L’aviation de combat à un tournant

Les « Eurocanards », Rafale, Typhoon et Gripen, ne sont pas en reste, qu’il s’agisse respectivement des commandes qataries, égyptiennes, indiennes ; des projets allemands et de la commande koweïtienne ; et enfin du contrat brésilien pour l’appareil suédois. Pratiquement, rien n’interdit d’espérer de nouvelles commandes, en particulier pour le Rafale. Ce sera certes le cas pour le F4 en France, mais d’autres appels d’offres – Finlande, Suisse – pourraient le voir remporter d’autres marchés. Techniquement parlant et en excluant celles de Washington, les appareils européens ont enregistré ces cinq dernières années plus de commandes fermes que le F‑35. Ce dernier apparaît comme un appareil virtuellement omniprésent dans l’OTAN, mais aussi comme une machine intermédiaire, avant l’arrivée d’appareils plus avancés. Outre la délicate question de la transformation en commandes effectives des cibles annoncées par les États, il continue d’inquiéter les observateurs par ses déficits, mais aussi par la volatilité potentielle de ses coûts d’achat et de possession (9). Surtout, configuration de sa connectique faisant, son potentiel à l’exportation est réduit.

Du côté russe, le principal succès commercial n’est pas le Su‑57/PAK FA de nouvelle génération, mais se trouve dans la famille Flanker. Le Su‑35 Flanker‑E a ainsi été commandé par la Chine (24 exemplaires), l’Indonésie (11) et l’Égypte (12). Le Su‑30 attire également toujours, avec les récentes commandes de l’Arménie (4 exemplaires) et du Myanmar (6). Les livraisons à la Russie se terminent, tout comme celles du Su‑34. Moscou a par ailleurs commandé au fil des ans un total de 98 Su‑35. Comparativement, le Su‑57 n’a fait l’objet d’un premier contrat qu’en 2018, pour seulement deux appareils, alors que la planification initiale laissait espérer une première entrée en service en 2016. De facto, le retrait indien du programme – il avait d’abord été question de 214 FGFA, un volume ensuite réduit à 144 – est un coup dur pour un avionneur dont les budgets de R&D ont été directement impactés par les sanctions européennes qui ont suivi l’annexion de la Crimée.

Changements de stratégies des moyens… et opérationnelle

L’aviation de combat connaît également des changements profonds avec la diffusion effective des drones, non seulement dans les armées occidentales, mais également en Afrique et en Asie, avec une montée en puissance nette de la Chine. Si ses appareils de combat pilotés connaissent un succès mitigé – le JF‑17 intéressant surtout le Pakistan –, Beijing devient une puissance du drone et des capacités ISR (10). Le drone devient par ailleurs, pour les forces aériennes occidentales et sous la forme des « loyal wingman », un système de compensation au déficit de masse aérienne induit par le coût des appareils de nouvelle génération. Incidemment, c’est une nouvelle morphologie des opérations aériennes qui émerge et qui entraîne avec elle des questionnements autour de la connectivité des forces (et des risques cyber liés), de l’usage de l’intelligence artificielle ou encore, sur le plan doctrinal, des opérations multidomaines, jusque dans la manière de considérer les munitions. C’est ce dont rendent compte les réflexions autour du NGAD, du SCAF ou du Tempest – mais ces nouvelles rationalités n’y seront sans doute pas limitées et permettront d’intégrer des appareils plus anciens. Faire de l’aviation de combat aujourd’hui, c’est concevoir des plates-formes bien plus performantes que celles d’hier tout en ayant l’obligation d’investir des domaines nouveaux pour les avionneurs.

Reste également que la distribution de la puissance aérienne change. Ce n’est pas tant le cas des flottes aériennes – qui, certes, évoluent, mais sans grande rupture – que de leurs capacités effectives. Ces dernières années, des progrès notables ont été enregistrés dans les aptitudes chinoises, russes ou australiennes… mais aussi dans celles d’États du Moyen-Orient ou d’Afrique. Les Émirats arabes unis, le Maroc, l’Arabie saoudite ou encore le Soudan deviennent des puissances aériennes expéditionnaires, en l’occurrence dans leur étranger proche – en Libye ou au Yémen. Certes, les capacités sont, comme les implications nationales dans les opérations, très inégales. De même, l’engagement de ces États n’est pas indolore pour les populations civiles, qu’elles subissent les effets d’un ciblage défectueux ou de frappes les visant délibérément. Mais il n’en demeure pas moins que l’évolution est bien là.

De même, l’autre grande évolution se fait « par le bas » : la généralisation des drones permet aux groupes irréguliers de se doter de forces aériennes de substitution. Couplées aux attaques par voie terrestre, elles leur permettent de disposer d’une stratégie aérienne compensation.

Elles n’ont certes pas les capacités des forces classiques, mais ces groupes investissent la troisième dimension et réduisent également nos avantages comparatifs, tout en prenant en défaut nos capacités défensives. La lutte antiaérienne à basse altitude est en effet l’une des grandes absentes des processus de « transformation » des armées occidentales. De ce point de vue, envisager la stratégie aérienne tout comme les opérations multidomaines dans leur dimension aérienne ne pourra faire l’économie d’une réflexion sur la très basse altitude. Autant de défis pour des forces aériennes qui n’en manquaient déjà pas… 

Notes

(1) Voir David Pappalardo, « Combat coopératif aérien connecté, autonomie et hybridation homme-machine : vers un “guerrier centaure ailé” », Défense & Sécurité Internationale, no 139, janvier-février 2019.

(2) Voir l’article de Yannick Smaldore dans ce hors-série.

(3) C’est d’autant plus le cas qu’après la prise de la Crimée par la Russie, les priorités suédoises sont les forces terrestres et navales.

(4) Voir Joseph Henrotin, « La supériorité aérienne au risque du déterminisme », Défense & Sécurité Internationale, hors-­série no 42, juin-juillet 2015.

(5) En l’occurrence, il s’agit surtout de remplacer les appareils du même type ayant atteint leur limite de potentiel. Les appareils du Block III ont cependant un potentiel accru de 4 000 heures de vol, à 10 000 heures. Cent appareils du Block II devraient également être portés au Block III.

(6) Philippe Langloit, « MQ‑25 : échec programmatique ou pièce essentielle des dispositifs aériens futurs ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-­série no 62, octobre-novembre 2018.

(7) Voir l’article consacré à cette question dans ce hors-série.

(8) Et peut-être le Maroc.

(9) Voir l’article plus spécifiquement consacré à l’appareil dans ce hors-série.

(10) Voir Yannick Smaldore, « Pékin, nouvel acteur majeur dans le secteur des drones » (Défense & Sécurité Internationale, no 130, juillet-août 2017) de même que l’article de Laurent Touchard sur les drones en Afrique dans ce hors-série.

Légende de la photo en première page : Deux F-22 au roulage. La supériorité aérienne reste la condition première de la conduite d’opérations aériennes, mais l’obtenir sera de plus en plus difficile à l’avenir. (© US Air Force)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°66, « Aviation de combat : Nouveaux chasseurs, nouveau contexte », juin-juillet 2019.

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