L’Amniyat : le renseignement de l’État islamique, État dans l’État

Après l’échec de Verviers, l’EI intensifie ses efforts pour inciter des partisans à commettre des attentats en Occident, tandis que l’Amniyat accélère le recrutement en Syrie. Reda Hame parle, en juin 2015, d’une véritable « usine » autour de Raqqa. Il apparaît que la plupart des Français et Belges ayant participé de près ou de loin aux attentats viennent de l’Amniyat. Boubakeur el-Hakim, alias Abou Muqatil al-Tunisi, Franco-Tunisien vétéran du djihad, qui rejoint la Syrie après l’assassinat de l’avocat tunisien Chokri Belkaïd (6 février 2013) et du député tunisien Mohamed Brahmi (25 juillet 2013), a de hautes responsabilités (il sera tué dans une frappe de drone près du stade de Raqqa le 26 novembre 2016). On trouve autour de lui Salim Benghalem (11), un Français qui a intégré les rangs de l’EIIL dès 2013, et Najim Lachraoui, l’artificier des attentats de Paris et de Bruxelles, qui tous les deux, avec Mehdi Nemmouche, ont été geôliers des otages occidentaux et locaux dans le secteur d’Alep pendant le second semestre 2013. D’autres Français font également partie de l’Amniyat, comme Tyler Vilus. Nicolas Moreau, arrêté et rapatrié en France en juin 2015, est l’un des premiers à évoquer Abdelhamid Abaaoud et son rôle dans les opérations extérieures devant la DGSI. Moreau est également le premier Français revenu du théâtre à détailler plus précisément ce qu’est l’Amniyat (12).

Dans la première moitié de 2015, après l’échec de Verviers, l’Amniyat semble avoir changé de stratégie : il n’envoie plus de vétérans du djihad ou même de membres du service, mais recrute parmi ceux arrivés récemment en Syrie, qui sont entraînés rapidement et réexpédiés en Europe pour commettre des attentats. C’est ce que confirment le récit d’Harry Sarfo, parvenu à Tal Abyad en avril 2015, ou encore l’exemple de Sid Ahmed Ghlam, cet étudiant algérien qui a brièvement séjourné en Syrie, peut-être à deux reprises. Les candidats sont renvoyés en Europe après avoir été instruits de la façon dont ils doivent communiquer avec leurs supérieurs en Syrie. L’Amniyat se charge de fournir, sur place, l’argent, les armes et autres matériels nécessaires, voire de les mettre en contact avec d’autres « frères » susceptibles de les aider à monter une opération plus complexe.

Il semble que cette stratégie ait montré ses limites, ou alors qu’elle ait servi de diversion pour la phase suivante : le renvoi de vétérans du djihad et/ou de membres de l’Amniyat pour commettre des attentats en Europe. À l’été 2015, l’Amniyat utilise la « route des Balkans » afin d’infiltrer ses combattants en Europe. Ces derniers y pénètrent tous grâce à de faux passeports syriens, dans le flot de réfugiés, à l’exception de Tyler Vilus, qui a utilisé l’identité suédoise d’un autre combattant de l’EI, et qui est arrêté en juillet 2015. Abaaoud a envoyé un éclaireur, Bilal C., qui a reconnu la route vers l’Europe en juin-juillet 2015. Il revient lui-même sur place avec Ayoub el-Khazzani, auteur de l’attentat raté dans le Thalys le 21 août. Abaaoud établit sa base en Belgique, avec un nœud logistique autour des frères El-Bakraoui qui se chargent de fournir les armes et le matériel nécessaires aux opérations grâce à leurs contacts dans le milieu criminel. Le groupe qui commet les attentats de Paris, puis de Bruxelles, est le produit d’une année d’efforts de l’Amniyat : les cibles avaient été sélectionnées pour certaines dès l’époque de l’attentat raté de Verviers. Il est d’ailleurs probable qu’Abaaoud envisageait une attaque simultanée à Paris, aux Pays-Bas, voire en Belgique. La planification dénote une structure de commandement centralisée : Lachraoui, l’artificier du groupe, est en contact avec Abou Ahmad, alias Osama Ahmad Mohammad Atar, un vétéran du djihad, membre de l’Amniyat, qui pilote l’ensemble depuis la Syrie. Un autre personnage au rôle plus flou a émergé à la suite des différentes investigations : Abou Souleymane al-Faransi, un Français, de son vrai nom Abdelilah Himiche, ancien de la Légion étrangère ayant intégré les rangs de l’EIIL en 2014, qui commande la brigade Tariq ibn Ziyad et qui perpètre des exécutions, avant de rejoindre très probablement l’Amniyat.

