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Djibouti, carrefour brûlant des stratégies militaires des puissances

Le géant américain débarque pour lutter contre le terrorisme

Lorsque l’on atterrit à Djibouti ou que l’on parcourt le tarmac de la BA188, on ne peut pas rater l’immense Camp Lemonnier qui, après avoir servi aux légionnaires et aux marsouins français, est devenu en 2002 une base expéditionnaire américaine. Elle reste la seule installation permanente des États-Unis sur le continent africain et accueille environ 5 000 hommes. Ils vivent comme sur n’importe quel théâtre d’opérations extérieures, en autarcie totale entre les murs, en particulier depuis l’attentat de 2014 dans un bar à la mode de la capitale, qui avait coûté la vie à deux personnes. Comme ailleurs, ils bénéficient en interne de tout le confort et des biens de consommation prisés par les soldats… y compris français, toujours enthousiastes à l’idée d’aller faire du shopping à Camp Lemonnier.

Le commandement américain sur place admet assez volontiers l’intérêt opérationnel quotidien de cette présence à Djibouti. C’est depuis cette position que sont déployés les drones Reaper utilisés aussi bien pour du renseignement que pour des frappes, mais aussi tout un détachement de forces spéciales qui travaille spécifiquement sur la Somalie. La base aérienne opère début 2019 des Hercules, des Chinook et des avions et drones de renseignement. Si des chasseurs pourraient s’installer, aucun n’est présent de façon régulière à l’heure actuelle. La majorité des drones ont été déménagés en 2013 sur l’aérodrome, français à l’origine lui aussi, de Chabelley. À une douzaine de kilomètres de Djibouti-­City, il réduit les risques d’accident, après une série de crashs qui avait agacé la population locale.

Camp Lemonnier accueille en particulier le commandant de la Task Force Corne de l’Afrique (Combined Joint Task Force–Horn Africa/CJTF-HOA), responsable de la lutte contre le terrorisme sur tout le flanc est du continent. Ses 2 000 hommes sont concentrés, depuis 2001, sur la formation des troupes locales et sur des opérations civilo-­militaires, dans des pays exposés comme la Somalie, le Soudan ou encore le Kenya. Si Français et Américains s’entendent globalement bien et s’ils sont les seuls à réellement utiliser le potentiel d’entraînement qu’offre Djibouti, ils ne coopèrent qu’assez peu sur ce plan. Un officier français regrette de ne pas pouvoir profiter un peu plus de cette opportunité, Camp Lemonnier n’envoyant que quelques sections de réservistes pour participer aux entraînements d’une infanterie de marine dont le niveau reste beaucoup plus opérationnel.

Les Américains entretiennent des relations plutôt tendues avec les Chinois. Alors que ces derniers ont obtenu de Djibouti de faire interdire le survol de leur base, les Américains s’appliquent à passer systématiquement dans l’axe pour bien manifester qu’ils n’entendent pas laisser Beijing imposer des zones d’exclusion aérienne là où bon lui semble. À titre de comparaison, les Français ont opté pour des contournements plus diplomatiques. Au-delà du terrorisme, on ne peut écarter la présence chinoise comme motivation de Washington d’investir en 2014 1,5 milliard de dollars pour améliorer la base.

La Chine s’installe pour appuyer ses investissements

Depuis 2017, la Chine aussi a installé une base à Djibouti. Elle reste d’ailleurs floue sur le rôle et les capacités précises de celle-ci, ne laissant filtrer que quelques menus détails. Beijing affiche pourtant son ouverture et des militaires, notamment français, sont régulièrement invités à faire le tour du propriétaire. Une transparence relative : il n’y a pour l’instant pas grand-­chose à voir. Cette base se situe à bonne distance des installations des autres pays, largement regroupées à proximité de l’aéroport international, dans la partie sud de la capitale. Au nord-ouest de la banlieue de Balbala, la base chinoise, isolée, donne sur la mer.

Quelles sont ses capacités ? Le nombre de militaires actuellement présents est évalué à 1 500 par les autorités françaises sur place. Les estimations qui circulent un peu partout portent sur une possibilité d’accueil de 10 000 hommes. La base ne dispose d’aucune piste pour recevoir des avions. Le transport doit principalement passer par la voie maritime, une jetée d’envergure ayant été mise en chantier au printemps 2018. Une source militaire française explique qu’un héliport a été mis en place et qu’il devrait prochainement voir une présence accrue de voilures tournantes. Deux types de détachements sont évoqués : l’un pour de l’appui dans une logique d’augmentation des entraînements en milieu désertique, l’autre pour de la lutte anti-­sous-­marine afin de mieux surveiller les mouvements navals dans le secteur.

La principale mission de cette base est d’appuyer la marine chinoise, qui commence à étendre ses déploiements au-delà de son espace régional historique. Les bâtiments qui viennent visiter les ports africains et qui participent à la lutte contre la piraterie ont commencé à prendre l’habitude de faire escale à Djibouti. Les intérêts chinois sont aussi économiques : ils sont en train de construire sur place un immense port avec une zone franche qui deviendra l’un des carrefours des nouvelles routes de la soie que Beijing est en train d’étendre d’un bout à l’autre du monde.

De multiples incidents diplomatiques ont émaillé la montée en puissance de la base chinoise. Tandis qu’Américains et Japonais les accusent régulièrement de nuire à leurs opérations, les Chinois rétorquent qu’ils font l’objet d’actions d’espionnage. Beijing a ainsi reproché à Tokyo l’envoi de plongeurs vers des navires au mouillage, qui auraient été détectés et repoussés. Du côté de Washington, le Pentagone a rapporté à plusieurs reprises en 2018 que des pilotes avaient été aveuglés par des radars, lorsqu’ils approchaient de la base chinoise. Le ministère de la Défense chinois a balayé ces reproches, assurant qu’ils n’étaient pas fondés.

Le Japon face à une menace qui se transforme

Pour Tokyo, la grande priorité historique dans la région est la lutte contre la piraterie. La base, qui est la première à l’étranger, a été construite à proximité immédiate de l’aéroport international et accueille près de 200 militaires. L’évolution des rapports de force à Djibouti ainsi que celle des enjeux maritimes régionaux nourrissent des réflexions au sein du gouvernement japonais qui étudie la possibilité d’agrandir les infrastructures sur place dans l’idée de pouvoir accueillir un nombre plus important d’avions, en plus du P‑3C affecté au renseignement et actuellement présent en permanence.

À propos de l'auteur

Romain Mielcarek

Romain Mielcarek

Chercheur spécialiste dans les questions de défense et de relations internationales, Romain Mielcarek est doctorant en sciences humaines, rattaché à l’université de Strasbourg sous la direction de Philippe Breton, spécialiste des techniques d’argumentation, il s'intéresse à l’influence de la communication militaire sur le récit médiatique au cours du conflit afghan, depuis le début des années 2000.
Il anime par ailleurs le blog guerres-influences.com.Il anime par ailleurs le blog guerres-influences.com.

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