Magazine DSI

La reconfiguration des forces armées nigérianes

À l’aube de 2019, l’armée nigériane semble être revenue au point de départ, c’est‑à‑dire à la situation qui prévalait début 2015. Toutes les bonnes initiatives lancées sont à faire renaître : lutter contre la corruption, restaurer le moral des soldats (en organisant un système de véritables permissions, etc.), lancer des processus contre les exactions commises par les FDS, revenir à une logique de professionnalisation des forces plutôt que d’inflation absolue des effectifs. En dépit des succès militaires de l’ISWA, tout n’est pas perdu. Un retour aux fondamentaux sains, aux socles ébauchés à partir de 2015, aurait un effet positif immédiat et enrayerait la montée en puissance de la faction Barnawi tout en stoppant les profits militaires qu’en tire la faction de Shekau. Surtout qu’un grand nombre de militaires nigérians font preuve de belles qualités et qu’ils savent aussi combattre. Par exemple, en décembre 2018, à Gudumbali (28), l’affrontement a mal commencé pour les gouvernementaux. Alors que les militaires distribuaient de l’aide aux civils, les djihadistes ont attaqué, espérant profiter de l’effet de surprise. Certains des combattants islamistes étaient d’ailleurs habillés comme des réfugiés. En dépit du flottement, les militaires ont repris l’ascendant, au prix de la perte d’une dizaine des leurs et de nombreux disparus (29). Si la situation est grave, elle n’a pas encore la dimension catastrophique qui prévalait à partir du printemps 2013. Militairement, donc, un nouveau sursaut amènerait des résultats rapides. Mais, pour combien de temps ? Encore une fois, la seule solution militaire ne peut donner que des résultats immédiats, mais superficiels. L’érosion du potentiel militaire des insurgés ne signifie pas leur disparition. Sans traiter les racines du mal, les phases du conflit continueront de s’égrainer.

Notes

(1)  Ce qui provoque une rupture entre pouvoir politique et responsables militaires, les seconds devenant des « fusibles » quant à l’absence de résultats, ou plus exactement quant à des résultats qui ne correspondent pas à ceux proclamés par Abuja. En novembre 2018, un nouveau commandant de théâtre est nommé pour le nord-est : il est le cinquième sur une période d’à peine deux ans.

(2)  Des possibilités de coopération ponctuelle entre les deux factions issues du « Boko Haram historique », au moins à l’échelle locale, ne sont pas exclues et semblent s’être déjà plus ou moins produites. Les deux entités en question sont le Groupe sunnite pour la prédication et le djihad (« véritable » nom de Boko Haram « historique ») et l’État islamique en Afrique de l’Ouest plus connu sous sa désignation anglo-saxonne, Islamic State West Africa (ISWA).

(3)  Par exemple lorsque des déplacés sont convaincus de retourner dans leur village et que, sitôt sur place, ils découvrent que tout a été détruit, que les autorités se désintéressent complètement de leur sort, dans des zones insuffisamment sécurisées. Les militaires jouent alors un rôle par trop ignoré. Ils aident les civils en donnant leurs propres rations. Cette situation a accru le sentiment d’abandon des uns et des autres tout en étant symbolique du défaut d’approche globale dans un cadre d’exigence politique de résultats (caricaturalement, « si les déplacés rentrent chez eux, alors tout va bien »…).

(4)  Le 29 novembre 2018, à Arege, les militaires doivent rompre le contact et abandonner leurs positions, faute de munitions, alors qu’ils ont pourtant réussi à contenir un assaut des djihadistes.

(5)  Voir aussi « Nigeria : guerre de territoires et de bétail » par Julien Camy, avec une carte remarquable, Défense & Sécurité Internationale, no 139, janvier-février 2019.

(6)  Ce, même si la cohabitation de la mosaïque de communautés qui composent le pays (plus de 250 ethnies) tend à être pacifique.

(7)  En juin 2018, entre 86 et 200 personnes sont tuées dans les affrontements. Selon International Crisis Group, entre 2011 et 2016, au moins 2 000 personnes ont été tuées chaque année dans ces conflits communautaires.

(8)  Dans les deux cas, l’animisme est fortement présent.

(9)  L’armée nigériane en opération ne souffre pas ostensiblement de préférences accordées à telle ou telle communauté en fonction de son orientation religieuse, de l’appartenance ethnique, etc.

(10)  Idée qui n’est pas récente au Nigeria.

(11)  Selon des témoignages locaux, 78.

(12)  Voir tout particulièrement le riche ouvrage d’Akali Omeni, Counter-insurgency in Nigeria : the military and operations against Boko Haram, 2011-2017, Routledge, Londres, 2017.

(13)  « Strategic hamlets in Nigeria », Stratfor, 11 janvier 2018, (https://worldview.stratfor.com/horizons/fellows/hilary-matfess/11012018-strategic-hamlets-nigeria).

(14)  En décembre 2018, Abuja interdit durant quelques heures les activités de l’UNICEF dans le nord-est du pays au prétexte que l’organisme œuvre au profit de Boko Haram, en laissant notamment fuiter les allégations de crimes commis par les militaires et policiers nigérians. L’attitude de l’armée nigériane vis‑à‑vis des ONG est emblématique de ce qui prévaut en Afrique : les différents acteurs ne se comprennent pas et montrent peu d’empressement à essayer de le faire.

(15)  Outre les actions suicides qui précèdent les assauts, le mouvement se dote de plus en plus de pick-up armés, notamment grâce aux prises sur les forces gouvernementales. De fait, il renoue avec une forme de mobilité hybride, entre la mobilité propre aux armées – motorisées et solidement équipées – et celle des guérillas, plus fluide. Cela leur permet notamment d’adopter la tactique de l’essaim afin d’obtenir localement la supériorité numérique et de puissance de feu. Il renoue aussi avec la guerre classique en utilisant des blindés précédemment capturés, dont au moins un char Vickers aligné lors de l’attaque de Gashikar le 26 septembre 2018. Toutefois, les blindés de Boko Haram ont une durée de vie réduite en raison des difficultés techniques à les maintenir en fonctionnement et parce qu’ils constituent des cibles prioritaires pour l’aviation.

(16)  Laurent Touchard, « Méthodes et tactiques de Boko Haram », Défense & sécurité internationale, no 135, mai-juin 2018.

(17)  L’avant-garde des assaillants leurre les sentinelles en s’approchant à bord de véhicules semblables à ceux de l’armée et en étant vêtus de treillis également portés par les militaires.

(18)  Laurent Touchard, op. cit.

(19)  Le montant varie selon les sources : de 1,5 à 2,1 milliards de dollars.

(20)  Il est à noter que le Nigeria forme aussi des personnels du continent. Ainsi, les deux premiers pilotes libériens brevetés depuis la guerre civile l’ont été au Nigeria au printemps 2018, dans le cadre de l’aide que celui-ci apporte au Liberia.

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