La géopolitique des Philippines à l’épreuve de Duterte 

Le nouveau président n’ignorait pas ces questions avant son élection, et pour cause, Mindanao est une province où tous les enjeux géopolitiques se cristallisent. Toutefois, il a préféré tout simplement les ignorer au profit d’une guerre à la drogue qui a fait, au bas mot, 7000 victimes. L’exécution de petits délinquants ne s’attaque nullement aux racines du malaise philippin. Elle contente son électorat populaire, mais fragilise sa stature internationale, surtout aux États-Unis.

Le choix est-il possible entre les États-Unis et la Chine ?

L’analyse des relations bilatérales ne peut être, au mieux, qu’un indicateur des relations complexes entre Américains et Philippins. Rodrigo Duterte, président depuis le 30 juin 2016, souffle d’ailleurs le froid et le chaud sur son homologue américain sans que l’on comprenne très bien quelle logique de politique étrangère il suit. Peu après son élection, il insulte Barack Obama ; le 13 novembre 2017, juste avant le sommet de l’ASEAN à Manille, il montre ostensiblement sa sympathie à Donald Trump, qu’il fait rire aux dépens de la presse. Certains observateurs des deux pays ont avancé qu’il n’y a peut-être rien à comprendre tant le comportement des deux hommes est erratique. Au-delà du poids des individus dans le processus de décision, reste à évaluer la marge de manœuvre de la nouvelle administration pour s’émanciper de la tutelle américaine.

Des représentations divergentes

Les Philippins ont une image très positive des États-Unis. C’est le pays d’émigration par excellence, ou plus exactement la destination finale souhaitée d’une migration par étape. Les 4 millions de FilAm (Filipino Americans) entretiennent des liens réguliers avec l’archipel, notamment financiers, comme les transferts de revenus qui représentent annuellement la moitié des flux. L’élite philippine, très américanisée, continue à envoyer ses enfants étudier dans les meilleures universités américaines sur la côte est ou en Californie. Les dirigeants, enfin, ont toujours su jouer habilement des liens entre les deux pays.

Sur l’autre rive du Pacifique, la donne est différente. Dans l’imaginaire américain, les FilAm demeurent des Asiatiques (deuxième communauté après les Chinois) et sont souvent victimes de racisme. Les dirigeants américains ont pour leur part la certitude que les Philippines protègeront leurs intérêts. En dépit de manifestations nationalistes récurrentes, ils savent qu’ils arriveront toujours à leurs fins avec leurs « little brown brothers », comme ils les appelaient sous la colonisation. Qu’il s’agisse des questions de sécurité ou de commerce, les administrations américaines ont su exploiter à leur profit les failles du système (corruption, soutien de l’oligarchie dominante, etc.). Sous la protection, réelle ou supposée, de la 7e flotte américaine, les Philippines sont donc considérées comme un allié dans le Pacifique ouest.

Paradoxalement, bien qu’Obama ait défini la stratégie du pivot asiatique, les Philippins ont senti un désengagement étatsunien. Comme les Américains ne sont pas prêts à mourir pour Manille, Aquino a cherché de nouveaux partenaires, la France par exemple. Mais l’effort a été velléitaire, car les problèmes de politique intérieure renvoient très loin dans la hiérarchie des priorités la mise en place d’une nouvelle politique étrangère. La seule possibilité de changement consiste à se tourner vers la Chine (8).

L’enjeu chinois

Sur cette question, les représentations jouent aussi un rôle essentiel. Si les Américains jouissent d’un crédit important dans la population philippine, ce n’est pas le cas des Chinois. Ces derniers y représentent moins de 1 % de la population totale, mais c’est une frange très riche. Jusqu’à une période récente, les Philippins chinois sont restés à l’écart de la population autochtone et ont subi sporadiquement des violences meurtrières. Il va sans dire que le contentieux des Spratleys (9) a ravivé une fibre nationaliste antichinoise. L’armée n’est pas prête à renoncer à la coopération avec les États-Unis au profit de la puissance montante en Asie. Les Chinois de la RPC, pour leur part, ont une perception claire de ce qu’ils attendent des Philippines. Asiatiques, mais non chinois, ils ne seront jamais traités sur un pied d’égalité dans les négociations. Mais l’archipel est un atout dans l’approvisionnement de certaines matières premières (voir plus haut) et un débouché pour de nouveaux marchés. Les projets de développement des infrastructures par des entreprises chinoises en sont un exemple. Enfin, les Chinois ne céderont jamais sur les Spratleys.

