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L’Amniyat : le renseignement de l’État islamique, État dans l’État

La branche de l’Amniyat qui s’occupe des opérations extérieures est baptisée Amn al-Kharji. Le témoignage le plus détaillé sur cette subdivision est celui publié par le Daily Beast deux jours après les attentats de Paris : c’est celui d’un transfuge baptisé Abou Ahmed (6). D’après lui, l’Amniyat comprend quatre départements : l’Amn al-Dawla, chargé de la sécurité intérieure dans le territoire de l’EI ; l’Amn al-Dakhili, équivalent d’un ministère de l’Intérieur pour le maintien de l’ordre ; l’Amn al-Askari, qui est le renseignement militaire ; et l’Amn al-Kharji qui s’occupe de l’espionnage et des attentats en territoire ennemi. Le témoignage d’Abou Khaled confirme qu’Abou Muhammad al-Adnani chapeaute l’Amniyat, sans doute à un niveau plus bureaucratique qu’opérationnel, même s’il nomme les chefs des quatre départements (7).

L’exemple franco-belge au sein de l’Amniyat est assez bien documenté (8). Au printemps 2013, de nombreux Français et Belges rejoignent la Syrie après la naissance de l’EIIL. Ils atterrissent pour beaucoup dans la Katibat al-Muhajireen (brigade des immigrants), regroupant les combattants étrangers au sein d’un groupe djihadiste syrien, Al-Majlis Shura al-Mujahideen, dirigé par Amr al-Absi, alias Abou al-Atheer. Al-Absi est l’un des premiers soutiens d’Abou Bakr al-Baghdadi avant même la naissance de l’EIIL : il devient gouverneur d’Alep. Dans la Katibat al-Muhajireen, on trouve Chaquir Maaroufi, alias Abou Shaheed (9), un des propagandistes français les plus zélés de l’EIIL. Les Franco-Belges de cette katibat, comme Tyler Vilus, dès 2013, louent Mohamed Merah, et invitent déjà à frapper en Occident. Deux membres de la cellule Cannes-Torcy démantelée en octobre 2012, Ibrahim Boudina et Abdelkader Tliba, qui sont parvenus à gagner la Syrie, reviennent en France et sont arrêtés en janvier 2014 : ils avaient commencé la fabrication de TATP. Mehdi Nemmouche, qui est arrivé en Syrie en décembre 2012, a été recruté par Abdelhamid Abaaoud, lui aussi membre de la Katibat al-Muhajireen, et qui semble avoir rapidement gravi les échelons dans l’Amniyat. Nemmouche quitte la Syrie en janvier 2014 avant de commettre l’attaque dans le musée juif de Bruxelles, en mai, la première effectuée en Europe par l’EIIL. À ce moment-là, il est encore difficile d’appréhender la structure de commandement qui pilote les attentats. Toutefois, le témoignage de Mourad Farès, qui s’est rendu de lui-même à la DGSI en Turquie en août 2014, et qui a fait partie un temps de l’EIIL, confirme que celui-ci planifie des attentats en Occident dès l’automne 2013 : Farès a rencontré un Saoudien, Abou Usama al-Madani, qui recrutait des candidats.

À partir du second semestre 2014, l’EI semble investir davantage de moyens dans ses opérations extérieures et les organise vraiment de manière institutionnalisée. La première trace de ce changement est l’attentat raté de Verviers, déjoué in extremis en janvier 2015, dans lequel on retrouve encore Abdelhamid Abaaoud. La cellule est organisée autour de personnes ayant séjourné en Syrie, mais assez brièvement. Des Français organisent un réseau d’acheminement par la Grèce et la Turquie en se présentant comme des réfugiés syriens. Ces Français appartiennent au réseau de Trappes, cette ville des Yvelines qui a connu de nombreux départs vers la Syrie. Parmi eux, Walid Hamam, qui a fait partie d’un réseau d’opérations au Liban, avec Chaqir Maaroufi. Wissem el-Mokhtari et Foued Mohamed-Aggad, un des assaillants du Bataclan, en font également partie. Abaaoud semble assurer le lien entre ses supérieurs de l’Amniyat en Syrie et la cellule en Europe. Il est non seulement en contact avec l’Amniyat en Syrie, mais aussi avec la branche libyenne de l’EI ; il a été membre de la Katibat al-Battar (10), constituée de Libyens.

