtrale. De jeunes artistes rencontrés cherchent davantage à mettre leur engagement au service de leur passion ou vocation artistique et à en faire bénéficier des confrères. C’est par exemple le cas de l’association Jeunes talents jeune espoir (JTJE) à Oran, qui se donne pour mission d’aider les jeunes intéressés par les métiers culturels et artistiques en leur proposant, par exemple, des formations au métier de médiateur culturel. Là encore, c’est grâce à un financement obtenu d’un programme de coopération entre l’UE et l’Algérie que les jeunes de cette association développent et concrétisent leur projet.

4. Des associations se revendiquant de l’économie sociale et solidaire et/ou de l’entrepreneuriat social comme le Centre algérien d’entrepreneuriat social créé par un groupe de jeunes étudiants en 2013 afin d’accompagner et de former à la création d’entreprises à impact social. « Social business », « impact social », « innovation sociale », « économie sociale et solidaire » sont autant d’expressions que les jeunes rencontrés se réclamant de l’entrepreneuriat social mobilisent pour se présenter et présenter leurs activités. Qu’ils aient fondé une entreprise ou une association, ils affirment vouloir apporter des solutions à des problématiques sociales locales. Ces acteurs sont souvent de jeunes diplômés de grandes écoles (commerce, informatique) et, encore plus que dans d’autres types d’association, dotés d’expériences professionnelles ou formés en Europe ou aux États-Unis. Leurs domaines d’activités sont circonscrits localement et vont de la formation professionnelle à la création de plates-formes d’associations « sociales » en passant par le développement du tourisme équitable ou l’inclusion numérique. Évoquant souvent des pratiques et des acteurs de « l’économie sociale et solidaire » dans les pays du Nord, ils promeuvent l’émergence d’un secteur similaire en Algérie et entendent ainsi répondre à des besoins sociaux et économiques insuffisamment pris en charge par l’État. À travers ce type d’activisme, les jeunes se revendiquant de l’entrepreneuriat social cherchent en même temps à s’insérer sur le marché de l’emploi. Leurs ambitions entrent enfin en résonance avec l’émergence de nouveaux discours portés par les bailleurs de fonds internationaux et les acteurs publics algériens qui font la promotion de l’économie sociale et solidaire comme levier de développement et offrent dans cette perspective des ­possibilités de financement.

Acquérir une place dans l’espace public

La participation de la jeunesse algérienne dans l’espace public peut prendre des formes diverses. Certains affirment vouloir rester à distance de la politique alors que d’autres critiquent ouvertement les gouvernants en place. Ce qui ne les empêche pas de nouer localement des partenariats avec les acteurs publics pour obtenir des financements. S’ils expriment des volontés de changement ou vont contre les normes sociales dominantes, les jeunes rencontrés s’inscrivent surtout, par leurs discours comme par leurs pratiques, dans une démarche d’intégration dans la société.

Quand ils protestent dans la rue ou se mobilisent dans des associations, en dépit de la législation restrictive, de conditions sociales et économiques difficiles et des manques de financement, les jeunes Algériens font entendre leur voix et témoignent de leur aspiration à acquérir une place dans l’espace public.

Notes

(1) Selon l’Office national des statistiques algérien, les prix du sucre et de l’huile ont respectivement augmenté de 25 et 17 % en décembre 2010 par rapport à décembre 2009.

(2) Une décision du conseil du gouvernement interdit les marches pacifiques et toute autre forme de manifestation publique à Alger. La promulgation de la levée de l’état d’urgence le 23 février 2011 ne remet pas en cause cette interdiction.

(3) La Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD), qui regroupe des syndicats, des associations, des partis politiques et des collectifs non agréés, est ainsi à l’origine de plusieurs rassemblements.

(4) Les réformes annoncées portent notamment sur le régime électoral, les associations, les partis politiques et l’information. Elles commencent à être mises en œuvre à la fin de l’année 2011. En amont, des états généraux de la société civile ont été organisés du 14 au 16 juin 2011 par le Conseil national économique et social (CNES) afin de, selon président Abdelaziz Bouteflika, « libérer la parole de la société civile dans l’ordre d’un nouveau système de gouvernance ». Louisa Dris-Aït Hamadouche, « L’Algérie face au “printemps arabe” : L’équilibre par la neutralisation des contestations », in Confluences Méditerranée, no 81, printemps 2012, p. 55-67 ; Louisa Dris-Aït Hamadouche et Dris Chérif, « De la résilience des régimes autoritaires : la complexité algérienne », in L’Année du Maghreb, no 8, 2012, p. 279-301.

(5) Euromed Droits, « Mémorandum : Analyse de la loi no 12-06 du 12 janvier 2012 relative aux lois sur les associations », 16 février 2015.

(6) Loïc Le Pape, « “Histoire de voir le temps passer” : Les hittistes algériens », in Laurent Bonnefoy et Myriam Catusse (dir.), Jeunesses arabes. Du Maroc au Yémen : loisirs, cultures et politiques, La Découverte, 2013, p. 42-52.

(7) Farida Souiah, « En Algérie, partir se dit “brûler” », in Moyen-Orient no 17, janvier-mars 2013, p. 66-71.

(8) Les entretiens ont été réalisés par l’auteur en novembre et décembre 2017 à Alger, Oran, Sidi Bel Abbès, Tlemcen et Blida.

Légende de la photo ci-dessus : Si l’exécutif semble fort et inamovible, les jeunes Algériens sont loin d’être apathiques. ©Shutterstock/DariaTaneren

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°40, « Algérie : un régime en panne, une société en éveil », octobre-décembre 2018.

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