Djibouti, carrefour brûlant des stratégies militaires des puissances

Les Américains entretiennent des relations plutôt tendues avec les Chinois. Alors que ces derniers ont obtenu de Djibouti de faire interdire le survol de leur base, les Américains s’appliquent à passer systématiquement dans l’axe pour bien manifester qu’ils n’entendent pas laisser Beijing imposer des zones d’exclusion aérienne là où bon lui semble. À titre de comparaison, les Français ont opté pour des contournements plus diplomatiques. Au-delà du terrorisme, on ne peut écarter la présence chinoise comme motivation de Washington d’investir en 2014 1,5 milliard de dollars pour améliorer la base.

La Chine s’installe pour appuyer ses investissements

Depuis 2017, la Chine aussi a installé une base à Djibouti. Elle reste d’ailleurs floue sur le rôle et les capacités précises de celle-ci, ne laissant filtrer que quelques menus détails. Beijing affiche pourtant son ouverture et des militaires, notamment français, sont régulièrement invités à faire le tour du propriétaire. Une transparence relative : il n’y a pour l’instant pas grand-­chose à voir. Cette base se situe à bonne distance des installations des autres pays, largement regroupées à proximité de l’aéroport international, dans la partie sud de la capitale. Au nord-ouest de la banlieue de Balbala, la base chinoise, isolée, donne sur la mer.

Quelles sont ses capacités ? Le nombre de militaires actuellement présents est évalué à 1 500 par les autorités françaises sur place. Les estimations qui circulent un peu partout portent sur une possibilité d’accueil de 10 000 hommes. La base ne dispose d’aucune piste pour recevoir des avions. Le transport doit principalement passer par la voie maritime, une jetée d’envergure ayant été mise en chantier au printemps 2018. Une source militaire française explique qu’un héliport a été mis en place et qu’il devrait prochainement voir une présence accrue de voilures tournantes. Deux types de détachements sont évoqués : l’un pour de l’appui dans une logique d’augmentation des entraînements en milieu désertique, l’autre pour de la lutte anti-­sous-­marine afin de mieux surveiller les mouvements navals dans le secteur.

La principale mission de cette base est d’appuyer la marine chinoise, qui commence à étendre ses déploiements au-delà de son espace régional historique. Les bâtiments qui viennent visiter les ports africains et qui participent à la lutte contre la piraterie ont commencé à prendre l’habitude de faire escale à Djibouti. Les intérêts chinois sont aussi économiques : ils sont en train de construire sur place un immense port avec une zone franche qui deviendra l’un des carrefours des nouvelles routes de la soie que Beijing est en train d’étendre d’un bout à l’autre du monde.

De multiples incidents diplomatiques ont émaillé la montée en puissance de la base chinoise. Tandis qu’Américains et Japonais les accusent régulièrement de nuire à leurs opérations, les Chinois rétorquent qu’ils font l’objet d’actions d’espionnage. Beijing a ainsi reproché à Tokyo l’envoi de plongeurs vers des navires au mouillage, qui auraient été détectés et repoussés. Du côté de Washington, le Pentagone a rapporté à plusieurs reprises en 2018 que des pilotes avaient été aveuglés par des radars, lorsqu’ils approchaient de la base chinoise. Le ministère de la Défense chinois a balayé ces reproches, assurant qu’ils n’étaient pas fondés.

Le Japon face à une menace qui se transforme

Pour Tokyo, la grande priorité historique dans la région est la lutte contre la piraterie. La base, qui est la première à l’étranger, a été construite à proximité immédiate de l’aéroport international et accueille près de 200 militaires. L’évolution des rapports de force à Djibouti ainsi que celle des enjeux maritimes régionaux nourrissent des réflexions au sein du gouvernement japonais qui étudie la possibilité d’agrandir les infrastructures sur place dans l’idée de pouvoir accueillir un nombre plus important d’avions, en plus du P‑3C affecté au renseignement et actuellement présent en permanence.

La situation sécuritaire maritime a en effet largement évolué. Si la piraterie reste un sujet de préoccupation, le nombre d’attaques a nettement diminué. Tokyo commençait à se désintéresser de cet enjeu, devenu moins prioritaire. L’arrivée des Chinois a remis le sujet de Djibouti sur la table. Toute une étude a été menée par les Japonais auprès des Américains, des Britanniques et des Français, pour mieux comprendre leur utilisation de telles infrastructures à l’étranger. Tokyo affiche ainsi une volonté de changer l’échelle de sa présence à Djibouti.

