Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

La Chine, une obsession américaine

Au-delà du diagnostic assez juste dressé par le président américain, quels sont les remèdes proposés, tandis que le déficit commercial des États-Unis à l’égard de la Chine continue inexorablement de se creuser ? C’est là que le problème se pose. L’annonce du retrait du Partenariat Trans-Pacifique (PTP) en janvier 2017, première décision en politique étrangère de Donald Trump après son élection, s’est faite sans négociation et donc sans contrepartie. Plus récemment, la mise en avant de mesures protectionnistes avec la taxation sur les importations d’acier et d’aluminium s’est faite de manière désordonnée et surtout trop délibérément anti-chinoise, au point de fournir à Pékin des arguments pour se victimiser et annoncer des mesures de rétorsion sans apparaître comme agressif. L’affaire Huawei portée devant la justice n’en est qu’une des manifestations. Si la guerre commerciale entre Washington et Pékin ne date pas d’hier, la Chine est de plus en plus en position de force et les manœuvres de l’administration Trump ne font que la renforcer. Le tweet du président américain s’inscrit ainsi dans une reconnaissance de la démission de Washington, mais il soulève dans le même temps le risque de voir se multiplier des mesures visant à réduire les effets de l’échec des politiques commerciales américaines. Gare au risque de voir les États-Unis se mettre un peu plus en situation difficile en apportant des réponses aussi maladroites que précipitées, et bouleverser des règles commerciales internationales dont ils ont pourtant été les principaux artisans.

Au risque du déclin

En parallèle au repli sur soi américain et à la mise en place de mesures de protectionnisme commercial, la Chine a considérablement diversifié ses partenaires, et l’initiative de la ceinture et de la route, lancée en 2013, se traduit par une présence accrue de Pékin dans l’ensemble des régions où le poids de Washington semble décliner : Asie du Sud-Est, Asie centrale, Moyen-Orient, Afrique subsaharienne, Europe, et même Amérique latine. La Chine serait ainsi non seulement le principal compétiteur des États-Unis, mais aussi le responsable des problèmes que rencontre le géant américain.

Les prouesses poussives de l’économie américaine sont souvent mises en avant par les déclinistes, qui estiment que la tendance au retrait est si lourde depuis trente ans qu’il n’y a pas de raison qu’elle s’inverse dans les prochaines années. La question est donc de savoir comment chercher à ralentir ce processus, voire même, dans la durée, à l’inverser. Si la thèse des déclinistes se confirme, Washington devrait, estimait déjà en 1997 Christopher Layne, contenir la croissance chinoise en « adoptant une politique économique internationale néo-mercantiliste », en d’autres termes en renonçant temporairement ou définitivement à un libéralisme économique dont Pékin est parvenu à tourner les règles à son avantage (5). Cela signifierait que les États-Unis renoncent à leurs idéaux en matière de libéralisme économique, de manière temporaire ou permanente. Là aussi, la réalité actuelle semble répondre en écho à ces prophéties.

Ce constat est inquiétant, car il suppose à la fois que Washington se tourne vers des mesures commerciales faisant un usage répété de protectionnisme, et dans le même temps que les problèmes que rencontre l’économie américaine viennent des règles que les États-Unis ont eux-mêmes mises en place. Comme l’explique de manière sombre Immanuel Wallerstein, « les facteurs économiques, politiques et militaires, qui ont contribué à forger l’hégémonie américaine, sont les mêmes qui contribueront inexorablement au déclin américain à venir » (6).

Dans ce contexte, la diplomatie économique de l’administration Trump se caractérise par une rupture radicale par rapport à toutes les politiques de Washington depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette discontinuité s’est manifestée entre autres dans le retrait des États-Unis du PTP, ainsi que par la guerre des tarifs avec la Chine, comme nous l’avons vu (7). Dans les deux cas, Pékin est au cœur des préoccupations américaines, et dans les deux cas, c’est une véritable remise en question de l’ordre international libéral, dont les États-Unis forment pourtant le centre, qui est à l’œuvre (8). Les rôles semblent presque inversés, notamment quand Xi Jinping répète à l’envie l’attachement de son pays aux règles du libéralisme et aux institutions chargées de les encadrer. Le déclin américain, relatif mais réel, serait ainsi la conséquence de la remise en question de ce qui a fait de ce pays le pivot du monde plus qu’un constat d’échec face à une compétition féroce. Cette obsession chinoise de Washington, qui dépasse les clivages partisans, se traduit par des politiques aussi ambivalentes que contre-productives, au risque d’une crise de représentativité de Washington sur la scène internationale.

La réalité est que la Chine et les États-Unis sont engagés dans une guerre sans merci. Mais une guerre d’un nouveau type, qui s’inspire à la fois de la bipolarité de type guerre froide, du concert des nations et d’une lutte hégémonique laissant la part belle à la capacité d’influence et au poids de l’économie plus qu’à la force armée. Il s’agit d’une guerre pacifique, durable, portant sur une multitude de fronts, et qui s’invite dans le monde entier par le biais des investissements chinois, des réactions américaines et d’institutions internationales qui vacillent face à cette compétition inédite. Ses conséquences restent très incertaines, et nourrissent tous les fantasmes, aux États-Unis en particulier. Car dès lors que cette transition de puissance économique s’invite sur le terrain du politique et du militaire, la stigmatisation est au rendez-vous.

La face-à-face Chine/États-Unis en chiffres

Notes

(1) Alan Wachman, « La politique chinoise des États-Unis ou l’Amérique face à elle-même », Monde chinois, no 9, hiver 2006-2007, p. 74.

(2) Voir Benjamin Page et Tao Xie, Living with the Dragon: How the American Public Views the Rise of China, New York, Columbia University Press, 2010, p. 58-62.

(3) The White House, The National Security Strategy of the United States of America, décembre 2017, p. 2 et 27.

(4) Kurt Campbell, The Pivot : The Future of American Statecraft in Asia, New York, NY, Twelve Publishers, 2016.

(5) Christopher Layne, « From Preponderance to Offshore Balancing: America’s Future Grand Strategy », International Security, vol. 22, no 1, été 1997, p. 87.

(6) Immanuel Wallerstein, « L’atterrissage forcé de l’aigle américain », Revue internationale et stratégique, no 48, hiver 2002-2003, p. 43.

À propos de l'auteur

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont

Professeur à l’université catholique de Lille et directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), où il est en charge du pôle Asie-Pacifique. Prochain ouvrage dirigé avec E. Mottet, F. Lasserre et S. Granger : Les marges et les frontières de la Chine : quels enjeux géopolitiques ?, aux Presses universitaires de Montréal.

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