La reconfiguration des forces armées nigérianes

Les forces terrestres comprennent une brigade de la garde présidentielle, considérée comme une unité d’élite, ainsi qu’un commandement des forces spéciales qui chapeaute au moins cinq unités de forces spéciales ou commandos (de type rangers pour ces dernières). Il est à noter que l’ensemble des branches de l’institution militaire (terre, air et mer) possède aujourd’hui ses propres unités de véritables forces spéciales. L’armée dispose par ailleurs de la 3e division blindée, des 1re et 2e divisions d’infanterie mécanisée, des 81e et 82divisions, à vocation interarmes, et enfin des 6e, 7e et 8e divisions d’infanterie. La 81e division est en réalité de la taille d’une brigade. Ses éléments ont certaines capacités amphibies (22) qui leur permettent d’opérer dans le delta du Niger. La 7e division est quant à elle relativement spécialisée dans les opérations de contre-­insurrection. Une attention a été portée au développement des forces spéciales et d’unités commandos. D’autres innovations sont également à signaler, comme la création en 2016 d’un bataillon motocycliste au sein de la 7e division afin de contrer les combattants ennemis qui eux-­mêmes utilisent de nombreuses motos, particulièrement adaptées dans la forêt de Sambisa. Citons aussi la création de petites unités d’intervention très agiles, les Mobile Strike Teams (MST) (23) ou celle d’une aviation légère de l’armée de terre. Malheureusement, cette initiative paraît avoir pris beaucoup de retard, après des débuts pourtant prometteurs.

L’arsenal terrestre se caractérise par une non-­standardisation quasi doctrinale tant elle est de rigueur. Il comprend des chars T‑72, des Vickers Mk3. Bien qu’ils soient mécaniquement usés et dépassés, notamment en matière de combat nocturne, ces derniers gardent une valeur pour l’appui de garnisons isolées (ils servent alors surtout de bunkers/barrières mobiles aux entrées des garnisons). Plus rustiques que les T‑72, ils font parfois office de véhicules de démolition, évitant ainsi le risque d’endommager des pièces extérieures des T‑72. Par ailleurs, leur silhouette haute est un avantage là où la végétation est dense : les équipages ont ainsi une meilleure vision, sans être « noyés » au milieu des bosquets et arbustes. Une centaine de T‑55 sont également listés, mais seuls une vingtaine semblaient opérationnels en 2016-2017. Des Scorpion servent toujours aux missions de reconnaissance (24) au profit des unités mécanisées. De nombreux blindés de combat sont également en service : ERC‑90 (très appréciés de leurs équipages), AML‑90 et un reliquat d’AML‑60, des EE‑9 Cascavel. L’armée aligne aussi des VBL et surtout des Otokar Cobra. La quantité des Cobra toujours en service est inconnue : beaucoup ont été détruits ou capturés par Boko Haram (et détruits ensuite par les gouvernementaux). À cela s’ajoutent différents modèles et variantes de blindés de transport de troupes, soit au moins 22 modèles en 2016-2017. L’artillerie n’est pas mieux lotie. Le désordre prévaut aussi pour l’armement léger avec, par exemple, au moins douze types de fusils d’assaut, dont certains avec des calibres différents (25). En 2018, la non-standardisation restait une des caractéristiques majeures de l’armée nigériane, avec tout ce que cela implique de difficultés pour l’entretien des équipements, pour la logistique sur le terrain (savoir vers quelle unité acheminer quel calibre d’obus), mais aussi pour la formation : les personnels ne peuvent être formés sur un modèle standard. En revanche, la situation s’améliorera sensiblement à moyen terme dans le domaine de l’armement léger. Un contrat a été signé en mars 2018 pour la fabrication du fusil d’assaut Beryl (26) parallèlement à celle, probable, de l’OBJ‑006 Kalachnikov, le tout par la DICON (27).

À l’aube de 2019, l’armée nigériane semble être revenue au point de départ, c’est‑à‑dire à la situation qui prévalait début 2015. Toutes les bonnes initiatives lancées sont à faire renaître : lutter contre la corruption, restaurer le moral des soldats (en organisant un système de véritables permissions, etc.), lancer des processus contre les exactions commises par les FDS, revenir à une logique de professionnalisation des forces plutôt que d’inflation absolue des effectifs. En dépit des succès militaires de l’ISWA, tout n’est pas perdu. Un retour aux fondamentaux sains, aux socles ébauchés à partir de 2015, aurait un effet positif immédiat et enrayerait la montée en puissance de la faction Barnawi tout en stoppant les profits militaires qu’en tire la faction de Shekau. Surtout qu’un grand nombre de militaires nigérians font preuve de belles qualités et qu’ils savent aussi combattre. Par exemple, en décembre 2018, à Gudumbali (28), l’affrontement a mal commencé pour les gouvernementaux. Alors que les militaires distribuaient de l’aide aux civils, les djihadistes ont attaqué, espérant profiter de l’effet de surprise. Certains des combattants islamistes étaient d’ailleurs habillés comme des réfugiés. En dépit du flottement, les militaires ont repris l’ascendant, au prix de la perte d’une dizaine des leurs et de nombreux disparus (29). Si la situation est grave, elle n’a pas encore la dimension catastrophique qui prévalait à partir du printemps 2013. Militairement, donc, un nouveau sursaut amènerait des résultats rapides. Mais, pour combien de temps ? Encore une fois, la seule solution militaire ne peut donner que des résultats immédiats, mais superficiels. L’érosion du potentiel militaire des insurgés ne signifie pas leur disparition. Sans traiter les racines du mal, les phases du conflit continueront de s’égrainer.