Conclusion

La présence d’un service de sécurité/renseignements au sein d’un groupe djihadiste n’est pas une nouveauté. Les Shebab somaliens avaient le leur, baptisé également Amniyat, avant l’EI. Ce qui est nouveau, c’est la place prise par ce service, devenu, au sein de l’EI, un véritable État dans l’État. La fin territoriale de l’EI en Irak et bientôt en Syrie ne signe pas la disparition de l’Amniyat. Aujourd’hui, en Irak, où l’EI est assez facilement revenu à l’insurrection, le groupe pratique encore les assassinats ciblés avec ses « détachements de sécurité ». La propagande du groupe, bien qu’elle soit devenue moins importante, se maintient, et elle est capable d’inspirer, à distance, des candidats aux attentats : les deux attaques de Trèbes et de Paris, en mars et mai 2018, sont là pour le rappeler. Par ses succès, l’Amniyat a déjà bâti sa propre légende au sein de l’EI (13). 

Notes

(1) Anne Speckhard et Ahmet S. Yayla, « The ISIS Emni : Origins and Inner Workings of ISIS’s Intelligence Apparatus », Perspectives on Terrorism, vol. 11, no 1, février 2017.

(2) Christophe Reuter, « Secret Files Reveal the Structure of Islamic State », Spiegel​.de, 18 avril 2015.

(3) Matthieu Suc, « Services secrets de l’EI : la cinquième colonne du djihad », Les espions de la terreur, partie 4, Médiapart, 28 septembre 2017.

(4) Asaad H. Almohammad et Anne Speckhard, « Abu Luqman –Father of the ISIS Emni : Its Organizational Structure, Current Leadership and Clues to its Inner Workings in Syria & Iraq », International Center for the Study of Violent Extremism, 12 avril 2017.

(5) Asaad Almohammad, Anne Speckhard, et Ahmet S. Yayla, « The ISIS Prison System : Its Structure, Departmental Affiliations, Processes, Conditions, and Practices of Psychological and Physical Torture », International Center for the Study of Violent Extremism, 10 août 2017.

(6) Michael Weiss, « Confessions of an ISIS Spy », The Daily Beast, 15 novembre 2015.

(7) Daveed Gartenstein-Ross et Nathaniel Barr, « Recent Attacks Illuminate the Islamic State’s Europe Attack Network », Jamestown​.org, 27 avril 2016.

(8) Jean-Charles Brisard et Kévin Jackson, « The Islamic State’s External Operations and the French-Belgian Nexus », CTC Sentinel, vol. 9, no 11, novembre-décembre 2016.

(9) « Le français Abou Shaheed tué dans des combats entre djihadistes en Syrie », Memri​.fr, 10 juin 2014.

(10) Cameron Colquhoun, « Tip of the Spear ? Meet ISIS’ Special Operations Unit, Katibat al-Battar », Bellingcat, 16 février 2016.

(11) Matthieu Suc, « Quand l’État islamique recherche la taupe d’Alep », Les espions de la terreur, partie 2, Médiapart, 29 août 2017.

(12) Matthieu Suc, « Révélations sur les services secrets de l’État islamique », Les espions de la terreur, partie 1, Médiapart, 18 août 2017.

(13) Matthieu Suc, Les espions de la terreur, Harper Collins, novembre 2018.

Légende de la photo en première page : Image de propagande de l’EI. Ce dernier a rapidement développé son propre service de renseignement et de contre-ingérence. (© D.R.)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°63, « Renseignement militaire : Savoir pour vaincre », décembre 2018 – janvier 2019.

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