Magazine Moyen-Orient

Parler aux talibans : un processus de paix en Afghanistan ?

Le 28 février, Ashraf Ghani formule une « proposition de paix » aux talibans, incluant entre autres leur reconnaissance comme parti politique, la libération de leurs prisonniers et la levée des sanctions internationales contre eux, sous réserve que les droits des citoyens, femmes incluses, soient respectés, et que la Constitution soit reconnue, quitte à être amendée. Les talibans ne répondent pas à cette offre, mais ils accepteront en juin, pour la première fois, un cessez-le-feu de trois jours lors des fêtes de l’Aïd el-Fitr. En dépit de scènes de fraternisation inattendues, ils rejetteront sa prolongation, comme ils rejetteront, en août, une deuxième proposition d’un cessez-le-feu de trois mois. À cette date, le dialogue est engagé entre talibans et émissaires américains. Une nouvelle phase commence.

Le dialogue entre États-Unis et talibans

Les contacts entre émissaires américains et talibans ne sont pas nouveaux, mais ils ont pris un tour différent quand Alice Wells, du Département d’État, a ouvert le dialogue avec le bureau des talibans à Doha après que la Maison Blanche eut changé de ligne, donnant le feu vert pour des contacts directs, alors que Washington demandait jusque-là aux talibans de discuter avec Kaboul. Le 21 septembre 2018, Zalmay ­Khalilzad, diplomate américain d’origine afghane, est nommé « représentant spécial pour la réconciliation en Afghanistan ». En octobre, il entame une première tournée combinant un dialogue avec les talibans à Doha et des entretiens avec les dirigeants afghans, pakistanais, qataris, émiratis, et saoudiens. Une deuxième séquence, puis une troisième se tiennent en novembre 2018 au Qatar et en décembre aux Émirats arabes unis, où les talibans refusent une fois encore de rencontrer la délégation de Kaboul pourtant sur place. Des représentants pakistanais, saoudiens et émiratis participent cependant à la réunion d’Abou Dhabi.

La quatrième rencontre, en janvier 2019 à Doha, semble faire avancer les choses, sans qu’on sache si l’annonce soudaine faite fin décembre par Donald Trump de vouloir retirer 7 000 hommes d’Afghanistan (la moitié des 14 000 incluant les forces intégrées à l’OTAN et les forces spéciales, sous commandement unique américain) y a joué un rôle positif ou a au contraire renforcé les positions des talibans. Au terme de six jours de négociations, Zalmay Khalilzad déclare qu’une « esquisse de cadre » a été définie. Mais il ajoute en bon diplomate que « rien n’est agréé tant que tout n’est pas agréé ». Les talibans se félicitent de leur côté des « progrès » accomplis, mais préviennent : tant que la question du retrait des forces étrangères ne sera pas réglée, les avancées sur les autres questions seront impossibles. Ils réitèrent leur engagement sur une question décisive : ils veilleront à ce que l’Afghanistan ne soit pas « une plate-forme pour les individus ou les groupes terroristes internationaux ».

En parallèle avec les rencontres américaines, la Russie en organise, sous un autre format, deux autres à Moscou, auxquelles participent une délégation du bureau du Qatar des talibans, dirigée par Sher Mohammad Abbas Stanikzaï, et des représentants d’une dizaine de pays. Kaboul boycotte la rencontre du 8 novembre 2018, où sont toutefois présents des membres du Haut Conseil pour la paix. Sher Mohammad Abbas Stanikzaï affiche une position dure sur la Constitution afghane, alors même que les talibans avaient multiplié les messages rassurants pour affirmer que les excès du passé, lorsqu’ils étaient au pouvoir, ne seraient pas renouvelés. La seconde rencontre de Moscou, début février 2019, est amèrement commentée par Ashraf Ghani, car ont été invités, outre les talibans, nombre de ses opposants politiques, certains étant candidats à l’élection présidentielle : pour lui, ces rencontres sont inutiles, car aucun délégué afghan ne dispose d’un pouvoir exécutif, même si ces délégués affirment aux talibans qu’on ne saurait remettre en cause les acquis des années Karzaï et Ghani, en particulier sur le statut des femmes. Courtisés par les Russes comme par les Américains, les talibans, jadis définis comme « terroristes », disposent désormais d’une légitimité internationale, même si les combats et les attentats se poursuivent sur le terrain.

Une cinquième rencontre entre Zalmay Khalilzad et les talibans s’ouvre au Qatar le 25 février 2019. Les deux délégations sont renforcées. Libéré en octobre 2018 par les Pakistanais sur pression de Washington, le mollah Abdoul Ghani Baradar, cofondateur du mouvement taliban, rejoint Doha, et prend la tête de la Commission politique, même si Sher Mohammad Abbas Stanikzaï continue de mener les négociations. Du côté américain, le général Scott Miller, chef des forces de l’OTAN et américaines en Afghanistan, fait également le voyage. Zalmay Khalilzad parle d’entretiens « solides et productifs », le porte-parole taliban, de « larges discussions » portant sur deux points déjà clés : le calendrier du retrait américain, et les garanties de l’engagement taliban à ne plus accueillir de groupes terroristes. Ce cinquième cycle se prolonge portes closes, dans un secret riche en ambiguïtés. Le 6 mars, le Département d’État annonce que quatre sujets sont débattus : les modalités du retrait des forces américaines, le rejet du terrorisme international, la possibilité d’un cessez-le-feu, et celle d’un dialogue interafghan entre talibans et Kaboul. Le 8 mars, les talibans démentent. Quatre jours plus tard, la négociation se clôt. Des quatre thèmes « agréés en principe » en janvier, une « esquisse d’accord » se dessine sur les deux premiers (retrait américain et engagement des talibans contre le terrorisme), déclare Zalmay Khalilzad. Le 14 mars, le conseiller à la sécurité nationale afghan, Hamdullah Mohib, accuse le représentant américain de délégitimer le gouvernement de Kaboul en ne l’associant pas. Le Département d’État réagit en informant Ashraf Ghani que l’administration américaine ne traitera plus avec Hamdullah Mohib.

De nombreuses incertitudes

Ces multiples rencontres sans précédent suscitent de l’espoir, mais nourrissent aussi quatre grandes incertitudes. La première porte sur ce qui est vraiment en débat dans le dialogue en cours. Aux deux thèmes reconnus (retrait américain, découplage des talibans de tout mouvement terroriste international), nombre de commentateurs afghans en ajoutent deux autres : celui d’un possible cessez-le-feu durable et celui, sensible, de l’éventuel établissement d’un gouvernement intérimaire incluant des talibans, préalable à l’élection présidentielle.

Tout cela accroît la seconde incertitude, la plus lourde de sens pour l’heure : la place marginale faite au gouvernement afghan. Certes, après chaque rencontre avec les talibans, ­Zalmay ­Khalilzad fait le voyage à Kaboul, une des étapes de ses tournées auprès des grands acteurs régionaux. Mais la rhétorique permanente plaidant pour que les talibans discutent avec Kaboul reste pour l’instant sans effet. Le président afghan est donc dans une position délicate. À la conférence de Genève de novembre 2018, il avait réitéré ses grands principes :

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR