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Rohani pourra-t-il répondre aux attentes économiques et sociales de la population iranienne ?

On peut ainsi émettre l’hypothèse qu’une grande partie de la population iranienne a cru que l’accord sur le nucléaire allait faire disparaître d’un coup tous ces problèmes sociaux et qu’il est donc possible que les manifestations récentes qui ont secoué l’Iran traduisent une déception compte tenu de résultats insuffisants, déception dont le gouvernement iranien n’a pas su prendre la mesure, notamment chez les plus pauvres. Les autorités iraniennes ont également commis des erreurs de politique économique, en proposant un budget 2018/2019 plutôt marqué par l’austérité et notamment un projet de diminution des subventions sur le prix de l’essence.

Quelles perspectives pour l’économie iranienne ?

Les perspectives économiques de la République islamique vont être dépendantes de deux facteurs : les évolutions du marché pétrolier mondial et le type de politique économique qui sera mis en œuvre en Iran.

Le marché pétrolier

Face à la très forte réduction des cours du pétrole sur le marché mondial depuis 2014, notamment provoquée par la hausse du pétrole américain de schiste, l’OPEP a mis en place un accord de réduction des quotas de production début 2017, dont l’Iran a été exempté (avec le Nigéria et la Lybie), résultat d’une coopération effective avec l’Arabie saoudite. Pour Téhéran, il a été jugé qu’une telle demande de réduction aurait été injuste, en empêchant le pays de bénéficier de la fin de l’embargo pétrolier contre lui. Il est intéressant de constater que l’Arabie saoudite, qui avait très largement profité de l’embargo pétrolier sur l’Iran pour augmenter sa production et sa part de marché dans le monde durant la période 2010-2015, a cette fois accepté que l’Iran puisse augmenter sa production (graphique 4). Il ne faut pas oublier que les économies de l’Arabie saoudite et de l’Iran restent très dépendantes des revenus pétroliers, qui y représentent respectivement 90 et 40 % des recettes budgétaires. Pour l’Arabie saoudite, il valait mieux un accord global de réduction de la production de pétrole, tout en autorisant une augmentation négociée de la production iranienne (de 90 000 barils par jour durant le premier semestre 2017) que pas d’accord du tout.

L’accord d’encadrement de la production de l’OPEP ayant été maintenu jusqu’à la fin 2018, on peut penser que dans un contexte de reprise de l’économie mondiale (5), le prix du pétrole pourrait, en 2018, continuer sa progression commencée en 2017. Une telle évolution aurait mécaniquement un impact positif sur la croissance de l’économie iranienne de cette année.

Quelle politique économique ?

La politique économique de Rohani pendant son deuxième mandat devra réussir à surmonter trois challenges :

• La nécessaire restructuration du secteur bancaire

La politique économique d’Hassan Rohani continuera d’être marquée durant les prochaines années par la nécessité d’à la fois stabiliser l’environnement macroéconomique et maintenir une croissance élevée. On sait qu’atteindre ce double objectif nécessite un système bancaire solide et efficace, capable d’assurer la bonne sélection parmi les emprunteurs. Or, le secteur bancaire iranien, particulièrement affecté par la récession de l’économie iranienne en 2011-2013, est, du fait du poids de ses créances douteuses, dans une situation financière très fragile. Le gouvernement iranien doit donc absolument dégager les fonds publics nécessaires pour recapitaliser le système bancaire et faire disparaître ces créances douteuses.

Parallèlement, la volonté du président iranien de favoriser le développement du secteur privé implique également une profonde refonte de la gouvernance du système bancaire. On sait que le système bancaire iranien depuis la Révolution a été utilisé pour financer de manière automatique les activités des secteurs public et parapublic. Il est donc prioritaire que les financements accordés à ces secteurs soient limités, ce qui demande une réduction des dépenses quasi-fiscales en Iran (6), ce qui impliquera sans doute des arbitrages politiques douloureux.

• La nécessaire privatisation

Jusqu’à aujourd’hui, les différentes campagnes de privatisation en Iran ont en fait permis au secteur parapublic iranien de racheter de nombreuses entreprises publiques ou privées. Les autorités iraniennes sont conscientes de la nécessité de vendre les entreprises publiques à de véritables investisseurs privés, ce qui ne pourra passer que par un accord « politique » avec le secteur parapublic. La récente déclaration de l’ayatollah Ali Khamenei, qui vient en janvier 2018 de demander à l’armée et aux Pasdarans de vendre les entreprises qu’ils possèdent (7), peut être vue positivement. Il faut toutefois noter que le gouvernement iranien devra créer aussi un environnement des affaires plus attractif, s’il veut un véritable essor du secteur privé. Cela implique notamment de garantir la propriété privée, de limiter la bureaucratie. Enfin, il est clair que le développement du secteur privé dépendra aussi de la capacité de l’Iran à attirer plus d’investissements étrangers… Ce qui permettrait en retour un développement du secteur privé iranien, qui pourrait se positionner comme associé ou sous-traitant des investisseurs étrangers.

• Restructurer les institutions publiques

Un autre élément freinant le développement du secteur privé est l’absence de confiance « verticale » des entrepreneurs iraniens dans les institutions publiques (justice commerciale, système fiscal, secteur bancaire public, etc.), jugées à la fois inefficaces et « corrompues », comme nous l’avons vu précédemment.

On le voit. Les challenges que devra affronter Hassan Rohani en matière économique sont énormes. La difficulté de la tâche est notamment liée au fait que les réformes nécessaires comme celles concernant le fonctionnement des institutions publiques prendront du temps, alors que les attentes de la population sont très pressantes.

Graphique 1
Graphique 2
Graphique 3
Graphique 4

Notes

(1) Cf. Thierry Coville, « L’économie iranienne après l’élection de Hassan Rohani », Confluences Méditerranée, 2014/1, no 88, p. 67.

(2) Ce sentiment est également très présent chez les entrepreneurs du secteur privé. Cf. Thierry Coville, « The Family Business in Iran since the Islamic revolution as a mode of coordination » (non publié).

(3) Cf. Mehrdad Vahabi et Thierry Coville, « L’économie politique de la république islamique d’Iran », Revue internationale des études du développement, 2017-1, 229, p. 11-32.

(4) Cf. Djavad Salehi-Isfahani, « Poverty and income inequality in the Islamic Republic of Iran », Revue internationale des études du développement, 2017-1, 229, p. 113-136. Dans cet article, l’auteur montre notamment que la pauvreté a plutôt reculé depuis la révolution et que c’est surtout un problème d’inégalités qui se pose désormais en Iran.

À propos de l'auteur

Thierry Coville

Thierry Coville

Chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), spécialiste de l’Iran et enseignant-chercheur à Novancia Business School.

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