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Denrées agricoles : des marchés volatils soumis aux aléas climatiques, politiques et géopolitiques

Ces dix dernières années, les marchés des matières premières agricoles ont été marqués par d’importantes hausses et chutes de prix. Comment expliquer cette importante volatilité ? Doit-on s’habituer à ce type de phénomène ?

Il n’y a pas eu plus de volatilité ces dernières années qu’il n’y en avait auparavant. Nous sommes en effet sur des marchés dont la plupart des produits font l’objet de cotations, sur des marchés à terme, avec une dimension financière non négligeable. Bien entendu, cela entretient une certaine volatilité des prix. Ceci étant, l’instabilité est tout aussi grande sur des produits qui n’ont pas de marché à terme, tels le riz, les produits laitiers ou les viandes, que sur des produits pour lesquels il y a des marchés à terme, comme les céréales, le soja, le sucre, le café ou le cacao.

Je crois qu’il faut admettre cette idée qu’à partir du moment où il n’y a aucun instrument de stabilisation des marchés, le prix ne se forme que par la rencontre de l’offre et de la demande, ou de manière plus spécifique par la rencontre des anticipations faites par les acteurs des marchés de ce que sera demain le rapport entre l’offre et la demande. À partir du moment où nous avons en agriculture une instabilité naturelle qui est celle du climat, que nous avons par ailleurs une instabilité provoquée par la dimension politique de ces productions, la vision que l’on peut avoir du rapport offre/demande est par nature instable et ceci se traduit par l’instabilité des prix.

L’instabilité des prix agricoles, comme celle des matières premières au sens large, est quelque chose de totalement naturel. Cette instabilité est par ailleurs adossée à une autre, à savoir l’instabilité monétaire, puisque toutes les cotations sont exprimées en dollar américain.

La part de la production qui passe par le marché international agricole est très variable selon les différentes productions, mais on l’estime à moins de 15 % en moyenne. Certains dénoncent donc le fait que ce sont ces échanges qui servent de base pour établir les cours « mondiaux » et critiquent une financiarisation excessive. Qu’en pensez-vous ?

Il est exact que la part des échanges mondiaux, par rapport à la part de la production, est très variable suivant les produits. Cela va de 7 % à 8 % pour le riz, à pratiquement 100 % pour le cacao, un peu moins pour le café, 30 % pour le sucre, ou entre 20 et 25 % pour les grandes céréales comme le maïs et le blé.

Ceci étant, il faut bien se rendre compte qu’avec l’évolution des politiques agricoles, le prix tel qu’il se forme – qu’on appelle le prix mondial – est en même temps le prix intérieur américain, le prix intérieur européen et il constitue une référence pour les marchés en Chine. Un certain nombre de pays ont mis des barrières et ont leur propre marché intérieur, comme en Inde, au Japon ou en Suisse. Mais les prix tels qu’ils se dégagent ont incontestablement une signification, soit qu’ils portent sur une partie seulement de la production, soit qu’ils portent sur la totalité de la production.

Quant à la financiarisation excessive, c’est là un débat qui existe pratiquement depuis que les marchés existent. Il y aura toujours des personnes qui seront choquées – ce que je comprends – que le prix des denrées agricoles soit formé à partir d’anticipations que font des opérateurs qui sont soit des professionnels de ces marchés, soit des financiers. Mais il faut bien se rendre compte que ces anticipations sont basées sur la logique des fondamentaux. La présence des marchés financiers n’augmente pas l’instabilité des marchés. Et c’est bien parce qu’ils sont instables que, pour gérer les risques, on a développé des marchés financiers. La meilleure preuve, c’est que ces dernières années, les marchés les plus instables étaient des marchés pour lesquels il n’y avait pas de marché financier. Je pense par exemple au cas des produits laitiers, dont on parle depuis plusieurs années. Je pense aussi au riz, dont la volatilité des prix est presque équivalente à celle du blé. C’est donc là, selon moi, un faux procès, car les marchés financiers sont une caisse de résonance qui peut parfois donner l’impression qu’il y a des irrationalités. Mais en réalité, lorsque l’on regarde bien, ces marchés financiers ont une fonction d’anticipation qui constitue un signal envoyé à l’ensemble des producteurs et des consommateurs sur des déséquilibres particuliers. Un certain nombre d’universitaires et d’académiques ont fait des travaux montrant qu’au contraire, la présence d’intérêts financiers avait l’avantage de faciliter le traitement des périodes de tensions et d’éviter que tel ou tel acteur ne soit à un moment donné en position dominante.

Selon certains observateurs, la volatilité accrue des prix des denrées alimentaires pose la question de la nécessité d’une organisation plus stable des échanges de produits agricoles. Est-ce réalisable ? Que pourrait permettre une telle organisation ?

C’est là aussi un vieux rêve. Les premiers accords de stabilisation des marchés de produits agricoles remontent aux années 1930, avec la signature d’un accord international sur le blé et d’un autre sur le sucre. Depuis, il y a eu beaucoup d’autres tentatives, avec notamment le célèbre programme intégré pour les produits de base que la CNUCED (4) avait lancé dans les année 1970. Mais toutes ces tentatives ont toujours échoué, que ce soit pour les grands marchés comme pour les petits marchés. Le dernier programme international qui fonctionnait encore mais qui a été démantelé par les producteurs eux-mêmes, était celui sur le caoutchouc.

Force est donc de constater que la stabilisation des marchés agricoles mondiaux est pratiquement impossible. Elle serait techniquement faisable, mais elle représenterait des coûts considérables sans forcément apporter des avantages extraordinaires. Ce sujet a été encore une fois repris lorsque la France présidait le G20 en 2010, mais l’expérience montre que la mise en place d’une telle organisation est pratiquement impossible. La première des impossibilités étant le fait qu’il serait totalement utopique de chercher à stabiliser les marchés agricoles, alors que le sous-jacent dans lequel sont cotés les marchés agricoles – c’est-à-dire le dollar américain et donc les devises – est lui-même instable. Techniquement, il serait beaucoup plus facile de stabiliser les cours des changes que de stabiliser les cours des matières premières et des produits agricoles. Or, nous ne parvenons pas à stabiliser le marché des changes, ni celui du pétrole, alors en matière agricole, cela me paraît totalement utopique.

À propos de l'auteur

Philippe Chalmin

Philippe Chalmin

Professeur d’histoire économique à l’Université Paris-Dauphine et président-fondateur du cercle Cyclope, principal institut de recherche européen sur les marchés des matières premières, qui publie chaque année le Rapport CyclOpe sur l’économie et les marchés mondiaux.

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