Vers la fin de la supériorité technologique des États-Unis ?

Un projet concurrent du modèle américain

À travers la concurrence technologique que se livrent les États-Unis et la Chine, deux modèles s’affrontent : un modèle néolibéral (États-Unis) et un modèle dirigiste (Chine). Le premier forme un ensemble hétérogène de mécanismes incitatifs en direction des firmes numériques (allègements fiscaux, subventions directes, contrats lucratifs), conçus pour les encourager à partager leurs innovations avec le gouvernement et, tout spécialement, le Pentagone : la TOS en est l’illustration. Le second, propre à la Chine, encadrait naguère le développement techno-militaire américain : l’État et le PCC énoncent les grandes orientations stratégiques que les firmes numériques doivent mettre en application – le plan IA en est la manifestation typique.

Pour lors, les États-Unis et leurs firmes numériques continuent de concentrer les principales innovations technologiques, dans le domaine de la 5G, du cloud computing, de l’Internet des Objets (IoT), ou encore de l’intelligence artificielle. L’industrie américaine des semiconducteurs (Intel, Nvidia, AMD, Qualcomm, S3 Graphics) domine le marché mondial (46 % des ventes), ce qui offre un avantage de poids au secteur national des technologies de l’information. Les États-Unis possèdent également le plus grand nombre de data centers (1763), loin devant la Chine (78). Et le chiffres d’affaires cumulé des GAFAM en 2017 s’élevait à 648,7 milliards de dollars, contre 164,9 milliards pour les BATHX.

Cependant, la Chine gagne du terrain. Elle est aujourd’hui le pays disposant du plus grand nombre de superordinateurs (227) : 45 % d’entre eux y sont localisés, contre 21,8 % aux États-Unis. En 2016, le Sunway TaihuLight chinois, développé par le National Research Center of Parallel Computer Engineering & Technology (NRCPC), est devenu le superordinateur le plus puissant au monde, avant d’être détrôné deux ans plus tard par le Summit d’IBM. Pour la première fois, la Chine développait un superordinateur conçu uniquement avec des processeurs chinois, les États-Unis ayant interdit à Intel d’exporter ses processeurs vers la Chine pour des raisons de sécurité nationale.

Par ailleurs, la Chine domine la production mondiale de métaux rares : elle produit 67 % du germanium (utilisé pour les panneaux solaires, la fibre optique ou l’électronique), 55 % du vanadium (industrie aérospatiale) et 95 % des terres rares (utiles à la production d’énergies renouvelables, de technologies de l’information, de systèmes de défense antimissile, dans l’aérospatiale et, de façon générale, dans l’ensemble des technologies duales) (3). Grâce à sa politique de quotas, de contrôle des exportations, de monopolisation de l’exploitation des ressources, mais aussi grâce à son immense marché de plus de 800 millions d’internautes, la Chine est parvenue à tenir nombre d’entreprises de haute technologie dans sa dépendance, en subordonnant tacitement l’accès à ses métaux rares (et notamment à ses terres rares) au transfert de leurs technologies (4).

Par-delà les opérations d’espionnage industriel menées par des firmes comme Huawei ou ZTE, la capacité de la Chine à rivaliser avec le leadership (technologique) américain ressortit sans doute plus fondamentalement à l’aptitude de l’État et du PCC à dicter la stratégie économique du pays. Dans le domaine de l’IA, les bribes de stratégie exposées par Donald Trump (5) et le Pentagone (6), en février 2019, fussent-elles assorties d’une Commission nationale stratégique (7) et d’un Centre de recherche public (JAIC) (8) coordonné par le DoD, ne constituent en rien un projet cohérent susceptible de rivaliser avec la stratégie chinoise. Tout au plus s’agit-il d’une déclinaison – pour le moment très abstraite – de la TOS appliquée à l’IA.

Demeure la croyance en la capacité du secteur privé à prendre en charge la destinée stratégique de l’État. Encore faut-il que les intérêts du secteur privé, ou plus simplement des « GAFAM », soient solubles dans ceux du gouvernement. En plein conflit économique sino-américain, ces entreprises continuent de transférer leurs compétences en Chine. Exemple emblématique, en 2017, après sept années d’exil, et tandis que la rivalité techno-militaire entre les deux pays se cristallise autour de cette technologie, Google met en scène son retour à Pékin avec l’ouverture d’un centre de recherche et de formation en intelligence artificielle destiné à la communauté des ingénieurs chinois. Amazon, Facebook, Apple et Microsoft ne sont pas en reste, qui rivalisent de séduction auprès de la Chine, les uns (Amazon et Microsoft) suivant l’exemple de Google en annonçant l’ouverture de centres de R&D, les autres (Apple (9) et Facebook (10)) se pliant aux règles de la censure. Or, des choix stratégiques de ces firmes dépendront sans doute le maintien ou la fin de la supériorité technologique américaine.

Le leadership technologique américain

Capitalisation boursière des grandes entreprises technologiques, en milliards de dollars (décembre 2018)

Notes

(1) Steve Blank, « The National Defense Strategy : A Compelling Call for Defense Innovation », War on the Rocks, 12 février 2018 (https://​bit​.ly/​2​I​W​g​fOu).

(2) Charles Thibout, « La Chine : bientôt leader mondial de l’intelligence artificielle ? », Les Grands Dossiers de Diplomatie, no 45, juin-juillet 2018, p. 35-37.

(3) Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares : la face cachée de la transition énergétique et numérique, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2018.

(4) Valérie Niquet, « La Chine et l’arme des terres rares », Revue internationale et stratégique, no 84, 2011/4, p. 105-113.

(5) Donald J. Trump, Executive Order on Maintening American Leadership in Artificial Intelligence, The White House, Washington, DC, 11/02/2019.

(6) DoD, Summary of the 2018 Department of Defense Artificial Intelligence Strategy. Harnessing AI to Advance Our Security and Prosperity, Arlington, VA, 12/02/2019.

(7) Charles Thibout, « De l’IA en Amérique : les GAFAM mènent la danse stratégique », IRIS, 30/01/2019.

(8) Joint Artificial Intelligence Center.

(9) Ryan Gallagher, « New site exposes how Apple censors apps in China », The Intercept, 01/02/2019.

(10) Shannon Liao, « After a single day, Facebook is pushed out of China again », The Verge, 25/07/2018.

Légende de la photo en premièer page : Alors que Xi Jinping a annoncé son intention de faire de la Chine « une cyber-superpuissance » capable d’être d’ici une dizaine d’années le leader mondial en intelligence artificielle, en informatique quantique, en semi-conducteurs et réseaux mobiles 5G, les États-Unis ont déjà commencé à prendre du retard dans certains domaines. En effet, en 2017, près de la moitié des sommes investies à l’échelle mondiale dans le domaine de l’intelligence artificielle sont allées vers la Chine, contre 38 % en direction des États-Unis. (© Shutterstock/Bee Bright)

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Lorem risus. venenatis eleifend Donec tempus ut adipiscing
Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR