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Les pays nordiques: une unité en trompe-l’œil

La géographie et l’histoire ne peuvent non plus être ignorées : la Norvège est ainsi tournée à la fois vers l’Atlantique et l’Arctique, où se trouvent ses ressources (notamment d’hydrocarbures en mer du Nord) et vers son allié américain ; la Suède et la Finlande regardent, elles, de l’autre côté de la Baltique, « Méditerranée du Nord » (15) qui concentre à la fois leurs occasions de développement et leurs vulnérabilités (comme le montre la remilitarisation récente de l’île de Gotland par la Suède pour répondre à la remontée en puissance d’une Russie jugée agressive) ; le Danemark, quant à lui, partage ces intérêts atlantistes et arctiques, mais aussi baltiques et européens (16). Nous voyons donc que l’illusion d’un « bloc » nordique ne tient pas. Cette situation nous permet d’interpréter différemment ce qui est vu comme une des principales forces du NORDEFCO : la souplesse de ce forum. Chaque État a la liberté de participer aux projets qui l’intéressent et les accords binationaux ou multinationaux en dehors du cadre du NORDEFCO sont monnaie courante. Nous pouvons l’interpréter comme la validation d’une approche néoréaliste : chaque État plaçant son intérêt propre avant tout, le nier revient à condamner de facto la coopération. Pour la préserver, il a donc fallu admettre qu’elle ne primait pas les politiques nationales. Nous pouvons pousser plus avant notre analyse en observant que les centres d’intérêt des États nordiques s’inscrivent dans des aires distinctes : l’Arctique, la Baltique, l’Europe… Cela peut être interprété au regard de la théorie des complexes de sécurité développée par Ole Weaver (17).

Des complexes de sécurité imbriqués

L’étude des interactions entre les États de la région fait ainsi apparaître que leurs intérêts doivent se comprendre à travers les aires dans lesquelles ils s’expriment. Cette manière d’interpréter les relations internationales a été décrite par l’École de Copenhague et fournit un second cadre de lecture qui vient compléter celui proposé par l’analyse néoréaliste. Si les intérêts nationaux priment et qu’ils dessinent les spécificités nationales dans l’aire nordique, ils s’interprètent à différents niveaux. En particulier, il est possible de définir les différentes « couches » d’interaction qui se superposent et se croisent dans la région, afin de décrypter les relations entre États nordiques. Le premier et le plus évident des complexes de sécurité est celui formé par les pays de l’aire nordique eux-­mêmes : l’histoire a amené chacun à ne plus considérer les autres comme une menace pour sa sécurité, ce qui a permis le développement de coopérations poussées, en particulier dans le domaine de la sécurité et de la défense.

Mais ils s’inscrivent également dans le complexe formé par la zone arctique. Celui-ci fait intervenir de nombreux acteurs extérieurs à l’aire nordique : États-Unis, Canada et Russie pour ne citer qu’eux. Cette aire abrite de nombreux enjeux qui, s’ils ne sont pas nécessairement des enjeux directs de sécurité au sens du réalisme classique, peuvent être interprétés comme tels à travers le processus de sécuritisation (en particulier, la question environnementale et la question des ressources minières et en hydrocarbures). Au sein de ce complexe, le Danemark et la Norvège sont les plus actifs des pays nordiques. Le tropisme atlantiste est fort dans ces pays appartenant à l’OTAN, et la remilitarisation russe du Grand Nord inquiète l’Organisation à plus d’un titre, comme le montrent la multiplication des discours alarmistes ou l’ampleur des exercices « Cold Response 2016 » (18) et plus récemment encore « Trident Juncture 2018 » (19). Mais ces pays sont aussi et surtout directement intéressés par les ressources de l’Arctique, y étant physiquement implantés, que ce soit à travers le Groenland pour le Danemark ou les îles Svalbard pour la Norvège. Les réserves en gaz et en pétrole, tant prouvées qu’estimées, sont de nature à aiguiser les appétits des grandes puissances autant que les velléités indépendantistes (ainsi, le cas emblématique du Groenland) : ce sont là autant d’enjeux sécuritaires.

Au sud, le complexe formé autour de l’aire baltique regroupe tous les riverains de celle-ci, au premier rang desquels les pays baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie) et la Russie. La Suède et la Finlande, du fait de leur position géographique, se sont historiquement plus intéressées aux interactions dans cette région que ne peut l’être la Norvège, même si cette dernière n’en est pas complètement absente. Dans cette aire, les relations économiques et commerciales voient les pays nordiques adopter des voies distinctes, chacun privilégiant des partenariats différents. Néanmoins, les bruits de bottes russes sont aussi sensibles dans cette aire que dans la zone arctique, sinon plus. La modernisation des forces armées russes et l’action de ces dernières en Crimée ont ravivé de nombreuses appréhensions dans la région, poussant l’OTAN à opérer un retour en force dans la mer Baltique. Cela amène un certain nombre de questionnements jusque dans la politique interne des États nordiques. En particulier, nous pouvons assister dans ce contexte à des poussées pro-OTAN dans des pays traditionnellement attachés à leur indépendance vis-à‑vis de cette organisation (Finlande et Suède). L’observation des interactions au sein de ces complexes, ou même à la lumière de l’interaction OTAN/Russie dans l’aire nordique, voire en regard des rapports des différents États de la région face à l’Union européenne, est ainsi un bon révélateur des spécificités de chaque politique nationale.

Le trompe-l’œil nordique

Nous avons vu que les questions de sécurité des États de l’aire nordique partagent un fond commun lié à l’aire géographique et culturelle qui introduit de fait une grande proximité entre eux. Néanmoins, l’observation de leurs interactions au sein des différents complexes de sécurité qui traversent la région montre bien que les priorités de chaque État sont beaucoup moins influencées par cette proximité que l’on pourrait le penser ou que les discours officiels veulent bien l’admettre (20). Le NORDEFCO, pour vanté qu’il soit, illustre bien les limites de la coopération de sécurité dans un environnement pourtant favorable politiquement et culturellement.

L’aire nordique est ainsi un exemple parlant du fait que, même au sein d’une aire régionale a priori homogène, des pays partageant un socle culturel commun et des problématiques de sécurité très proches ne répondent pas à leur environnement géopolitique de manière unique ni même unifiée. La spécificité nationale dans l’aire nordique est une réalité des relations internationales qu’il convient de garder en mémoire dès lors qu’il est question de politiques de sécurité.

À propos de l'auteur

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Guillaume  Belléard

Capitaine de corvette, titulaire d’un master 2 en relations internationales, sécurité et défense de l’université Jean-Moulin Lyon-III.

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