La géopolitique des Philippines à l’épreuve de Duterte 

Rodrigo Duterte chante des chansons d’amour à son homologue américain Donald Trump tout en faisant les yeux doux à la puissance économique chinoise. Entre les deux, les déterminants fondamentaux de la politique étrangère de Manille appellent l’impulsif président philippin à trouver un (trop ?) savant équilibre.

Bien que les Philippines soient mal connues en France, les professionnels mieux informés, qu’ils soient diplomates, journalistes ou experts de la zone, les associent aux États-Unis, dont elles furent une colonie de 1898 à 1946 et englobent donc cet État dans la sphère d’influence américaine en Asie. Ce postulat, s’il n’est pas faux, mérite toutefois d’être replacé dans un contexte national et international.

Les causes profondes du malaise philippin

La géopolitique des Philippines est conditionnée par des invariants structurels comme son rapport à la mer ou le maintien de la grande pauvreté qui conditionnent, en aval, sa politique étrangère.

Un État archipélagique

Les Philippines sont formées de plus de 7000 îles dont peu comptent vraiment dans la formation du territoire ou de sa richesse. Trois peut-être – Luzon, Mindanao et Cebu – dominent les autres. La première est la plus grande et porte sur sa façade ouest Manille, une mégapole de plus de 13 millions d’habitants. La région capitale concentre plus de la moitié des richesses du pays. Mindanao est la grande île et province du sud dont le maire de la capitale régionale, Davao, était Rodrigo Duterte avant son élection aux plus hautes fonctions de l’État. Mindanao a toujours été perçue à la fois comme un espoir de développement depuis la colonisation agricole du Commonwealth (1935-1946) tout autant qu’une crainte, en raison des populations musulmanes concentrées à l’ouest, autour de l’île de Sulu. Luzon et Mindanao représentent les deux tiers du territoire national (de 300 000 km2), séparés par les Visayas, une myriade d’îles, dont la principale est Cebu, fief électoral de Mar Roxas, principal opposant politique de Rodrigo Duterte pendant la campagne du printemps 2016. Cebu City est plus qu’une capitale régionale et attire des investisseurs de l’ensemble de l’Asie.

La mer est partout présente dans cet ensemble archipélagique. Tant à l’échelle régionale que locale, elle est un lien entre des populations qui partagent un même mode de vie. L’exemple le plus évident est celui de la région autonome musulmane ouverte sur la mer des Célèbes (1) et donc sur les terres indonésiennes et malaisiennes voisines. Pratiques culturelles, échanges voire migrations sont autant de flux qui caractérisent une identité transnationale à l’échelle régionale. La mer est partout, mais entre peu dans la production de richesses. Certes, les Filipinos sont des marins : un demi-million d’entre eux sillonnent les mers du monde – la moitié selon les autorités philippines qui tentent de réguler le marché de l’emploi du secteur. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a plus de Philippins dans la marine marchande mondiale que de marins d’autres pays, quelle que soit leur nationalité (2).

Disparité des îles et omniprésence de la mer influencent considérablement la maîtrise du territoire. Les îles, tout comme la montagne dans l’île de Luzon, empêchent la continuité des infrastructures. La mégalopole manillaise est condamnée à une expansion anarchique des unités urbaines qui sont dans son orbite. Les provinces ont des identités marquées et jouissent de facto d’une autonomie dont profite une notabilité locale tout autant que la corruption. La discontinuité du territoire a donc des effets désastreux sur le développement national. Elle est aussi un facteur déterminant qui explique pourquoi une ville comme Marawi, devenue un symbole de l’islam radical, résista sept mois aux forces gouvernementales aidées par les Américains.

Démographie et pauvreté

Les Philippines sont un pays pauvre à la démographie galopante. Depuis le recensement de 2015, sa population a dépassé la barre des 100 millions (105 millions aujourd’hui d’après la PSA – Philippine Statistics Authority). Sa structure est caractéristique d’un pays pauvre avec la moitié de la population au-dessous de 25 ans. Si l’on pense à l’influence de l’Église catholique, on peut surtout invoquer l’incapacité des administrations successives depuis la fin de la dictature militaire en 1986 à mettre en place un contrôle des naissances. Le lien est évident avec la pauvreté.

