Parler aux talibans : un processus de paix en Afghanistan ?

Une cinquième rencontre entre Zalmay Khalilzad et les talibans s’ouvre au Qatar le 25 février 2019. Les deux délégations sont renforcées. Libéré en octobre 2018 par les Pakistanais sur pression de Washington, le mollah Abdoul Ghani Baradar, cofondateur du mouvement taliban, rejoint Doha, et prend la tête de la Commission politique, même si Sher Mohammad Abbas Stanikzaï continue de mener les négociations. Du côté américain, le général Scott Miller, chef des forces de l’OTAN et américaines en Afghanistan, fait également le voyage. Zalmay Khalilzad parle d’entretiens « solides et productifs », le porte-parole taliban, de « larges discussions » portant sur deux points déjà clés : le calendrier du retrait américain, et les garanties de l’engagement taliban à ne plus accueillir de groupes terroristes. Ce cinquième cycle se prolonge portes closes, dans un secret riche en ambiguïtés. Le 6 mars, le Département d’État annonce que quatre sujets sont débattus : les modalités du retrait des forces américaines, le rejet du terrorisme international, la possibilité d’un cessez-le-feu, et celle d’un dialogue interafghan entre talibans et Kaboul. Le 8 mars, les talibans démentent. Quatre jours plus tard, la négociation se clôt. Des quatre thèmes « agréés en principe » en janvier, une « esquisse d’accord » se dessine sur les deux premiers (retrait américain et engagement des talibans contre le terrorisme), déclare Zalmay Khalilzad. Le 14 mars, le conseiller à la sécurité nationale afghan, Hamdullah Mohib, accuse le représentant américain de délégitimer le gouvernement de Kaboul en ne l’associant pas. Le Département d’État réagit en informant Ashraf Ghani que l’administration américaine ne traitera plus avec Hamdullah Mohib.

De nombreuses incertitudes

Ces multiples rencontres sans précédent suscitent de l’espoir, mais nourrissent aussi quatre grandes incertitudes. La première porte sur ce qui est vraiment en débat dans le dialogue en cours. Aux deux thèmes reconnus (retrait américain, découplage des talibans de tout mouvement terroriste international), nombre de commentateurs afghans en ajoutent deux autres : celui d’un possible cessez-le-feu durable et celui, sensible, de l’éventuel établissement d’un gouvernement intérimaire incluant des talibans, préalable à l’élection présidentielle.

Tout cela accroît la seconde incertitude, la plus lourde de sens pour l’heure : la place marginale faite au gouvernement afghan. Certes, après chaque rencontre avec les talibans, ­Zalmay ­Khalilzad fait le voyage à Kaboul, une des étapes de ses tournées auprès des grands acteurs régionaux. Mais la rhétorique permanente plaidant pour que les talibans discutent avec Kaboul reste pour l’instant sans effet. Le président afghan est donc dans une position délicate. À la conférence de Genève de novembre 2018, il avait réitéré ses grands principes :

• la Constitution peut être amendée, mais pas rejetée ;

• les droits et les devoirs constitutionnels sont garantis à tous les citoyens, particulièrement aux femmes ;

• aucun espace politique ne peut être concédé à des groupes armés liés à des réseaux terroristes internationaux ;

• les forces de défense et de sécurité fonctionnent dans le respect des lois (un point important s’il y avait réintégration des talibans dans l’armée afghane).

L’approbation de ces principes permettrait un accord de paix, intégrant les talibans dans une société afghane « démocratique et inclusive ».

Mais ceux-ci le veulent-ils ?

Pour asseoir la crédibilité d’un gouvernement contesté par les talibans, Ashraf Ghani multiplie les initiatives. Le statut du Haut Conseil pour la paix s’amoindrit, tandis que le président met en place un « représentant spécial aux affaires régionales pour un consensus sur la paix » et une équipe chargée de négocier, qu’appuiera un « Conseil consultatif pour la paix ». Enfin, en février 2019, Ashraf Ghani annonce une grande jirga à venir, instance inspirée des consultations traditionnelles de la société afghane. Ouverte à des milliers de participants de tout le pays, et faisant place tant aux notables qu’aux femmes et aux jeunes, la jirga devrait établir un consensus entre Afghans sur les objectifs nécessaires à « une paix durable » et définir ce que seraient les lignes rouges à ne pas franchir dans la quête d’un accord avec les talibans. Ces lignes rouges nourrissent une troisième incertitude, qui agite la société civile mobilisée pour préserver les acquis des années post-talibans : en première ligne sont les associations de femmes, pas rassurées par les discours des talibans qui affirment que leurs droits seront respectés « dans le cadre de l’islam et des valeurs afghanes » tout en dénonçant « l’immoralité et l’indécence » se répandant « au nom du droit des femmes ».

