Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Vers la fin de la supériorité technologique des États-Unis ?

Un leadership contesté

Dès les années 1990, les nouvelles technologies de l’information et de la communication ont été ciblées par la Chine comme de potentiels instruments de compensation de la puissance militaire américaine. La réorientation capitaliste de l’économie nationale, initiée par Deng Xiaoping, assortie d’une politique volontariste de soutien à l’économie numérique et à la modernisation de l’Armée populaire de libération (APL), placent désormais la Chine en position de rivale des États-Unis.

En 1999, deux colonels de l’armée de l’air chinoise, Qiao Liang et Wang Xiangsui, posèrent dans un ouvrage majeur, La Guerre hors limites, les conditions de possibilité d’un « rattrapage » chinois de la puissance militaire américaine. Ce livre trace les grandes lignes de ce qui constitue, encore aujourd’hui, la stratégie militaire de la Chine à l’ère informatique. Constatant l’impossibilité d’égaler les capacités militaires et technologiques des États-Unis sur le plan conventionnel, les auteurs recommandent de préparer l’APL à une forme de guerre asymétrique, dérégulée, pour contrebalancer et, par suite, abolir l’hégémonie américaine. À cet égard, ils préconisent notamment le recours aux cyberattaques afin de déstabiliser, à la fois, la coordination des forces armées américaines (en coupant leurs télécommunications, par exemple) et le régime sociopolitique des États-Unis (attaques informatiques des infrastructures énergétiques, financières et sanitaires, guerre de l’information, etc.).

L’ouvrage s’insère pleinement dans la stratégie chinoise de développement des télécommunications et des technologies numériques émergentes, esquissée à la fin des années 1980. Entre 1997 et 2009, le gouvernement aurait investi 4,3 milliards de yuans dans la construction d’infrastructures dédiées à l’Internet, selon le White Paper on the Internet in China, publié par le Parti communiste (PCC) en 2010. Les grandes entreprises de télécommunications (China Telecom, China Unicom et China Mobile) en furent d’abord les principales bénéficiaires. Toutefois, ce sont les grandes firmes numériques, les « BATHX » (Baidu, Alibaba, Tencent, Huawei, Xiaomi), qui installèrent la Chine au rang de puissance technologique à partir des années 2010, grâce au soutien financier, infrastructurel et politique de l’État. Depuis son introduction au NASDAQ, en 2005, Baidu a ainsi vu sa capitalisation boursière multipliée par 14, et son revenu net a été multiplié par 60 entre 2007 et 2015, malgré d’importantes pertes l’année suivante. Dans cette ascension, deux périodes de forte accélération se dégagent : 2009-2010 et 2013-2014. La première correspond au départ (forcé) de Google du marché chinois – laissant le moteur de recherche de Baidu en position de quasi-monopole –, à la publication du White Paper on the Internet in China, à l’explosion du nombre d’utilisateurs d’Internet en Chine et à l’accroissement spectaculaire de l’accès au haut-débit ; la seconde est concomitante de l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping et du développement accru des TIC et des technologies dites de « Big Data », coordonné par le PCC.

Une nouvelle étape est franchie, entre 2016 et 2017, lorsque le gouvernement accorde la priorité au développement de l’intelligence artificielle. En juillet 2017, le Conseil des affaires de l’État chinois dévoile le « Plan de développement de la prochaine génération d’intelligence artificielle ». Dans le prolongement du plan « Made in China 2025 », il vise à ériger la Chine au rang de première puissance technologique d’ici 2030, et de première puissance globale à l’horizon 2049 (centenaire de la République populaire). La Chine s’appuie sur un modèle de développement dit de « fusion civilo-militaire », théorisé par Xi Jinping lui-même, dont le but est d’édifier un complexe partidaire-entrepreneurial, dans lequel le PCC, l’APL et les firmes numériques joignent leurs efforts pour asseoir la puissance numérique chinoise. Il n’est d’ailleurs pas anodin que le premier à avoir envisagé publiquement une telle collaboration pour le développement de l’IA (sous le nom de « China Brain Plan ») soit Robin Li, le PDG de Baidu, en 2010 (2).

Un projet concurrent du modèle américain

 

À travers la concurrence technologique que se livrent les États-Unis et la Chine, deux modèles s’affrontent : un modèle néolibéral (États-Unis) et un modèle dirigiste (Chine). Le premier forme un ensemble hétérogène de mécanismes incitatifs en direction des firmes numériques (allègements fiscaux, subventions directes, contrats lucratifs), conçus pour les encourager à partager leurs innovations avec le gouvernement et, tout spécialement, le Pentagone : la TOS en est l’illustration. Le second, propre à la Chine, encadrait naguère le développement techno-militaire américain : l’État et le PCC énoncent les grandes orientations stratégiques que les firmes numériques doivent mettre en application – le plan IA en est la manifestation typique.

Pour lors, les États-Unis et leurs firmes numériques continuent de concentrer les principales innovations technologiques, dans le domaine de la 5G, du cloud computing, de l’Internet des Objets (IoT), ou encore de l’intelligence artificielle. L’industrie américaine des semiconducteurs (Intel, Nvidia, AMD, Qualcomm, S3 Graphics) domine le marché mondial (46 % des ventes), ce qui offre un avantage de poids au secteur national des technologies de l’information. Les États-Unis possèdent également le plus grand nombre de data centers (1763), loin devant la Chine (78). Et le chiffres d’affaires cumulé des GAFAM en 2017 s’élevait à 648,7 milliards de dollars, contre 164,9 milliards pour les BATHX.

Cependant, la Chine gagne du terrain. Elle est aujourd’hui le pays disposant du plus grand nombre de superordinateurs (227) : 45 % d’entre eux y sont localisés, contre 21,8 % aux États-Unis. En 2016, le Sunway TaihuLight chinois, développé par le National Research Center of Parallel Computer Engineering & Technology (NRCPC), est devenu le superordinateur le plus puissant au monde, avant d’être détrôné deux ans plus tard par le Summit d’IBM. Pour la première fois, la Chine développait un superordinateur conçu uniquement avec des processeurs chinois, les États-Unis ayant interdit à Intel d’exporter ses processeurs vers la Chine pour des raisons de sécurité nationale.

Par ailleurs, la Chine domine la production mondiale de métaux rares : elle produit 67 % du germanium (utilisé pour les panneaux solaires, la fibre optique ou l’électronique), 55 % du vanadium (industrie aérospatiale) et 95 % des terres rares (utiles à la production d’énergies renouvelables, de technologies de l’information, de systèmes de défense antimissile, dans l’aérospatiale et, de façon générale, dans l’ensemble des technologies duales) (3). Grâce à sa politique de quotas, de contrôle des exportations, de monopolisation de l’exploitation des ressources, mais aussi grâce à son immense marché de plus de 800 millions d’internautes, la Chine est parvenue à tenir nombre d’entreprises de haute technologie dans sa dépendance, en subordonnant tacitement l’accès à ses métaux rares (et notamment à ses terres rares) au transfert de leurs technologies (4).

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