Russie : l’océan, un horizon lointain

L’énergie demeure un important vecteur de développement et un fil d’Ariane pour les projets d’envergure. Le tout nouveau « super chantier naval » Zvezda, érigé à Bolchoï Kamen (région du Primorié) depuis 2009 par le géant pétrolier Rosneft et par Gazprom Bank, a commencé à construire ses premiers tankers en 2017 (9). Dans la péninsule de Kola, c’est un autre énergéticien, Novatek, qui a lancé la construction d’un chantier naval fin juin 2017 ; un projet estimé à un peu moins d’un milliard d’euros (10). Dans les deux cas, ces infrastructures sont censées drainer de la main-d’œuvre et créer des emplois : 7500 pour Zvezda et 6500 pour le chantier de Novatek, ce qui n’est pas rien dans des contrées sous-peuplées. Changement de latitude : en Crimée, territoire annexé par la Russie en 2014, le gouvernement compte là aussi sur les chantiers navals – nombreux dans la péninsule – et sur les activités liées à la forte présence des forces armées russes pour développer un territoire historiquement tourné vers le large. Les chantiers de Sébastopol, de Théodosie (More) et de Kertch (Zaliv) vivent principalement des commandes d’État, trop peu nombreuses, et de celles liées à la construction du pont reliant la Crimée à la Russie continentale, inauguré en mai dernier. Toutefois, la Crimée, en plus d’être sous sanctions économiques euro-américaines, reste mal connectée aux réseaux routiers et ferroviaires russes et dispose d’un hinterland peu développé. Une situation qui pourrait s’améliorer avec l’entrée en service du pont routier et ferroviaire de Kertch, qu’une nouvelle autoroute devrait bientôt relier à la capitale criméenne, Simféropol.

Les enjeux sécuritaires, économiques (y compris énergétiques) et scientifiques se chevauchent donc dans le rapport que la Russie entretient avec les océans, traduisant en creux la volonté de Moscou d’assurer avant tout la prospérité économique, la stabilité politique et la sécurité de territoires côtiers parfois lointains et souvent isolés, tout en maintenant son rang parmi les grandes puissances maritimes.

Notes

(1) Evgueni V. Tarle, La guerre du Nord et l’invasion suédoise en Russie, Moscou, Éditions de l’Académie des sciences de l’URSS, 1959, p. 10.

(2) Boris Eltsine approuve le programme « Mirovoï okean » couvrant la période 1997-2002 le 11 janvier 1997.

(3) Voir Pierre Thorez, « Les ports maritimes de la Russie », in Arnaud Dubien (dir.), Russie 2018 : regards de l’Observatoire franco-russe, Paris, L’Inventaire, 2018 (à paraître).

(4) Ibid.

(5) L’unité tête de série, l’Arktika, a été mise à l’eau en juin 2016 et devrait être livrée en 2019. Deux autres unités – le Sibir et l’Oural – sont à différentes étapes d’avancement de leur construction. Il est question de commander deux autres brise-glaces de ce type.

(6) « La marine recevra les patrouilleurs brise-glaces avec quatre ans de retard », Flotprom, 21 mars 2018 (en russe).

(7) « Les infrastructures extrême-orientales seront développées sans argent », Nezavissimaia Gazeta, 4 juillet 2018 (en russe).

(8) « China Stakes Its Claim to the Arctic », The Diplomat, 29 janvier 2018.

(9) « Le complexe de constructions navales Zvezda », TASS, 16 novembre 2017 (en russe). Le chantier doit entrer pleinement en service en 2024. Début 2017, les investissements consentis dans ce chantier s’élevaient à 146 milliards de roubles (environ 2 milliards d’euros).

(10) « Les premiers équipements pour le chantier de Novatek dans la péninsule de Kola sont arrivés à Mourmansk », TASS, 29 août 2017 (en russe).

Légende de la photo en première page : Sous-marin russe K-560 Severodvinsk de la classe Iassen. En mars 2017, le président russe, Vladimir Poutine, célébrait la mise à l’eau du K-561 Kazan, deuxième exemplaire – huit ont été commandés – de cette nouvelle classe de sous-marins nucléaires d’attaque (SNA), considérés comme les plus secrets, les plus furtifs et les plus puissants de la marine russe. Ces derniers sont capables d’assurer tout type de mission : lutter contre des groupes de porte-avions, chasser des sous-marins nucléaires stratégiques ou procéder à des tirs massifs de missiles sur des cibles côtières. (© Mil​.ru)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°46, « Mers et océans : Géopolitique & Géostratégie », août-septembre 2018.

Igor Delanoë, « Marine russe : un outil en voie de redressement », Les Grands Dossiers de Diplomatie, no 33, juin-juillet 2016, p. 68.

« Russie : une puissance incontournable ? », Les Grands Dossiers de Diplomatie no 40, août-septembre 2017.

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