Après l’échec de Verviers, l’EI intensifie ses efforts pour inciter des partisans à commettre des attentats en Occident, tandis que l’Amniyat accélère le recrutement en Syrie. Reda Hame parle, en juin 2015, d’une véritable « usine » autour de Raqqa. Il apparaît que la plupart des Français et Belges ayant participé de près ou de loin aux attentats viennent de l’Amniyat. Boubakeur el-Hakim, alias Abou Muqatil al-Tunisi, Franco-Tunisien vétéran du djihad, qui rejoint la Syrie après l’assassinat de l’avocat tunisien Chokri Belkaïd (6 février 2013) et du député tunisien Mohamed Brahmi (25 juillet 2013), a de hautes responsabilités (il sera tué dans une frappe de drone près du stade de Raqqa le 26 novembre 2016). On trouve autour de lui Salim Benghalem (11), un Français qui a intégré les rangs de l’EIIL dès 2013, et Najim Lachraoui, l’artificier des attentats de Paris et de Bruxelles, qui tous les deux, avec Mehdi Nemmouche, ont été geôliers des otages occidentaux et locaux dans le secteur d’Alep pendant le second semestre 2013. D’autres Français font également partie de l’Amniyat, comme Tyler Vilus. Nicolas Moreau, arrêté et rapatrié en France en juin 2015, est l’un des premiers à évoquer Abdelhamid Abaaoud et son rôle dans les opérations extérieures devant la DGSI. Moreau est également le premier Français revenu du théâtre à détailler plus précisément ce qu’est l’Amniyat (12).

Dans la première moitié de 2015, après l’échec de Verviers, l’Amniyat semble avoir changé de stratégie : il n’envoie plus de vétérans du djihad ou même de membres du service, mais recrute parmi ceux arrivés récemment en Syrie, qui sont entraînés rapidement et réexpédiés en Europe pour commettre des attentats. C’est ce que confirment le récit d’Harry Sarfo, parvenu à Tal Abyad en avril 2015, ou encore l’exemple de Sid Ahmed Ghlam, cet étudiant algérien qui a brièvement séjourné en Syrie, peut-être à deux reprises. Les candidats sont renvoyés en Europe après avoir été instruits de la façon dont ils doivent communiquer avec leurs supérieurs en Syrie. L’Amniyat se charge de fournir, sur place, l’argent, les armes et autres matériels nécessaires, voire de les mettre en contact avec d’autres « frères » susceptibles de les aider à monter une opération plus complexe.

Il semble que cette stratégie ait montré ses limites, ou alors qu’elle ait servi de diversion pour la phase suivante : le renvoi de vétérans du djihad et/ou de membres de l’Amniyat pour commettre des attentats en Europe. À l’été 2015, l’Amniyat utilise la « route des Balkans » afin d’infiltrer ses combattants en Europe. Ces derniers y pénètrent tous grâce à de faux passeports syriens, dans le flot de réfugiés, à l’exception de Tyler Vilus, qui a utilisé l’identité suédoise d’un autre combattant de l’EI, et qui est arrêté en juillet 2015. Abaaoud a envoyé un éclaireur, Bilal C., qui a reconnu la route vers l’Europe en juin-juillet 2015. Il revient lui-même sur place avec Ayoub el-Khazzani, auteur de l’attentat raté dans le Thalys le 21 août. Abaaoud établit sa base en Belgique, avec un nœud logistique autour des frères El-Bakraoui qui se chargent de fournir les armes et le matériel nécessaires aux opérations grâce à leurs contacts dans le milieu criminel. Le groupe qui commet les attentats de Paris, puis de Bruxelles, est le produit d’une année d’efforts de l’Amniyat : les cibles avaient été sélectionnées pour certaines dès l’époque de l’attentat raté de Verviers. Il est d’ailleurs probable qu’Abaaoud envisageait une attaque simultanée à Paris, aux Pays-Bas, voire en Belgique. La planification dénote une structure de commandement centralisée : Lachraoui, l’artificier du groupe, est en contact avec Abou Ahmad, alias Osama Ahmad Mohammad Atar, un vétéran du djihad, membre de l’Amniyat, qui pilote l’ensemble depuis la Syrie. Un autre personnage au rôle plus flou a émergé à la suite des différentes investigations : Abou Souleymane al-Faransi, un Français, de son vrai nom Abdelilah Himiche, ancien de la Légion étrangère ayant intégré les rangs de l’EIIL en 2014, qui commande la brigade Tariq ibn Ziyad et qui perpètre des exécutions, avant de rejoindre très probablement l’Amniyat.

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