Notes

(1) Ce qui provoque une rupture entre pouvoir politique et responsables militaires, les seconds devenant des « fusibles » quant à l’absence de résultats, ou plus exactement quant à des résultats qui ne correspondent pas à ceux proclamés par Abuja. En novembre 2018, un nouveau commandant de théâtre est nommé pour le nord-est : il est le cinquième sur une période d’à peine deux ans.

(2) Des possibilités de coopération ponctuelle entre les deux factions issues du « Boko Haram historique », au moins à l’échelle locale, ne sont pas exclues et semblent s’être déjà plus ou moins produites. Les deux entités en question sont le Groupe sunnite pour la prédication et le djihad (« véritable » nom de Boko Haram « historique ») et l’État islamique en Afrique de l’Ouest plus connu sous sa désignation anglo-saxonne, Islamic State West Africa (ISWA).

(3) Par exemple lorsque des déplacés sont convaincus de retourner dans leur village et que, sitôt sur place, ils découvrent que tout a été détruit, que les autorités se désintéressent complètement de leur sort, dans des zones insuffisamment sécurisées. Les militaires jouent alors un rôle par trop ignoré. Ils aident les civils en donnant leurs propres rations. Cette situation a accru le sentiment d’abandon des uns et des autres tout en étant symbolique du défaut d’approche globale dans un cadre d’exigence politique de résultats (caricaturalement, « si les déplacés rentrent chez eux, alors tout va bien »…).

(4) Le 29 novembre 2018, à Arege, les militaires doivent rompre le contact et abandonner leurs positions, faute de munitions, alors qu’ils ont pourtant réussi à contenir un assaut des djihadistes.

(5) Voir aussi « Nigeria : guerre de territoires et de bétail » par Julien Camy, avec une carte remarquable, Défense & Sécurité Internationale, no 139, janvier-février 2019.

(6) Ce, même si la cohabitation de la mosaïque de communautés qui composent le pays (plus de 250 ethnies) tend à être pacifique.

(7) En juin 2018, entre 86 et 200 personnes sont tuées dans les affrontements. Selon International Crisis Group, entre 2011 et 2016, au moins 2 000 personnes ont été tuées chaque année dans ces conflits communautaires.

(8) Dans les deux cas, l’animisme est fortement présent.

(9) L’armée nigériane en opération ne souffre pas ostensiblement de préférences accordées à telle ou telle communauté en fonction de son orientation religieuse, de l’appartenance ethnique, etc.

(10) Idée qui n’est pas récente au Nigeria.

(11) Selon des témoignages locaux, 78.

(12) Voir tout particulièrement le riche ouvrage d’Akali Omeni, Counter-insurgency in Nigeria : the military and operations against Boko Haram, 2011-2017, Routledge, Londres, 2017.

(13) « Strategic hamlets in Nigeria », Stratfor, 11 janvier 2018, (https://​worldview​.stratfor​.com/​h​o​r​i​z​o​n​s​/​f​e​l​l​o​w​s​/​h​i​l​a​r​y​-​m​a​t​f​e​s​s​/​1​1​0​1​2​0​1​8​-​s​t​r​a​t​e​g​i​c​-​h​a​m​l​e​t​s​-​n​i​g​e​ria).

(14) En décembre 2018, Abuja interdit durant quelques heures les activités de l’UNICEF dans le nord-est du pays au prétexte que l’organisme œuvre au profit de Boko Haram, en laissant notamment fuiter les allégations de crimes commis par les militaires et policiers nigérians. L’attitude de l’armée nigériane vis‑à‑vis des ONG est emblématique de ce qui prévaut en Afrique : les différents acteurs ne se comprennent pas et montrent peu d’empressement à essayer de le faire.

(15) Outre les actions suicides qui précèdent les assauts, le mouvement se dote de plus en plus de pick-up armés, notamment grâce aux prises sur les forces gouvernementales. De fait, il renoue avec une forme de mobilité hybride, entre la mobilité propre aux armées – motorisées et solidement équipées – et celle des guérillas, plus fluide. Cela leur permet notamment d’adopter la tactique de l’essaim afin d’obtenir localement la supériorité numérique et de puissance de feu. Il renoue aussi avec la guerre classique en utilisant des blindés précédemment capturés, dont au moins un char Vickers aligné lors de l’attaque de Gashikar le 26 septembre 2018. Toutefois, les blindés de Boko Haram ont une durée de vie réduite en raison des difficultés techniques à les maintenir en fonctionnement et parce qu’ils constituent des cibles prioritaires pour l’aviation.

(16) Laurent Touchard, « Méthodes et tactiques de Boko Haram », Défense & sécurité internationale, no 135, mai-juin 2018.

(17) L’avant-garde des assaillants leurre les sentinelles en s’approchant à bord de véhicules semblables à ceux de l’armée et en étant vêtus de treillis également portés par les militaires.

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