Le nouveau président se trouve donc dans la situation suivante : une situation sociale potentiellement explosive, une incertitude toujours plus grande sur le soutien américain et la tentation de se tourner vers la Chine, dont le réalisme ne laisse aucune place au sentiment (10). L’opinion publique qui lui est pour l’instant favorable peut très bien se retourner contre lui, de même que l’armée ne le laissera pas franchir certaines lignes rouges, sur les Spratleys notamment. Il est donc peu vraisemblable que Duterte, en dépit de ses rodomontades, puisse tourner le dos aux États-Unis sans compromettre sa présence à la tête de l’État philippin.

Notes

(1) Voir François-Xavier Bonnet « Vers une coopération militaire multilatérale en mers de Sulu et Sulawesi », août 2017 (http://​www​.gis​-reseau​-asie​.org/​l​e​s​-​a​r​t​i​c​l​e​s​-​d​u​-​m​o​i​s​/​v​e​r​s​-​u​n​e​-​c​o​o​p​e​r​a​t​i​o​n​-​m​i​l​i​t​a​i​r​e​-​m​u​l​t​i​l​a​t​e​r​a​l​e​-​m​e​r​s​-​s​u​l​u​-​s​u​l​a​w​e​s​i​-​b​o​n​n​e​t​-​f​r​a​n​c​o​i​s​-​x​a​v​ier).

(2) http://​www​.ics​-shipping​.org/​s​h​i​p​p​i​n​g​-​f​a​c​t​s​/​s​h​i​p​p​i​n​g​-​a​n​d​-​w​o​r​l​d​-​t​r​a​d​e​/​g​l​o​b​a​l​-​s​u​p​p​l​y​-​a​n​d​-​d​e​m​a​n​d​-​f​o​r​-​s​e​a​f​a​r​ers

(3) Sur toutes ces données, cf. le site officiel du gouvernement philippin (https://​psa​.gov​.ph).

(4) http://​ibon​.org/​2​0​1​7​/​0​6​/​r​e​h​a​s​h​e​d​-​n​e​o​l​i​b​e​r​a​l​-​p​o​l​i​c​i​e​s​-​o​n​e​-​y​e​a​r​-​o​f​-​d​u​t​e​r​t​e​n​o​m​i​cs/

(5) Sur les mécanisme migratoires et l’encadrement de l’État, cf. William Guéraiche, « Un peuple de migrants » in William Guéraiche (dir.), Les Philippines contemporaines, Bangkok-Paris, IRASEC-Les Indes Savantes, 2013.

(6) Un exemple de l’efficacité de la diplomatie philippine : William Guéraiche, « Transnational Filipinos in the UAE : Actors and Strategies », Arabian Humanities, 2016-7.

(7) Rodel Rodis, « China’s mining occupation of the Philippines », The Philippine Daily Inquirer, 12 décembre 2012.

(8) Pour une analyse en français des relations entre les Philippines et la Chine, cf. François-Xavier Bonnet pour l’Observatoire de l’Asie du Sud-Est du ministère de la Défense, « La carotte et le bâton : la diplomatie économique de la Chine envers les Philippines », juin 2017.

(9) Bien qu’ancien, le conflit sur la souveraineté des Spratleys est devenu un enjeu géopolitique majeur dans la région en 2012. Après trois ans d’examen du dossier, la Cour permanente d’arbitrage de La Haye a rendu un avis favorable aux Philippines en juillet 2016, non reconnu par la Chine.

(10) William Guéraiche, GIS Réseau Asie « Les Philippines et le désordre du monde », janvier 2018.

Légende de la photo en première page : Le 19 octobre 2017, des militaires philippins patrouillent dans les ruines de la ville assiégée de Marawi (dans le Sud de l’Archipel), théâtre d’un combat qui aura duré plusieurs mois contre les islamistes se réclamant de Daech qui avaient pris le contrôle d’une partie de la ville. (© Rouelle Umali)

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