Rohani pourra-t-il répondre aux attentes économiques et sociales de la population iranienne ?

Les manifestations fin 2017 en Iran ont démontré à quel point le malaise économique y est une réalité. Malgré la volonté d’Hassan Rohani de concentrer ses efforts sur la question économique, les retombées positives de l’accord de Vienne tardent, ce qui ne facilite pas la transformation structurelle nécessaire.

À la suite de la réélection d’Hassan Rohani en juin 2017, le sentiment était qu’il avait choisi de concentrer ses efforts sur la question économique, comme en témoignait sa volonté de limiter les tensions politiques avec les groupes les plus radicaux. Le gouvernement semblait avoir compris qu’il devait notamment répondre à la déception générale en Iran par rapport aux retombées économiques de l’accord sur le nucléaire, jugées insuffisantes.

Un environnement macro-économique en amélioration…

L’environnement macro-économique de l’Iran s’est pourtant globalement amélioré ces dernières années. La croissance a rebondi depuis 2016 (+12,5 % en 2016 et +3,5 % en 2017), après une période 2012-2015 marquée par une croissance quasiment nulle ou négative. On peut donc même parler d’un rebond assez spectaculaire de l’économie iranienne (graphique 1).

Parallèlement, l’inflation a très nettement ralenti depuis l’élection d’Hassan Rohani en tant que président de la République en 2013 (graphique 2). La hausse des prix, qui avait connu une violente accélération de 2010 à 2013, passant de 12,4 % à près de 35 %, a très fortement ralenti depuis lors, pour atteindre 9 % en 2016 et 10 % en 2017.

Cette amélioration provient essentiellement de l’effet mécanique de la fin des sanctions liées au programme nucléaire iranien depuis 2016.

Grâce à la fin de l’embargo sur le pétrole iranien, l’Iran peut désormais exporter librement sa production pétrolière (les exportations étaient auparavant limitées à 50 % de leur potentiel). Les revenus pétroliers représentant en moyenne près de 40 % des recettes budgétaires en Iran, la fin de cet embargo pétrolier a notamment accru les revenus du gouvernement et favorisé ses dépenses. On constate ainsi que les dépenses totales du gouvernement iranien sont passées de 16,1 % du PIB en 2015 à 17 % en 2016, ce qui a évidemment stimulé la croissance. De plus, le desserrement de l’embargo financier contre l’Iran, allié à un accroissement des réserves en devises (du fait de la hausse des exportations pétrolières), a permis à l’Iran d’accroître ses importations, notamment de produits intermédiaires et de pièces nécessaires à la production, ce qui a relancé la production industrielle : l’indice de production industrielle pour les grands établissements manufacturiers a progressé de 7,9 % en 2016, alors qu’il avait reculé de 2,9 % en 2015 (Banque centrale d’Iran).

En parallèle, les autorités iraniennes ont pratiqué une politique économique rigoureuse pour lutter contre l’inflation. La politique monétaire est ainsi devenue beaucoup plus restrictive à partir de 2013. On constate à ce propos que la monnaie détenue par le public a enregistré un très net tassement de sa progression à partir de 2013, avec un taux de croissance annuel moyen de 6 % durant la période 2013-2016 contre 32,4 % durant les deux mandats présidentiels de Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013).

De plus, alors que la monnaie iranienne s’était effondrée sur ce marché par rapport au dollar depuis 2011, on est revenu depuis 2013, début des négociations de l’accord de Vienne, à une dépréciation plus progressive et moins heurtée par rapport à la monnaie américaine (graphique 3). Il est clair que la stabilisation relative de la monnaie iranienne par rapport au dollar doit beaucoup à la négociation de l’accord sur le nucléaire, puisque l’on peut remarquer que la monnaie iranienne se stabilise dès 2013, c’est-à-dire au début du processus de négociation qui a conduit à cet accord. Ceci fait d’ailleurs dire à de nombreux commentateurs que le véritable ministre de l’Économie d’Hassan Rohani a été en réalité Mohammad Javad Zarif, le ministre des Affaires étrangères…

… Mais des tensions sociales persistantes

Or, cette amélioration de l’environnement macro-économique n’a pas empêché l’irruption des manifestations les plus violentes qu’ait connues l’Iran depuis 2009, manifestations qui, en grande partie, résultaient de revendications des plus pauvres, du fait de tensions sociales persistantes. Cette amélioration de la situation économique relativement récente (datant de 2016) n’a pas suffi à faire oublier les difficultés économiques et sociales qui « travaillent » en profondeur la société iranienne : un chômage élevé et une perception dans la population que la corruption est omniprésente.

D’après le Statistical Center of Iran (SCI), le taux de chômage se situait en 2016 à 12,4 % de la population active. Or, la plupart des observateurs en Iran savent que le taux de chômage officiel sous-estime la réalité, puisqu’il suffit de travailler une heure par semaine pour ne pas être considéré au chômage. En 2013, des estimations du SCI (1), qui ajoutait au nombre des chômeurs ceux qui travaillent moins de 16 heures par semaine, ainsi que les emplois « fictifs », portaient le taux de chômage « réel » à 22,9 % ! En outre, il faut noter que le chômage touche particulièrement les jeunes, puisque le taux de chômage des 15-29 ans était en 2016 de 25,9 %, ce qui est d’autant plus préoccupant que la plupart sont diplômés.

Ces tensions sur le marché du travail s’expliquent avant tout par des tendances démographiques spécifiques. L’Iran a enregistré une forte croissance de sa population au début des années 1980 qui laissait présager, 20 à 30 ans plus tard, une forte croissance de la population active. Ainsi, en 2016, la population active en Iran a progressé de près de 1,1 million de personnes. Il est donc quasi impossible pour l’économie iranienne de faire face à une telle hausse des demandeurs d’emploi. Par ailleurs, il est clair que ces difficultés sont amplifiées par des problèmes structurels à l’économie iranienne et notamment le poids excessif des secteurs public et parapublic, qui contrôlent 80 % de l’économie iranienne (voir plus bas).

Il existe parallèlement un mécontentement général par rapport à la question de la corruption en Iran, dont la réalité est à nuancer. Si l’on prend le classement « Doing Business » de la Banque mondiale (instrument permettant de mesurer l’attractivité des environnements des affaires dans le monde), on constate que l’Iran est à la 124e place sur 190 pays. Cela signifie que l’environnement des affaires iranien est certes peu attractif, mais conforme à ce que l’on peut trouver dans de nombreux pays émergents (tels le Brésil ou l’Argentine). Il faut noter en outre que sur des questions comme la gestion des permis de construction, l’Iran est à la 25e place. La perception d’un niveau de corruption élevé reste malgré tout très répandue en Iran et touche l’ensemble des classes sociales (2), estimant que la plupart des institutions publiques (justice, système fiscal, banques publiques, etc.) sont inefficaces et ne servent qu’à favoriser certains groupes proches du pouvoir. (Évidemment, ce sentiment est basé sur une réalité : on sait ainsi que des pans entiers de l’économie iranienne contrôlés par les Fondations (3) et les Pasdarans ne payent aucun impôt.) On peut penser que la persistance de fortes inégalités explique en partie cette perception exagérée de corruption, tant le discours officiel en Iran érige la justice sociale comme une des valeurs fondatrices de la République islamique. Or, le niveau élevé des inégalités en matière de répartition des revenus – l’indicateur de Gini de la Banque mondiale pour l’Iran affichait 38,8 en 2014 – ou en matière d’accès à l’éducation, au marché du travail ou au marché du crédit (4) démontre l’écart entre les slogans révolutionnaires et la réalité. D’autre part, cette perception d’un système économique complètement corrompu peut également être reliée au sentiment d’une grande « distance » entre les autorités et la population lié à l’insuffisance du caractère démocratique du système politique iranien…

