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En Libye : Sarraj, Haftar, les milices, les tribus, Al-Sissi, Macron, Gentiloni, Salamé et les autres…

En décembre 2017, Donald Trump recevait Fayez el-Sarraj, chef du Gouvernement d’accord national (GNA). Quel est le degré d’implication des États-Unis dans cette crise ?

Pendant longtemps, on a cru que le président des États-Unis soutiendrait Haftar plutôt que Sarraj. Premièrement, parce qu’il avait montré un fort soutien à l’Égypte d’Al-Sissi. Or Haftar est un peu l’ombre de ce dernier en Libye. Deuxièmement, on aurait pu penser que le style du

Maréchal était plus compatible avec la vision de la politique de Donald Trump. Mais les choses se sont finalement passées autrement. Donald Trump a reçu Sarraj et a même prononcé quelques mots élogieux à son égard. Il soutient par ailleurs la démarche onusienne dans ce dossier. En dehors d’un éventuel manque d’information du président américain sur la question libyenne, plusieurs facteurs peuvent expliquer ce positionnement a priori étonnant. Avant tout, Haftar avait très mal réagi aux mesures migratoires américaines visant des pays musulmans (et qui concernent la Libye notamment), ce qui a semble-t-il laissé des traces dans les relations entre les deux hommes. Par ailleurs, Trump poursuit finalement une politique entamée avant son élection, consistant à laisser la main aux Européens en Libye.

Emmanuel Macron s’est quant à lui fortement engagé dans le dossier libyen. Après avoir apporté une reconnaissance à l’homme fort de l’Est du pays, Khalifa Haftar, le gouvernement français semble, depuis fin 2017, prendre ses distances vis-à-vis du Maréchal. Quelles sont les motivations de l’engagement de la France en Libye et quels sont ses objectifs ?

Revenons en 2015. Malgré les limites de l’accord de Skhirat et la faiblesse du gouvernement Sarraj, la communauté internationale dans son ensemble, et l’UE en particulier, ainsi que ses États membres, dont la France, ont continué de considérer officiellement le GNA comme la seule autorité libyenne légitime. Cependant, Khalifa Haftar, perçu comme l’homme fort du pays et apprécié pour sa lutte acharnée contre les mouvement djihadistes, s’est progressivement imposé comme un interlocuteur incontournable du processus de paix. Son intégration au sein du GNA et son inclusion dans le processus de paix sont devenus un objectif prioritaire de l’ONU. À partir de là, et donc avant l’arrivée d’Emmanuel Macron, l’attitude de la France vis-à-vis du maréchal Haftar apparaît comme ambiguë. Cette ouverture a été interprétée par certains pays, et en particulier la France, comme une invitation à le soutenir militairement, non pas contre Sarraj ou les milices proches de lui, mais dans sa lutte contre Al-Qaïda ou Ansar al-Charia, groupe djihadiste aux allégeances variables selon les villes et qui opère notamment en Cyrénaïque.

En effet, la France est fortement impliquée dans le combat contre le terrorisme au Sahel et se voit, dans ce cadre, obligée d’avoir un pied en Libye. Or Haftar y est pour cela l’interlocuteur le plus fiable et le plus à même d’aider Paris. Mais ce n’est pas la seule raison. La France est aussi très liée à l’Égypte, qui est devenue l’un de ses principaux clients en matière d’armement (en 2015, Le Caire a notamment signé la première vente d’avions Rafale à l’exportation, et racheté à Paris les deux bâtiments de projection et de commandement Mistral après l’annulation du contrat avec la Russie). Or Haftar est très proche d’Al-Sissi et des intérêts égyptiens.

Certes, la France n’est sans doute pas la seule à avoir envoyé des hommes en uniformes auprès du maréchal Haftar. Mais parmi les Occidentaux, c’est elle qui l’a appuyé avec le plus de conviction. Paris a d’ailleurs dû reconnaître publiquement son implication militaire après que trois militaires des forces spéciales sont morts au côté de soldats de l’ANL, à l’été 2016, dans le crash d’un hélicoptère dans la région de Benghazi. Le GNA dénonça alors une violation de son territoire et les conséquences néfastes du soutien français à Haftar sur le processus de paix onusien.

Peu après son élection, à l’été 2017, le président Emmanuel  Macron, sous l’impulsion du ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian (déjà très actif dans ce dossier comme ministre de la Défense du gouvernement précédent), prend l’initiative d’une rencontre entre Sarraj et Haftar à Paris, mettant sur un pied d’égalité les deux hommes, avec le risque d’affaiblir encore le premier et de renforcer le second dans sa position de contestation des autorités de Tripoli. Depuis, le soutien de la France à Haftar semble cependant s’être un peu estompé (même si, compte tenu de la nature des opérations sur le terrain, on n’a nécessairement qu’une vision partielle de ce qui s’y passe), en partie en raison du mécontentement italien.

Les tensions survenues dans ce dossier entre la France d’un côté, l’Italie et l’Union européenne de l’autre, semblent avoir montré une nouvelle fois les difficultés d’une position européenne extérieure commune…

Il est vrai que la rencontre de l’été 2017 à Paris avait, à l’époque, fait grincer des dents à Rome. L’ancienne puissance coloniale et premier investisseur en Libye, point principal d’arrivée du flux de migrants en provenance du pays, soutient pour sa part le GNA et a des forces présentes à Misrata. Le gouvernement, et même une large part de la société italienne, ont été passablement irrités par cet épisode, ainsi qu’en ont attesté de nombreux commentaires d’analystes et de journalistes parus dans la presse. Malgré tout, l’Union européenne a réussi à avoir une politique plus ou moins unitaire dans la crise libyenne. Lorsque l’UE a contribué aux négociations de paix pour créer le gouvernement d’unité nationale qui donnera ensuite le pouvoir à Sarraj, l’UE et tous ses pays membres ont soutenu l’ONU sans ambiguïté. Ils ont tous menacé les acteurs libyens qui boycottaient le processus de paix de sanctions. Et si la France a ensuite commencé à soutenir Haftar, c’est en appuyant parallèlement la médiation onusienne et la création du gouvernement d’union nationale. Comme je le disais, la France est désormais plus attentive à ne pas heurter ses partenaires européens, et en particulier l’Italie. Emmanuel Macron tient à ce que l’UE reste unie sur ce dossier comme sur les autres, tant il a fait de l’UE et de l’intégration européenne la marque de son action politique. Ses excellentes relations personnelles avec l’actuel Premier ministre italien, Paolo Gentiloni, ont également très certainement contribué à apaiser les tensions.

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