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La géopolitique des Philippines à l’épreuve de Duterte 

Il n’est donc guère étonnant que cette question soit centrale dans la diplomatie philippine. Les diplomates du Department of Foreign Affairs (DFA) ont comme mission principale de protéger la diaspora philippine dans les pays où ils sont déployés. Comme les Philippines exportent un savoir-faire au travers d’une grande variété de professionnels, des ingénieurs aux personnels de maison, ils sont très au fait des trafics humains, de l’immigration illégale (dans les pays occidentaux, mais aussi en Asie ou au Moyen-Orient), du (non-)respect des droits des travailleurs immigrés, des violations de droits de l’homme, etc. (6).

La convoitise des richesses

L’ouverture du pays aux investisseurs étrangers, américains, mais pas uniquement, pose le problème de l’exploitation des ressources philippines. L’actualité récente le souligne dans deux domaines : l’accaparement des terres agricoles et des ressources minières. Plus des deux tiers des Philippins travaillent dans le domaine agricole – alors que le pays n’est pas autosuffisant d’un point de vue alimentaire. Une « question agraire » héritée des colonisations n’a jamais été résolue. Au cours de l’année écoulée, les Malaisiens et les Chinois ont défrayé la chronique ; les premiers avec un projet d’investissement d’un milliard de dollars dans la production d’huile de palme à Palawan, les seconds avec l’acquisition de bananeraies. Le plus inquiétant est que les conflits pour la maîtrise des terres basculent dans la violence. Le 29 novembre 2017, deux militants qui enquêtaient sur l’accaparement de terres dans l’île de Negros ont été abattus. Ces assassinats ont trouvé un (faible) écho dans la presse internationale, bien que ce genre d’exactions soit hebdomadaire. Les Philippines sont le pays le plus à risque au monde pour les paysans et leurs défenseurs. En outre, la paupérisation des petits paysans est l’un des principaux facteurs de radicalisation dans le Sud du pays.

Le secteur minier n’est pas moins convoité que les terres agricoles. La dénonciation des désastres environnementaux liés à l’exploitation du sous-sol a coûté à Gina Lopez son portefeuille de l’Industrie minière en mai 2017. Si l’ancienne militante écologiste a insisté sur la corruption endémique liée à cette activité, l’affaire a rappelé les ramifications internationales et le rôle, trouble, de la Chine dans ce secteur. Le quotidien The Inquirer parlait déjà, en 2012, de l’« occupation minière des Philippines par les Chinois » (7). L’ouverture du secteur minier aux entreprises chinoises s’est renforcée sous l’administration de Gloria Macapagal-Arroyo dans les années 2000. La République de Chine populaire a notamment besoin du nickel philippin.

Le nouveau président n’ignorait pas ces questions avant son élection, et pour cause, Mindanao est une province où tous les enjeux géopolitiques se cristallisent. Toutefois, il a préféré tout simplement les ignorer au profit d’une guerre à la drogue qui a fait, au bas mot, 7000 victimes. L’exécution de petits délinquants ne s’attaque nullement aux racines du malaise philippin. Elle contente son électorat populaire, mais fragilise sa stature internationale, surtout aux États-Unis.

Le choix est-il possible entre les États-Unis et la Chine ?

L’analyse des relations bilatérales ne peut être, au mieux, qu’un indicateur des relations complexes entre Américains et Philippins. Rodrigo Duterte, président depuis le 30 juin 2016, souffle d’ailleurs le froid et le chaud sur son homologue américain sans que l’on comprenne très bien quelle logique de politique étrangère il suit. Peu après son élection, il insulte Barack Obama ; le 13 novembre 2017, juste avant le sommet de l’ASEAN à Manille, il montre ostensiblement sa sympathie à Donald Trump, qu’il fait rire aux dépens de la presse. Certains observateurs des deux pays ont avancé qu’il n’y a peut-être rien à comprendre tant le comportement des deux hommes est erratique. Au-delà du poids des individus dans le processus de décision, reste à évaluer la marge de manœuvre de la nouvelle administration pour s’émanciper de la tutelle américaine.

Des représentations divergentes

Les Philippins ont une image très positive des États-Unis. C’est le pays d’émigration par excellence, ou plus exactement la destination finale souhaitée d’une migration par étape. Les 4 millions de FilAm (Filipino Americans) entretiennent des liens réguliers avec l’archipel, notamment financiers, comme les transferts de revenus qui représentent annuellement la moitié des flux. L’élite philippine, très américanisée, continue à envoyer ses enfants étudier dans les meilleures universités américaines sur la côte est ou en Californie. Les dirigeants, enfin, ont toujours su jouer habilement des liens entre les deux pays.

Sur l’autre rive du Pacifique, la donne est différente. Dans l’imaginaire américain, les FilAm demeurent des Asiatiques (deuxième communauté après les Chinois) et sont souvent victimes de racisme. Les dirigeants américains ont pour leur part la certitude que les Philippines protègeront leurs intérêts. En dépit de manifestations nationalistes récurrentes, ils savent qu’ils arriveront toujours à leurs fins avec leurs « little brown brothers », comme ils les appelaient sous la colonisation. Qu’il s’agisse des questions de sécurité ou de commerce, les administrations américaines ont su exploiter à leur profit les failles du système (corruption, soutien de l’oligarchie dominante, etc.). Sous la protection, réelle ou supposée, de la 7e flotte américaine, les Philippines sont donc considérées comme un allié dans le Pacifique ouest.

Paradoxalement, bien qu’Obama ait défini la stratégie du pivot asiatique, les Philippins ont senti un désengagement étatsunien. Comme les Américains ne sont pas prêts à mourir pour Manille, Aquino a cherché de nouveaux partenaires, la France par exemple. Mais l’effort a été velléitaire, car les problèmes de politique intérieure renvoient très loin dans la hiérarchie des priorités la mise en place d’une nouvelle politique étrangère. La seule possibilité de changement consiste à se tourner vers la Chine (8).

L’enjeu chinois

Sur cette question, les représentations jouent aussi un rôle essentiel. Si les Américains jouissent d’un crédit important dans la population philippine, ce n’est pas le cas des Chinois. Ces derniers y représentent moins de 1 % de la population totale, mais c’est une frange très riche. Jusqu’à une période récente, les Philippins chinois sont restés à l’écart de la population autochtone et ont subi sporadiquement des violences meurtrières. Il va sans dire que le contentieux des Spratleys (9) a ravivé une fibre nationaliste antichinoise. L’armée n’est pas prête à renoncer à la coopération avec les États-Unis au profit de la puissance montante en Asie. Les Chinois de la RPC, pour leur part, ont une perception claire de ce qu’ils attendent des Philippines. Asiatiques, mais non chinois, ils ne seront jamais traités sur un pied d’égalité dans les négociations. Mais l’archipel est un atout dans l’approvisionnement de certaines matières premières (voir plus haut) et un débouché pour de nouveaux marchés. Les projets de développement des infrastructures par des entreprises chinoises en sont un exemple. Enfin, les Chinois ne céderont jamais sur les Spratleys.

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