On peut ainsi émettre l’hypothèse qu’une grande partie de la population iranienne a cru que l’accord sur le nucléaire allait faire disparaître d’un coup tous ces problèmes sociaux et qu’il est donc possible que les manifestations récentes qui ont secoué l’Iran traduisent une déception compte tenu de résultats insuffisants, déception dont le gouvernement iranien n’a pas su prendre la mesure, notamment chez les plus pauvres. Les autorités iraniennes ont également commis des erreurs de politique économique, en proposant un budget 2018/2019 plutôt marqué par l’austérité et notamment un projet de diminution des subventions sur le prix de l’essence.

Quelles perspectives pour l’économie iranienne ?

Les perspectives économiques de la République islamique vont être dépendantes de deux facteurs : les évolutions du marché pétrolier mondial et le type de politique économique qui sera mis en œuvre en Iran.

Le marché pétrolier

Face à la très forte réduction des cours du pétrole sur le marché mondial depuis 2014, notamment provoquée par la hausse du pétrole américain de schiste, l’OPEP a mis en place un accord de réduction des quotas de production début 2017, dont l’Iran a été exempté (avec le Nigéria et la Lybie), résultat d’une coopération effective avec l’Arabie saoudite. Pour Téhéran, il a été jugé qu’une telle demande de réduction aurait été injuste, en empêchant le pays de bénéficier de la fin de l’embargo pétrolier contre lui. Il est intéressant de constater que l’Arabie saoudite, qui avait très largement profité de l’embargo pétrolier sur l’Iran pour augmenter sa production et sa part de marché dans le monde durant la période 2010-2015, a cette fois accepté que l’Iran puisse augmenter sa production (graphique 4). Il ne faut pas oublier que les économies de l’Arabie saoudite et de l’Iran restent très dépendantes des revenus pétroliers, qui y représentent respectivement 90 et 40 % des recettes budgétaires. Pour l’Arabie saoudite, il valait mieux un accord global de réduction de la production de pétrole, tout en autorisant une augmentation négociée de la production iranienne (de 90 000 barils par jour durant le premier semestre 2017) que pas d’accord du tout.

L’accord d’encadrement de la production de l’OPEP ayant été maintenu jusqu’à la fin 2018, on peut penser que dans un contexte de reprise de l’économie mondiale (5), le prix du pétrole pourrait, en 2018, continuer sa progression commencée en 2017. Une telle évolution aurait mécaniquement un impact positif sur la croissance de l’économie iranienne de cette année.

Quelle politique économique ?

La politique économique de Rohani pendant son deuxième mandat devra réussir à surmonter trois challenges :

• La nécessaire restructuration du secteur bancaire

La politique économique d’Hassan Rohani continuera d’être marquée durant les prochaines années par la nécessité d’à la fois stabiliser l’environnement macroéconomique et maintenir une croissance élevée. On sait qu’atteindre ce double objectif nécessite un système bancaire solide et efficace, capable d’assurer la bonne sélection parmi les emprunteurs. Or, le secteur bancaire iranien, particulièrement affecté par la récession de l’économie iranienne en 2011-2013, est, du fait du poids de ses créances douteuses, dans une situation financière très fragile. Le gouvernement iranien doit donc absolument dégager les fonds publics nécessaires pour recapitaliser le système bancaire et faire disparaître ces créances douteuses.

Parallèlement, la volonté du président iranien de favoriser le développement du secteur privé implique également une profonde refonte de la gouvernance du système bancaire. On sait que le système bancaire iranien depuis la Révolution a été utilisé pour financer de manière automatique les activités des secteurs public et parapublic. Il est donc prioritaire que les financements accordés à ces secteurs soient limités, ce qui demande une réduction des dépenses quasi-fiscales en Iran (6), ce qui impliquera sans doute des arbitrages politiques douloureux.

• La nécessaire privatisation

Jusqu’à aujourd’hui, les différentes campagnes de privatisation en Iran ont en fait permis au secteur parapublic iranien de racheter de nombreuses entreprises publiques ou privées. Les autorités iraniennes sont conscientes de la nécessité de vendre les entreprises publiques à de véritables investisseurs privés, ce qui ne pourra passer que par un accord « politique » avec le secteur parapublic. La récente déclaration de l’ayatollah Ali Khamenei, qui vient en janvier 2018 de demander à l’armée et aux Pasdarans de vendre les entreprises qu’ils possèdent (7), peut être vue positivement. Il faut toutefois noter que le gouvernement iranien devra créer aussi un environnement des affaires plus attractif, s’il veut un véritable essor du secteur privé. Cela implique notamment de garantir la propriété privée, de limiter la bureaucratie. Enfin, il est clair que le développement du secteur privé dépendra aussi de la capacité de l’Iran à attirer plus d’investissements étrangers… Ce qui permettrait en retour un développement du secteur privé iranien, qui pourrait se positionner comme associé ou sous-traitant des investisseurs étrangers.

• Restructurer les institutions publiques

Un autre élément freinant le développement du secteur privé est l’absence de confiance « verticale » des entrepreneurs iraniens dans les institutions publiques (justice commerciale, système fiscal, secteur bancaire public, etc.), jugées à la fois inefficaces et « corrompues », comme nous l’avons vu précédemment.

On le voit. Les challenges que devra affronter Hassan Rohani en matière économique sont énormes. La difficulté de la tâche est notamment liée au fait que les réformes nécessaires comme celles concernant le fonctionnement des institutions publiques prendront du temps, alors que les attentes de la population sont très pressantes.

Graphique 1
Graphique 2
Graphique 3
Graphique 4

Notes

(1) Cf. Thierry Coville, « L’économie iranienne après l’élection de Hassan Rohani », Confluences Méditerranée, 2014/1, no 88, p. 67.

(2) Ce sentiment est également très présent chez les entrepreneurs du secteur privé. Cf. Thierry Coville, « The Family Business in Iran since the Islamic revolution as a mode of coordination » (non publié).

(3) Cf. Mehrdad Vahabi et Thierry Coville, « L’économie politique de la république islamique d’Iran », Revue internationale des études du développement, 2017-1, 229, p. 11-32.

(4) Cf. Djavad Salehi-Isfahani, « Poverty and income inequality in the Islamic Republic of Iran », Revue internationale des études du développement, 2017-1, 229, p. 113-136. Dans cet article, l’auteur montre notamment que la pauvreté a plutôt reculé depuis la révolution et que c’est surtout un problème d’inégalités qui se pose désormais en Iran.

(5) Le FMI prévoyait en janvier 2018 une accélération de la croissance mondiale à 3,9 % en 2018 et 2019, après 3,7 % en 2017.

(6) Thierry Coville, L’économie de l’Iran islamique : entre ordre et désordres, Paris, L’Harmattan, 2002.

(7) Cf. Leyman Zelanova, « Iran’s decision on IRGC may affect ties with the rest of the world », Trend, 23 janvier 2018.

Légende de la photo en premire page : Le 5 janvier 2018, des manifestants défilent en soutien au régime iranien dans les rues de Téhéran, deux jours après l’annonce par les Gardiens de la Révolution de la fin des protestations. Déclenchées le 28 décembre dans plusieurs dizaines de villes du pays sur la base de revendications économiques (principalement de la part des jeunes et des milieux ruraux), celles-ci s’étaient rapidement tournées contre le régime lui-même, prenant pour cible des bâtiments gouvernementaux et des postes de police et faisant 21 morts. (© Shutterstock/Thomas Koch) 

Article paru dans la revue Diplomatie n°91, « Iran vs Arabie saoudite : Luttes d’influence dans le Golfe », mars-avril 2018.

Thierry Coville et Mehrdad Vahabi (dir.), « L’économie politique de la République islamique d’Iran », Revue internationale des études du développement, vol. 1, no 229, Publications de la Sorbonne, avril 2017.

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