Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Les réalités parallèles de la politique étrangère de Donald Trump 

Durant la première année et demie de sa présidence, plusieurs observateurs étaient rassurés par la présence d’« adultes dans la pièce » (8) qui contrôlaient les pires instincts du 45e président. Cependant, les départs successifs du secrétaire d’État Rex Tillerson et McMaster au printemps 2018, mais surtout celui du secrétaire à la Défense James Mattis en décembre de la même année, ont sapé les espoirs que des conseillers agiraient comme garde-fous d’un président défiant les normes présidentielles. Leurs successeurs, respectivement Bolton et le secrétaire d’État Mike Pompeo, cherchent à accommoder les instincts du Président et à l’aider à les transformer en politiques concrètes (9). À titre d’exemple, Pompeo affirmait, au Forum de Davos de janvier 2019, que la dynamique de « perturbation » qui frappe actuellement le monde est un « développement positif » (10). De plus, l’administration semble travailler de concert pour confronter le régime Maduro au Vénézuéla, alors que le président Trump qualifie ce chef d’État de « marionnette » socialiste de La Havane et que John Bolton désigne Caracas comme membre d’une « troïka de la tyrannie » avec Cuba et le Nicaragua (11).

Une politique étrangère détournée par les conseillers

Pendant que Bolton et Pompeo permettent au Président de concrétiser ses instincts nationalistes, unilatéralistes et protectionnistes, ils poursuivent aussi leurs propres objectifs qui contreviennent parfois à ceux de l’agenda de Trump. Le retrait précipité de soldats américains de Syrie et d’Afghanistan annoncé à la mi-décembre 2018 en est le meilleur exemple. Bolton et Pompeo, qui souhaitaient maintenir une présence militaire en Syrie pour contenir l’influence croissante de l’Iran dans la région, ont ralenti le processus de mise en œuvre de ces décisions du Président et ont obtenu le maintien de 400 soldats en sol syrien. Dans la foulée de la démission du secrétaire à la Défense James Mattis, les militaires essaient eux aussi de minimiser les dommages collatéraux de ces annonces tant pour les alliés kurdes en Syrie que pour Zalmay Khalilzad, l’émissaire pour la paix en Afghanistan, qui mène les négociations avec les talibans. Enfin, en présentant leur évaluation des menaces mondiales pour l’année 2019 devant la commission sénatoriale sur le renseignement en janvier dernier, les figures de proue de la communauté du renseignement ont encore une fois prouvé que deux réalités parallèles existent en matière de politique étrangère aux États-Unis : celle du président Trump et celle des spécialistes d’affaires étrangères, de défense et de sécurité nationale.

Dépourvu de l’expérience nécessaire pour superviser le travail de ses conseillers (12), Trump ne peut pas garantir qu’un habile manipulateur bureaucratique comme Bolton l’empêchera de réorienter la politique étrangère dans la direction qu’il souhaite. À bien des égards, ses conseillers disposent toujours de la marge de manœuvre nécessaire pour livrer des versions édulcorées des politiques du Président.

Néanmoins, ils doivent procéder avec prudence et éviter de contredire publiquement leur patron pour ne pas subir l’opprobre de Trump ou pire, se voir montrer la porte dans la disgrâce (13). Trump ne semble exercer un réel ascendant que sur Patrick Shanahan, secrétaire à la Défense par intérim, qui s’avère bien plus docile que son prédécesseur. Ainsi, deux réalités coexistent : la politique étrangère de la rupture souhaitée par Trump et celle inspirée des idées néoconservatrices dont s’abreuvent les conseillers qui détiennent les clés du processus d’élaboration des politiques, comme Bolton et Pompeo (14). La révolution en matière d’affaires extérieures promise par le Président peut paraître bien lancée, si on se fie seulement à son fil Twitter et à ses discours. Encore une fois, il existe une réalité parallèle de la politique étrangère qui est bien moins reluisante pour le Président.

Un changement essentiellement rhétorique… jusqu’à présent

Quelles sont les conséquences de cette gestion défaillante du processus de formulation de la politique étrangère sur l’implication des États-Unis à l’international ? En se comportant de manière erratique, en assumant son inexpérience et son imprévisibilité, le Président ne se donne pas les moyens de ses ambitions, c’est-à-dire l’établissement d’une véritable politique étrangère transactionnelle qui prioriserait les intérêts de Washington au détriment de ceux de ses alliés et partenaires. Après avoir franchi le cap du mi-mandat, le chamboulement systématique de la politique extérieure promis par le Président se fait toujours attendre. À ce titre, les deux premières années de sa présidence ont été marquées par un « degré surprenant de stabilité » (15). Outre le retrait unilatéral du pacte sur le nucléaire iranien et du Partenariat Trans-Pacifique, Donald Trump ne peut se vanter que d’avoir instauré un changement rhétorique de la politique extérieure du pays. Sur bien des dossiers, Trump a dû se contenter de semer l’incertitude et inquiéter les alliés traditionnels sans toutefois atteindre les résultats escomptés.

En plus de négliger l’expertise de son appareil de sécurité nationale, Trump mène une diplomatie personnalisée parfois audacieuse, souvent risquée et presque toujours déstabilisatrice. Le Président offense les pays alliés, remet en question l’utilité de piliers de l’architecture sécuritaire des États-Unis – au premier chef l’OTAN – et se rapproche d’hommes forts, de Brasilia à Manille, en passant par Riyad. Or, pour l’instant, plusieurs de ces affronts rhétoriques pourraient être renversés assez aisément par un.e autre occupant.e du bureau Ovale. Reste à voir si ces avanies laisseront ou non des cicatrices profondes à Berlin, Londres, Ottawa et Paris, qui ont été la cible des foudres de la Maison-Blanche. De manière générale, Trump prend des risques superflus qui viennent ternir son image et celle des États-Unis. Par exemple, en discutant avec le président russe Vladimir Poutine sans être accompagné d’un preneur de notes, Trump s’expose à du chantage potentiel de la part du Kremlin et vient alimenter les théories voulant qu’il soit un agent à la solde des Russes. Dans de rares cas, le style Trump génère des occasions inattendues de s’attaquer à des problèmes qui semblaient jusqu’à récemment insolubles. Néanmoins, en acceptant de rencontrer Kim Jong-Un à Singapour en juin 2018 malgré un déficit d’expertise sur la région au Département d’État, il a offert une légitimité en tant que puissance nucléaire à Pyongyang sans rien obtenir en retour. Leur deuxième rencontre à Hanoï est venue confirmer qu’au-delà du symbolisme de la poignée de main Trump-Kim, l’« art de la négociation » était aussi soumis à la complexité des pourparlers sur le nucléaire nord-coréen à laquelle se sont heurtées les administrations précédentes. Le style Trump a aussi permis de lancer un processus de négociations commerciales avec la Chine, au coût d’une guerre tarifaire qui a placé un fardeau considérable sur les producteurs agricoles et consommateurs américains. Bien que le commerce international soit le seul enjeu sur lequel Trump semble guidé par une idéologie cohérente depuis les années 1980 (16), les résultats se font ici aussi attendre. Les renégociations d’accords de libre-échange avec la Corée du Sud, de même qu’avec le Canada et le Mexique, nous ont appris que Trump peut se contenter de modestes modifications du statu quo pour obtenir un nouveau pacte portant sa griffe. Enfin, l’approche bilatérale que privilégie Trump en diplomatie n’offre qu’un levier limité sur la puissance chinoise dont dépend l’économie des États-Unis, surtout en l’absence d’une stratégie articulée pour guider la compétition stratégique dans laquelle s’engage Washington avec Pékin (17).

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR