Magazine DSI

La reconfiguration des forces armées nigérianes

Sur le seul plan militaire, l’indigence des positions défensives des bases assaillies témoigne du déclin du professionnalisme péniblement ébauché entre 2015 et 2017. Elle contribue à expliquer la chute des bases de l’armée. En effet, l’idée de « bases militaires » est ici trompeuse : en pratique, le terrain est très mal aménagé ; les tranchées sont insuffisamment profondes et mal placées ; les retranchements sont ridicules et ressemblent davantage à des « cabanes » qu’à des postes de tir ; les plans de feu sont à l’évidence inexistants (avec des positions incapables de s’appuyer mutuellement). La mise hors de combat d’une trentaine de soldats pendant l’attaque de Jilli, le 14 juillet 2018, n’a rien d’étonnant. D’autant moins que l’ISWA recourt aux méthodes de déception rodées du temps du Boko Haram historique (16) et désormais améliorées (17). Du mois de juillet à la mi-décembre 2018, l’ISWA mène ainsi une vingtaine d’attaques. Cette accumulation et quelques succès notables dégradent encore un peu plus le moral des gouvernementaux. Ils sont également synonymes d’un choc psychologique alors que l’ennemi était présenté comme vaincu. De plus, la situation profite de facto au Boko Haram historique (la faction commandée par Shekau) même si ce groupe reste – pour l’heure – toujours engoncé dans ses méthodes « traditionnelles (18) », ce qui ne l’empêche pas de mener des actions de guérilla et de terroguérilla (visant aussi bien des civils que des militaires) dans le nord-est, mais aussi au Niger et au Cameroun.

Aperçu de l’état des forces terrestres

Le budget de la défense nigérian pour 2018, de 1,5 milliard de dollars (19), n’est pas négligeable à l’échelle de l’Afrique subsaharienne. En 2015, l’armée aligne plus de 160 000 hommes y compris les forces paramilitaires et l’augmentation des effectifs se poursuit aujourd’hui. L’inflation se justifie au regard des circonstances. Néanmoins, la précipitation prévaut, avec des ambitions revues à la hausse quant aux recrutements. Dans un premier temps, il était prévu de faire croître les effectifs jusqu’à 200 000 hommes à l’horizon 2024, mais il a soudainement été annoncé que les forces armées atteindraient 220 000 hommes en 2019. Certes, d’importants efforts ont été consentis en matière de formation et d’infrastructures idoines. Toutefois, un tel afflux de recrues est difficile à absorber. Afin de pallier ces carences, Abuja fait appel à de nombreux partenaires étrangers pour la préparation de son armée (20), à commencer par celle de ses forces spéciales. De nombreux militaires sont ainsi formés à l’étranger : Pakistan, Russie (21). D’autres le sont dans le pays même, par exemple avec l’aide du Royaume-­Uni. Autre exemple, courant 2018, la Turquie a signé avec le Nigeria un accord de coopération pour une durée de cinq ans, ensuite reconductible chaque année. Au sujet des recrutements, il convient de rappeler que des effectifs importants sont nécessaires dans la durée pour affronter une insurrection. La technologie ne fait pas tout : le contrôle du territoire n’est qu’une illusion lorsqu’il dépend quasi exclusivement du survol de drones ou d’autres aéronefs. L’erreur du Nigeria n’est donc pas de vouloir augmenter ses effectifs, mais de les gonfler avec des personnels insuffisamment formés et entraînés. Mais il est vrai que le temps presse.

Les forces terrestres comprennent une brigade de la garde présidentielle, considérée comme une unité d’élite, ainsi qu’un commandement des forces spéciales qui chapeaute au moins cinq unités de forces spéciales ou commandos (de type rangers pour ces dernières). Il est à noter que l’ensemble des branches de l’institution militaire (terre, air et mer) possède aujourd’hui ses propres unités de véritables forces spéciales. L’armée dispose par ailleurs de la 3e division blindée, des 1re et 2e divisions d’infanterie mécanisée, des 81e et 82divisions, à vocation interarmes, et enfin des 6e, 7e et 8e divisions d’infanterie. La 81e division est en réalité de la taille d’une brigade. Ses éléments ont certaines capacités amphibies (22) qui leur permettent d’opérer dans le delta du Niger. La 7e division est quant à elle relativement spécialisée dans les opérations de contre-­insurrection. Une attention a été portée au développement des forces spéciales et d’unités commandos. D’autres innovations sont également à signaler, comme la création en 2016 d’un bataillon motocycliste au sein de la 7e division afin de contrer les combattants ennemis qui eux-­mêmes utilisent de nombreuses motos, particulièrement adaptées dans la forêt de Sambisa. Citons aussi la création de petites unités d’intervention très agiles, les Mobile Strike Teams (MST) (23) ou celle d’une aviation légère de l’armée de terre. Malheureusement, cette initiative paraît avoir pris beaucoup de retard, après des débuts pourtant prometteurs.

L’arsenal terrestre se caractérise par une non-­standardisation quasi doctrinale tant elle est de rigueur. Il comprend des chars T‑72, des Vickers Mk3. Bien qu’ils soient mécaniquement usés et dépassés, notamment en matière de combat nocturne, ces derniers gardent une valeur pour l’appui de garnisons isolées (ils servent alors surtout de bunkers/barrières mobiles aux entrées des garnisons). Plus rustiques que les T‑72, ils font parfois office de véhicules de démolition, évitant ainsi le risque d’endommager des pièces extérieures des T‑72. Par ailleurs, leur silhouette haute est un avantage là où la végétation est dense : les équipages ont ainsi une meilleure vision, sans être « noyés » au milieu des bosquets et arbustes. Une centaine de T‑55 sont également listés, mais seuls une vingtaine semblaient opérationnels en 2016-2017. Des Scorpion servent toujours aux missions de reconnaissance (24) au profit des unités mécanisées. De nombreux blindés de combat sont également en service : ERC‑90 (très appréciés de leurs équipages), AML‑90 et un reliquat d’AML‑60, des EE‑9 Cascavel. L’armée aligne aussi des VBL et surtout des Otokar Cobra. La quantité des Cobra toujours en service est inconnue : beaucoup ont été détruits ou capturés par Boko Haram (et détruits ensuite par les gouvernementaux). À cela s’ajoutent différents modèles et variantes de blindés de transport de troupes, soit au moins 22 modèles en 2016-2017. L’artillerie n’est pas mieux lotie. Le désordre prévaut aussi pour l’armement léger avec, par exemple, au moins douze types de fusils d’assaut, dont certains avec des calibres différents (25). En 2018, la non-standardisation restait une des caractéristiques majeures de l’armée nigériane, avec tout ce que cela implique de difficultés pour l’entretien des équipements, pour la logistique sur le terrain (savoir vers quelle unité acheminer quel calibre d’obus), mais aussi pour la formation : les personnels ne peuvent être formés sur un modèle standard. En revanche, la situation s’améliorera sensiblement à moyen terme dans le domaine de l’armement léger. Un contrat a été signé en mars 2018 pour la fabrication du fusil d’assaut Beryl (26) parallèlement à celle, probable, de l’OBJ‑006 Kalachnikov, le tout par la DICON (27).

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