En Libye : Sarraj, Haftar, les milices, les tribus, Al-Sissi, Macron, Gentiloni, Salamé et les autres…

Certes, la France n’est sans doute pas la seule à avoir envoyé des hommes en uniformes auprès du maréchal Haftar. Mais parmi les Occidentaux, c’est elle qui l’a appuyé avec le plus de conviction. Paris a d’ailleurs dû reconnaître publiquement son implication militaire après que trois militaires des forces spéciales sont morts au côté de soldats de l’ANL, à l’été 2016, dans le crash d’un hélicoptère dans la région de Benghazi. Le GNA dénonça alors une violation de son territoire et les conséquences néfastes du soutien français à Haftar sur le processus de paix onusien.

Peu après son élection, à l’été 2017, le président Emmanuel Macron, sous l’impulsion du ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian (déjà très actif dans ce dossier comme ministre de la Défense du gouvernement précédent), prend l’initiative d’une rencontre entre Sarraj et Haftar à Paris, mettant sur un pied d’égalité les deux hommes, avec le risque d’affaiblir encore le premier et de renforcer le second dans sa position de contestation des autorités de Tripoli. Depuis, le soutien de la France à Haftar semble cependant s’être un peu estompé (même si, compte tenu de la nature des opérations sur le terrain, on n’a nécessairement qu’une vision partielle de ce qui s’y passe), en partie en raison du mécontentement italien.

Les tensions survenues dans ce dossier entre la France d’un côté, l’Italie et l’Union européenne de l’autre, semblent avoir montré une nouvelle fois les difficultés d’une position européenne extérieure commune…

Il est vrai que la rencontre de l’été 2017 à Paris avait, à l’époque, fait grincer des dents à Rome. L’ancienne puissance coloniale et premier investisseur en Libye, point principal d’arrivée du flux de migrants en provenance du pays, soutient pour sa part le GNA et a des forces présentes à Misrata. Le gouvernement, et même une large part de la société italienne, ont été passablement irrités par cet épisode, ainsi qu’en ont attesté de nombreux commentaires d’analystes et de journalistes parus dans la presse. Malgré tout, l’Union européenne a réussi à avoir une politique plus ou moins unitaire dans la crise libyenne. Lorsque l’UE a contribué aux négociations de paix pour créer le gouvernement d’unité nationale qui donnera ensuite le pouvoir à Sarraj, l’UE et tous ses pays membres ont soutenu l’ONU sans ambiguïté. Ils ont tous menacé les acteurs libyens qui boycottaient le processus de paix de sanctions. Et si la France a ensuite commencé à soutenir Haftar, c’est en appuyant parallèlement la médiation onusienne et la création du gouvernement d’union nationale. Comme je le disais, la France est désormais plus attentive à ne pas heurter ses partenaires européens, et en particulier l’Italie. Emmanuel Macron tient à ce que l’UE reste unie sur ce dossier comme sur les autres, tant il a fait de l’UE et de l’intégration européenne la marque de son action politique. Ses excellentes relations personnelles avec l’actuel Premier ministre italien, Paolo Gentiloni, ont également très certainement contribué à apaiser les tensions.

En tout état de cause, si l’on compare l’action européenne avec celle du reste du monde, on constate que l’UE est tout de même celle qui a su, in fine, maintenir l’unité. Les pays du golfe Persique sont, eux, complètement divisés sur le dossier, de même que les pays arabes : les Saoudiens et les Émirats arabes unis soutiennent Haftar ; le Qatar, les Soudanais et les Turcs soutiennent des milices liées à Sarraj ; les Algériens ne savent pas qui soutenir…

Au 30e sommet de l’Union africaine (UA), à Addis-Abeba, le 28 janvier 2018, Ghassan Salamé déclarait que les Nations Unies reconnaissaient « la dimension africaine du drame libyen ». Comment caractériseriez-vous cette « dimension africaine » et quelle est l’implication des pays africains frontaliers de la Libye dans ce dossier, en particulier de l’Égypte ?

Tout d’abord, et comme l’a rappelé l’UA à juste titre, l’Afrique est la région la plus affectée par la crise en Libye : située sur ce continent, la Libye a six frontières avec des pays d’Afrique et son instabilité a eu de fortes conséquences sur au moins trois, voire quatre d’entre eux (notamment le Tchad, ou encore le Mali, via le Niger). Les Africains souhaiteraient donc que la dimension africaine de ce dossier soit davantage prise en compte. Or, avant d’être libanais, le représentant de l’ONU a toujours été européen, jamais africain.

En outre, à l’époque de Kadhafi, le pays était beaucoup plus tourné vers l’Afrique que vers les pays arabes. Après avoir échoué à mener une politique panarabe, le Guide avait privilégié une politique panafricaine. La Libye a ainsi établi de très importants relais avec plusieurs pays – Libéria, Congo-Brazzaville, Ouganda, etc. – qui auraient voulu avoir leur mot à dire dans cette crise.

Pour ce qui est de l’implication égyptienne, elle est majeure en Libye, car Le Caire estime que plusieurs factions soutenant Sarraj sont proches des Frères musulmans, auxquels l’Égypte est viscéralement opposée. À mon sens – c’est une interprétation très personnelle –, le conflit historique entre Frères musulmans et pouvoir militaire séculaire en Égypte s’est ainsi en partie déplacé en Libye. Pour l’Égypte, ce sont des ennemis à combattre et non à intégrer dans un dialogue de paix. Elle ne souhaite certainement pas les voir s’implanter dans un pays d’Afrique du Nord.

L’Algérie et la Tunisie semblent essayer de maintenir une certaine équidistance entre Tripoli et Tobrouk.

Le Soudan a pour sa part une stratégie très opportuniste, malgré le fait qu’on le présente souvent comme un pays islamiste. Il a certainement soutenu certaines milices islamistes en lien avec Sarraj dans le passé, mais il pourrait également entretenir de bonnes relations avec Haftar, notamment parce que certains groupes rebelles du Darfour se sont retrouvés en Libye et qu’il y a eu certaines convergences d’intérêts entre Tobrouk et Khartoum…

Entre maintien du chaos politique et trafics florissants, Daech trouve en Libye un territoire favorable à sa réorganisation. Quelle est l’emprise de l’organisation sur le pays et comment les rapports de pouvoir entre les différents groupes djihadistes s’articulent-ils sur le territoire libyen ?

L’État islamique (EI) a contrôlé Syrte, la ville natale de Kadhafi, durant quelques mois, et ce sont les milices de Misrata liées au gouvernement de Sarraj qui l’en ont délogé. Les milices de l’EI se sont ensuite dispersées. Mais pour vous dire précisément où on en est, il faudrait des connaissances de terrain que je n’ai pas.

Cela étant, j’ai l’impression que l’on confond souvent djihadistes et État islamique. Il y a aussi en Libye beaucoup de groupes proches d’Al-Qaïda et de groupes aux positionnements ambigus et changeants. Or il y a aussi beaucoup de propagande autour de cela. Haftar tend notamment à tous les présenter comme liés à l’EI.

Quant à ce qui se passe dans le Sud de la Libye, on ne le sait tout simplement pas, car très peu de personnes y vont. Des conflits locaux se greffent au conflit national libyen. Toubous, tribus arabes – dont les Qadhadhfa (celle de Kadhafi), les Awlad Suleiman et les Hodairi –, Touaregs, s’y opposent ou s’y allient. Dans ce contexte d’acteurs multiples et d’alliances mouvantes, vient se greffer la présence de groupes djihadistes, rajoutant à la confusion.

Au-delà de l’opposition historique entre Cyrénaïque et Tripolitaine, on sait l’importance de la structure tribale du pays. Vous paraît-elle avoir été suffisamment prise en compte dans le processus de médiation onusien et quelle pourrait être sa place dans une « nouvelle Libye » ?

Il y a énormément de lignes de fracture en Libye, notamment la Cyrénaïque et la Tripolitaine, mais aussi des lignes de fracture tribales ou encore religieuses. Il faut savoir que le processus de paix que l’ONU a essayé de mener depuis 2014 s’est toujours basé sur les communes. Les Libyens, dans cette situation chaotique, ont en effet réussi dans certains cas à élire ou nommer des autorités communales qui fonctionnent tant bien que mal et, en un sens, remplacent l’État. L’ONU mise ainsi beaucoup sur le soutien des communes dans l’organisation électorale. Même si le conflit libyen est aussi un conflit régional et que, pour le moment, il y a sans doute trop d’acteurs qui n’ont pas intérêt à ce que les différentes parties au conflit trouvent un accord, c’est peut-être à partir de ce réseau de communes que pourrait émerger une sortie de crise.

Propos recueillis par Nathalie Vergeron, le 7 février 2018

Libye : un pays riche en hydrocarbures mais divisé
Article paru dans la revue Diplomatie n°91, « Iran vs Arabie saoudite : Luttes d’influence dans le Golfe », mars-avril 2018.

Federico Santopinto, « Crise libyenne : rôles et enjeux de l’UE et ses membres », Note d’analyse du GRIP, Bruxelles, 29 janvier 2018 (https://​www​.grip​.org/​s​i​t​e​s​/​g​r​i​p​.​o​r​g​/​f​i​l​e​s​/​N​O​T​E​S​_​A​N​A​L​Y​S​E​/​2​0​1​8​/​N​A​_​2​0​1​8​-​0​1​-​2​9​-​F​R​_​F​-​S​A​N​T​O​P​I​N​T​O​.​pdf).

André Martel, La Libye, des Ottomans à Da’ech : 1835-2016 (2e éd.), Paris, L’Harmattan, « Mondes en mouvement », novembre 2016.

Légende de la photo en première page : Le Premier ministre du gouvernement d’accord national (GNA) libyen, Fayez el-Sarraj (au centre), est reçu par Thomas D. Waldhauser (à droite), commandant les forces américaines en Afrique, au quartier général de Stuttgart (Allemagne), le 5 avril 2017. Lors de cette rencontre, les deux hommes ont notamment évoqué les futures coopérations américaines en Libye. Moins impliqués que les Européens dans ce dossier, les Américains soutiennent néanmoins le processus onusien et le GNA. (© Nate Herring / Africom)

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