Plus largement, quelles garanties peuvent offrir les talibans sur un éventuel accord de paix ? Ashraf Ghani a résumé les inquiétudes à l’égard d’une paix de circonstance qui lui serait imposée, en disant aux talibans : « Notre offre de paix est inconditionnelle, mais la paix est conditionnelle. » Conditionnelle au respect des lignes rouges…

Des élections nationales face au Grand Jeu des puissants

Une quatrième incertitude porte sur l’élection présidentielle à venir. La validité du scrutin de 2014 avait été contestée, avant que de longues négociations et une médiation américaine n’amènent les deux candidats en tête à former le gouvernement. Les législatives, prévues pour 2015, ne se sont tenues qu’en octobre 2018, dans un chaos problématique dû aux menaces et aux attaques des talibans, mais aussi à de graves difficultés organisationnelles. Si la participation fut satisfaisante (officiellement 45 % d’électeurs inscrits, dont un tiers de femmes), les accusations de fraude ont décrédibilisé la commission électorale, dont les dirigeants furent démis en février 2019, sans que les résultats aient été annoncés.

La présidentielle, prévue pour le 20 avril 2019, est repoussée au 20 juillet, puis au 20 septembre, contre l’avis d’Ashraf Ghani. Dix-huit candidats sont en lice, dont celui-ci et Abdullah Abdullah, nombre d’anciens ministres ainsi que Haneef Atmar, ancien conseiller national à la sécurité, et des chefs de parti, dont Gulbuddin Hekmatyar, leader historique du Hezb-e Islami, et Ahmad Wali Massoud, le frère du commandant Ahmad Shah Massoud (1953-2001). Au-delà de la compétition politique, la dialectique entre recherche de la paix et élection présidentielle est en jeu. Le report de l’élection est-il dû à l’incurie de la commission électorale, ou résulte-t-il aussi d’une pression américaine, Zalmay Khalilzad ayant souhaité trouver un accord avec les talibans avant le scrutin ? Compte aussi l’hypothèse d’un gouvernement intérimaire incluant des talibans à mettre en place avant l’élection. Zalmay Khalilzad affirme que ce point n’a jamais été discuté avec les talibans, tandis que Kaboul rejette toute hypothèse de ce genre, Ashraf Ghani affirmant au contraire que l’élection présidentielle assurera une légitimité à qui devra négocier avec les talibans, et qu’une telle négociation ne saurait être hâtive si l’on cherche une paix réellement « durable et digne ».

La dernière incertitude, pour les autorités de Kaboul, tient à ce que l’Afghanistan pourrait être de nouveau au cœur d’un grand jeu entre puissances régionales et grandes puissances. Après avoir tenté une ouverture vers Islamabad, Ashraf Ghani, comme Hamid Karzaï en son temps, cultive des relations très difficiles avec le Pakistan, quoique les rencontres entre autorités civiles ou militaires soient fréquentes. Kaboul continue de voir les talibans comme dépendants d’Islamabad, qui continuerait de bloquer un éventuel dialogue interafghan tout en ayant reçu des remerciements de Washington pour avoir facilité certaines rencontres entre Khalilzad et les talibans. Le Pakistan est toujours dans les circuits du représentant américain, comme le sont d’autres pays, sauf l’Iran. Un Iran accusé par Washington d’avoir, comme Moscou, fourni des armes légères aux talibans pour lutter contre Daech. Les intéressés et les talibans ont démenti. La Chine, qui a participé à de multiples rencontres à géométrie variable sur la question afghane, reste plutôt discrète, et l’Inde, qui a reçu une fois Zalmay Khalilzad, n’a jamais accueilli d’émissaires talibans. Elle craint que les bonnes relations nouées avec Kaboul ne pâtissent d’un retour des talibans et de l’influence pakistanaise dans le pays.

Le risque le plus grand pour Kaboul serait toutefois de voir Donald Trump engager un retrait significatif des forces américaines avant sa campagne pour sa réélection en 2020, bien que le Sénat américain l’ait mis en garde contre un retrait précipité ouvrant la voie aux influences russe et iranienne. La fuite d’un plan hypothétique du Pentagone pour un retrait total échelonné sur trois à cinq ans pourrait rassurer Kaboul, Ashraf Ghani s’étant lui-même donné cinq ans pour négocier une paix durable. Reste à savoir si les talibans, qui précisent qu’un tel plan n’a pas été discuté à Doha, se satisferaient de ce calendrier, et quel usage ils en feraient pour consolider leur position.

L’emprise des talibans en Afghanistan
Les Afghans, premières victimes de la guerre

Note

(1) Ce texte a été bouclé le 21 mars 2019, alors que les négociations entre talibans et Américains se terminaient le 12 à Doha (Qatar).

Légende de la photo en première page : Élu président en 2014, Ashraf Ghani, peine à diriger le pays dans son ensemble.

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°42, « Afghanistan : blessures de guerres, espoirs de paix », avril-juin 2019.

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