En dépit des chiffres mirobolants de la croissance économique annoncés pour attirer les investisseurs, les administrations de Gloria Macapagal-Arroyo (2001-2010) et de Benigno « Noynoy » Aquino (2010-2016) n’ont pas réussi à réduire la pauvreté, et surtout la grande pauvreté. Le recensement de 2015 estime qu’un Philippin sur cinq était pauvre (21,9 millions). Les paysans, les pêcheurs, les enfants, les chômeurs restant dans leur famille, en demeurent les principales victimes (3). Les associations de la dynamique société civile dressent un tableau plus noir de la situation. Selon IBON par exemple, ce sont 66 millions de Filipinos qui vivent avec 2 dollars ou moins par jour (125 pesos philippins). La raison en incombe aux politiques néolibérales qui ont sapé les bases du développement. Le salaire quotidien réel d’un ouvrier (real value of the average daily basic paid, ASPD) n’a pas augmenté depuis 2001. Au moment des fortes croissances du PIB, en 2015-2016, ce salaire quotidien réel a même baissé de 0,1 %, alors que les revenus des 40 familles philippines les plus riches ont augmenté de 13,8 % (4). Le partage inégalitaire des richesses aux Philippines est la pierre de touche de leurs relations avec le reste de l’Asie et du monde.

Ouvertes au monde, mais un monde impitoyable

Sous la contrainte indirecte des États-Unis, les Philippines ont été exposées aux désordres de la mondialisation depuis leur indépendance. Le Business Process Outsourcing (BPO, externalisation des processus d’affaires) en est certainement l’illustration la plus récente. Les Philippines ont dépassé l’Inde dans l’accueil de ces opérations externalisées, notamment dans les call centers. Les économistes verront dans la durée si cette activité tertiaire bénéficie vraiment aux classes moyennes, mais force est de constater que l’espoir d’une ascension sociale s’est réduit comme peau de chagrin, amorçant les flux d’émigration. Dans le même temps, les ressources naturelles n’ont jamais cessé d’être convoitées par l’étranger.

Philippins transnationaux

L’émigration est essentielle à la stabilité du pays (5). Les autorités émiriennes la conçoivent comme un secteur d’activité à part entière. Elle sert en effet de soupape de décompression pour soulager le malaise social en envoyant à l’étranger les jeunes qualifiés – on pourrait aussi dire une élite de substitution qui pourrait être le fer de lance de contestation du régime. Dans le même temps, les transferts de revenus des 10 millions de Philippins expatriés (soit 10 % de la population totale) ont dépassé la barre des 30 milliards de dollars, soit 10 % du PIB, et placent les Philippines au 3e rang mondial d’après la Banque mondiale, derrière la Chine et l’Inde. Dans un pays où la pauvreté est endémique et dans lequel les classes moyennes sont en permanence menacées de paupérisation, les transferts de revenus garantissent la paix sociale.

Il n’est donc guère étonnant que cette question soit centrale dans la diplomatie philippine. Les diplomates du Department of Foreign Affairs (DFA) ont comme mission principale de protéger la diaspora philippine dans les pays où ils sont déployés. Comme les Philippines exportent un savoir-faire au travers d’une grande variété de professionnels, des ingénieurs aux personnels de maison, ils sont très au fait des trafics humains, de l’immigration illégale (dans les pays occidentaux, mais aussi en Asie ou au Moyen-Orient), du (non-)respect des droits des travailleurs immigrés, des violations de droits de l’homme, etc. (6).

La convoitise des richesses

L’ouverture du pays aux investisseurs étrangers, américains, mais pas uniquement, pose le problème de l’exploitation des ressources philippines. L’actualité récente le souligne dans deux domaines : l’accaparement des terres agricoles et des ressources minières. Plus des deux tiers des Philippins travaillent dans le domaine agricole – alors que le pays n’est pas autosuffisant d’un point de vue alimentaire. Une « question agraire » héritée des colonisations n’a jamais été résolue. Au cours de l’année écoulée, les Malaisiens et les Chinois ont défrayé la chronique ; les premiers avec un projet d’investissement d’un milliard de dollars dans la production d’huile de palme à Palawan, les seconds avec l’acquisition de bananeraies. Le plus inquiétant est que les conflits pour la maîtrise des terres basculent dans la violence. Le 29 novembre 2017, deux militants qui enquêtaient sur l’accaparement de terres dans l’île de Negros ont été abattus. Ces assassinats ont trouvé un (faible) écho dans la presse internationale, bien que ce genre d’exactions soit hebdomadaire. Les Philippines sont le pays le plus à risque au monde pour les paysans et leurs défenseurs. En outre, la paupérisation des petits paysans est l’un des principaux facteurs de radicalisation dans le Sud du pays.

Le secteur minier n’est pas moins convoité que les terres agricoles. La dénonciation des désastres environnementaux liés à l’exploitation du sous-sol a coûté à Gina Lopez son portefeuille de l’Industrie minière en mai 2017. Si l’ancienne militante écologiste a insisté sur la corruption endémique liée à cette activité, l’affaire a rappelé les ramifications internationales et le rôle, trouble, de la Chine dans ce secteur. Le quotidien The Inquirer parlait déjà, en 2012, de l’« occupation minière des Philippines par les Chinois » (7). L’ouverture du secteur minier aux entreprises chinoises s’est renforcée sous l’administration de Gloria Macapagal-Arroyo dans les années 2000. La République de Chine populaire a notamment besoin du nickel philippin.

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