La présence chinoise suscite en effet de nombreuses tensions chez les Japonais, qui soutiennent la ligne dure des Américains et ne cessent de s’inquiéter de la montée en puissance de leurs principaux adversaires régionaux. Lorsqu’ils reçoivent des visiteurs étrangers, les militaires japonais ne manquent pas l’occasion de rappeler à quel point il faut se méfier des Chinois. Dans leurs présentations, ils montrent des photographies de la base de ces derniers et insistent sur les précautions d’usage : « Ils ne montrent que ce qu’ils ont envie de montrer. Si vous y allez, éteignez bien vos téléphones portables et retirez les batteries. » Simple paranoïa ? Les autorités djiboutiennes ont plusieurs fois raconté que c’était un sujet systématiquement abordé lors de leurs échanges avec les Japonais, « obsédés » par la présence des Chinois.

Et les autres ?

Pour ce qui est des Européens, les Italiens ont installé une petite base militaire à Djibouti en 2013, armant un contingent de 120 hommes. Les infrastructures pourraient en accueillir jusqu’à 300. Sans bénéficier de gros équipements, ils travaillent surtout à la formation de troupes africaines opérant dans la région, notamment en Somalie. Leur mission officielle : appuyer la marine dans ses activités régionales. Les Espagnols ont un avion de patrouille maritime P‑3 Orion présent sur place toute l’année, dans le cadre de l’opération européenne « Atalante » de lutte contre la piraterie et l’insécurité maritime. Les Allemands déploient un avion identique, dans le même contexte, à mi‑temps.

Des discussions et des rumeurs font état de l’implantation éventuelle de Saoudiens. La possibilité pour eux de poser un pied sur l’autre bord du détroit est intéressante. En 2016, le ministre des Affaires étrangères djiboutien laissait entendre qu’une telle installation était imminente. Selon lui, il restait à régler des détails techniques, mais les négociations ne semblent pas avoir abouti depuis. Ce serait pour Riyad la première base militaire installée à l’étranger. Plusieurs sites potentiels ont été visités par des officiers ces dernières années. Leurs relatifs revers récents, au profit des intérêts économiques chinois, pourraient refroidir quelque peu les Saoudiens. Mais ces derniers restent conscients de la capacité de rayonnement culturel qu’ils pourraient avoir dans un Djibouti à 94 % musulman. Pour Djibouti, ce serait un moyen de réduire sa dépendance envers les investissements chinois.

D’autres pays étudient la possibilité de s’installer à Djibouti. La Russie a envisagé un temps sérieusement la question, souhaitant disposer d’une position sur ce carrefour stratégique. Moscou se déploie de plus en plus en Afrique et a besoin de pouvoir appuyer ses troupes, qu’il s’agisse de militaires conventionnels ou de sociétés militaires privées. Les Russes ont cependant une autre piste en Érythrée, voisin et adversaire de Djibouti, qui a donné son accord en septembre dernier pour l’installation d’une base logistique. De même pour la Turquie qui forme des militaires somaliens et semble intéressée par l’idée d’installer une base à proximité de la mer Rouge. Les diplomates djiboutiens ont multiplié, depuis 2017, les appels du pied en affichant leur ouverture à un tel projet.

Légende de la photo en première page : Décollage d’un Atlantique 2. « Porte de la mer Rouge », Djibouti est idéalement placé pour les opérations de surveillance dans la région. (© DoD)

Article paru dans la revue DSI n°140, « Le T-90, cavalier des steppes », mars-avril 2019.

À propos de l'auteur

Romain Mielcarek

Romain Mielcarek

Chercheur spécialiste dans les questions de défense et de relations internationales, Romain Mielcarek est doctorant en sciences humaines, rattaché à l’université de Strasbourg sous la direction de Philippe Breton, spécialiste des techniques d’argumentation, il s'intéresse à l’influence de la communication militaire sur le récit médiatique au cours du conflit afghan, depuis le début des années 2000.
Il anime par ailleurs le blog guerres-influences.com.Il anime par ailleurs le blog guerres-influences.com.

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