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Denrées agricoles : des marchés volatils soumis aux aléas climatiques, politiques et géopolitiques

La bourse de Chicago serait la plus importante place financière mondiale pour les matières premières agricoles. Est-ce la réalité et est-ce que cela apporte une quelconque influence à Washington dans ce domaine ?

Aujourd’hui, les grandes structures de marché sont des structures essentiellement électroniques. Donc ce que nous appelons la bourse de Chicago, c’est-à-dire le Chicago Mercantile Exchange, est présent sur l’ensemble de la planète, bien que les contrats soient américains.

Aujourd’hui, il est vrai que le prix de Chicago est la référence en ce qui concerne les grains, même si la cotation de Paris pour le marché du blé est devenue une référence très large pour l’Europe mais aussi la mer Noire. Sur ce sujet, les positions ne sont pas toujours figées. Les cotations de références pour le sucre, le café et le cacao se font, elles, entre New York et Londres.

Les prix de référence sont issus de ces grandes places de marché qui sont pour l’essentiel des places nord-américaines. Et cela a un avantage, puisque les bourses américaines font l’objet d’un contrôle extrêmement strict de la part des autorités fédérales. La commission de contrôle des marchés, la CFTC, est probablement une agence de contrôle des marchés parmi les plus efficientes au monde. Il y a eu un important développement de marchés à terme en Chine, mais on ne peut pas dire que les autorités chinoises de marchés apportent la même sécurité.

À partir de là, est-ce que Washington peut avoir de l’influence sur les prix ? Je dirais que non. Mais il est clair que les analyses de marché qui sont publiées par le ministère américain de l’Agriculture ont incontestablement une influence sur l’évaluation que les opérateurs se font de ce que vont être les situations de marché. Cela est particulièrement vrai pour le marché des grains. Et c’est encore plus remarquable au moment de cet entretien, alors que les États-Unis sont en shutdown. Le ministère américain de l’Agriculture ne peut plus rien publier et les marchés se trouvent un peu aveuglés, sans leurs informations telles que l’état des récoltes aux États-Unis, l’état des exportations américaines, etc. Cela reflète aussi la position des États-Unis sur un certain nombre de productions, pour lesquelles Washington demeure un acteur important ; et ce malgré la montée en puissance de certains concurrents tels que les pays de la mer Noire sur le marché des grains par exemple.

L’année 2018 a notamment été marquée par de fortes tensions commerciales entre Washington et Pékin. Quelles sont les conséquences de cette guerre commerciale sur le prix des denrées agricoles ?

Il y a un impact incontestable dans la mesure où Washington et Pékin ont des échanges agricoles importants. Les États-Unis demeurent un exportateur important de denrées agricoles et la Chine en est devenue un importateur majeur.

Le cas le plus marquant est celui du soja, puisque la Chine était le principal importateur de soja américain et tout l’équilibre du marché était lié à la montée régulière des importations chinoises de soja en provenance essentiellement des États-Unis. Le fait que la Chine ait été amenée, par des mesures de rétorsion, à taxer ses importations de soja américain autour de 25 % a totalement déplacé les flux. On a ainsi pu assister à une montée en puissance des exportations sud-américaines, du Brésil surtout, et de l’Argentine dans une moindre mesure. Le différentiel entre les prix du soja à l’exportation brésilien et américain est monté à certains moments à 100 dollars la tonne. Le soja a été dans l’œil du cyclone de cette guerre commerciale. Il n’y a bien sûr pas que le soja, puisque les États-Unis exportent aussi en Chine de la viande de porc, un peu de viande bovine, ou des céréales comme le sorgho. Tout ceci a été largement touché et cela devrait d’ailleurs continuer en 2019.

Il y a également d’autres produits qui ont été touchés indirectement. Ce fut le cas par exemple en Inde, qui s’est retrouvée affectée par les taxes à l’exportation mises en place par Washington sur l’acier et l’aluminium. L’Inde a donc cherché sur quel point attaquer les États-Unis, et New Delhi menace actuellement de mettre en place des taxes sur les importations indiennes d’amandes, dont elle est le premier importateur mondial, et la Californie le premier exportateur. C’est aussi le cas pour les lentilles, que l’Inde importe en masse du Canada et des États-Unis. Il risque également d’y avoir des conséquences liées au conflit entre les États-Unis et la Turquie sur les exportations américaines de coton. Enfin, il faut aussi rappeler ce qui est en train de se passer en Europe sur nos importations d’huille de palme en provenance de Malaisie et d’Indonésie, pour des raisons « environnementales ».

Outre les effets de cette guerre commerciale, quels sont selon vous les évènements géopolitiques qui pourraient fortement impacter le prix des matières premières agricoles en 2019 ?

La principale interrogation concerne l’avancement des négociations entre Pékin et Washington. Ils se sont donné 90 jours et l’échéance est autour du mois de mars. S’ils arrivent à trouver un accord, on peut alors imaginer que la Chine va reprendre ses importations de soja, ce qu’elle a déjà commencé à faire – à des niveaux bien moindres qu’avant – pour montrer sa bonne volonté. Si un tel accord est trouvé, c’est d’ailleurs l’ensemble des exportations agricoles américaines qui pourraient reprendre normalement vers la Chine.

Il faudra également surveiller ce qui va se passer sur le front des accords commerciaux en négociation, tel celui entre l’Union européenne et le Mercosur, qui bute justement sur les produits agricoles. Il y a également ce qui se passe entre l’UE, l’Indonésie et la Malaisie avec les eurodéputés qui ont demandé la fin des importations d’huile de palme pour les agrocarburants, alors qu’en parallèle l’UE pourrait être amenée à autoriser l’importation d’huile de soja américaine et argentine pour faire du biodiesel.

Il y a en fait beaucoup d’évènements géopolitiques qui peuvent jouer et avoir un impact sur le prix des denrées agricoles. Pour illustrer cela, je proposerai une petite anecdote qui montre que rien n’est jamais tout blanc ou tout noir. L’un des pays qui a repris ses importations de soja en provenance des États-Unis, et de manière assez importante sur la fin de l’année 2018, c’est l’Iran. Cela peut paraître surprenant, mais les produits alimentaires ne sont pas concernés par les sanctions américaines contre l’Iran.

À propos de l'auteur

Philippe Chalmin

Philippe Chalmin

Professeur d’histoire économique à l’Université Paris-Dauphine et président-fondateur du cercle Cyclope, principal institut de recherche européen sur les marchés des matières premières, qui publie chaque année le Rapport CyclOpe sur l’économie et les marchés mondiaux.

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