La Chine, une obsession américaine

Au risque du déclin

En parallèle au repli sur soi américain et à la mise en place de mesures de protectionnisme commercial, la Chine a considérablement diversifié ses partenaires, et l’initiative de la ceinture et de la route, lancée en 2013, se traduit par une présence accrue de Pékin dans l’ensemble des régions où le poids de Washington semble décliner : Asie du Sud-Est, Asie centrale, Moyen-Orient, Afrique subsaharienne, Europe, et même Amérique latine. La Chine serait ainsi non seulement le principal compétiteur des États-Unis, mais aussi le responsable des problèmes que rencontre le géant américain.

Les prouesses poussives de l’économie américaine sont souvent mises en avant par les déclinistes, qui estiment que la tendance au retrait est si lourde depuis trente ans qu’il n’y a pas de raison qu’elle s’inverse dans les prochaines années. La question est donc de savoir comment chercher à ralentir ce processus, voire même, dans la durée, à l’inverser. Si la thèse des déclinistes se confirme, Washington devrait, estimait déjà en 1997 Christopher Layne, contenir la croissance chinoise en « adoptant une politique économique internationale néo-mercantiliste », en d’autres termes en renonçant temporairement ou définitivement à un libéralisme économique dont Pékin est parvenu à tourner les règles à son avantage (5). Cela signifierait que les États-Unis renoncent à leurs idéaux en matière de libéralisme économique, de manière temporaire ou permanente. Là aussi, la réalité actuelle semble répondre en écho à ces prophéties.

Ce constat est inquiétant, car il suppose à la fois que Washington se tourne vers des mesures commerciales faisant un usage répété de protectionnisme, et dans le même temps que les problèmes que rencontre l’économie américaine viennent des règles que les États-Unis ont eux-mêmes mises en place. Comme l’explique de manière sombre Immanuel Wallerstein, « les facteurs économiques, politiques et militaires, qui ont contribué à forger l’hégémonie américaine, sont les mêmes qui contribueront inexorablement au déclin américain à venir » (6).

Dans ce contexte, la diplomatie économique de l’administration Trump se caractérise par une rupture radicale par rapport à toutes les politiques de Washington depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette discontinuité s’est manifestée entre autres dans le retrait des États-Unis du PTP, ainsi que par la guerre des tarifs avec la Chine, comme nous l’avons vu (7). Dans les deux cas, Pékin est au cœur des préoccupations américaines, et dans les deux cas, c’est une véritable remise en question de l’ordre international libéral, dont les États-Unis forment pourtant le centre, qui est à l’œuvre (8). Les rôles semblent presque inversés, notamment quand Xi Jinping répète à l’envie l’attachement de son pays aux règles du libéralisme et aux institutions chargées de les encadrer. Le déclin américain, relatif mais réel, serait ainsi la conséquence de la remise en question de ce qui a fait de ce pays le pivot du monde plus qu’un constat d’échec face à une compétition féroce. Cette obsession chinoise de Washington, qui dépasse les clivages partisans, se traduit par des politiques aussi ambivalentes que contre-productives, au risque d’une crise de représentativité de Washington sur la scène internationale.

La réalité est que la Chine et les États-Unis sont engagés dans une guerre sans merci. Mais une guerre d’un nouveau type, qui s’inspire à la fois de la bipolarité de type guerre froide, du concert des nations et d’une lutte hégémonique laissant la part belle à la capacité d’influence et au poids de l’économie plus qu’à la force armée. Il s’agit d’une guerre pacifique, durable, portant sur une multitude de fronts, et qui s’invite dans le monde entier par le biais des investissements chinois, des réactions américaines et d’institutions internationales qui vacillent face à cette compétition inédite. Ses conséquences restent très incertaines, et nourrissent tous les fantasmes, aux États-Unis en particulier. Car dès lors que cette transition de puissance économique s’invite sur le terrain du politique et du militaire, la stigmatisation est au rendez-vous.

La face-à-face Chine/États-Unis en chiffres

Notes

(1) Alan Wachman, « La politique chinoise des États-Unis ou l’Amérique face à elle-même », Monde chinois, no 9, hiver 2006-2007, p. 74.

(2) Voir Benjamin Page et Tao Xie, Living with the Dragon : How the American Public Views the Rise of China, New York, Columbia University Press, 2010, p. 58-62.

(3) The White House, The National Security Strategy of the United States of America, décembre 2017, p. 2 et 27.

(4) Kurt Campbell, The Pivot : The Future of American Statecraft in Asia, New York, NY, Twelve Publishers, 2016.

(5) Christopher Layne, « From Preponderance to Offshore Balancing : America’s Future Grand Strategy », International Security, vol. 22, no 1, été 1997, p. 87.

(6) Immanuel Wallerstein, « L’atterrissage forcé de l’aigle américain », Revue internationale et stratégique, no 48, hiver 2002-2003, p. 43.

(7) Marcus Noland, « US Trade Policy in the Trump Administration », Asian Economic Policy Review, vol. 13, no 2, 2018, p. 262-278.

(8) John G. Ikenberry, « The End of Liberal International Order ? », International Affairs, vol. 94, no 1, 2018, p. 7-23.

Légende de la photo en première page : Le 9 novembre 2017, le président américain arrive à Pékin à l’occasion de sa première visite en Chine. Donald Trump avait alors reçu un accueil impérial qui s’est achevé sur une moisson de contrats. Mais l’entente affichée a vite pris du plomb dans l’aile avec la décision du président américain, en mars 2018, de lancer une guerre commerciale contre la Chine qui a eu un impact sur l’ensemble du commerce international. À la fin de l’année 2018, Pékin annonçait pourtant un excédent commercial record avec les États-Unis, d’un montant de 323 milliards de dollars, soit une hausse de 11,3 % sur un an. (© White House/Shealah Craighead)

À propos de l'auteur

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont

Professeur à l’université catholique de Lille et directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), où il est en charge du pôle Asie-Pacifique. Prochain ouvrage dirigé avec E. Mottet, F. Lasserre et S. Granger : Les marges et les frontières de la Chine : quels enjeux géopolitiques ?, aux Presses universitaires de Montréal.

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