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Djibouti, carrefour brûlant des stratégies militaires des puissances

La situation sécuritaire maritime a en effet largement évolué. Si la piraterie reste un sujet de préoccupation, le nombre d’attaques a nettement diminué. Tokyo commençait à se désintéresser de cet enjeu, devenu moins prioritaire. L’arrivée des Chinois a remis le sujet de Djibouti sur la table. Toute une étude a été menée par les Japonais auprès des Américains, des Britanniques et des Français, pour mieux comprendre leur utilisation de telles infrastructures à l’étranger. Tokyo affiche ainsi une volonté de changer l’échelle de sa présence à Djibouti.

La présence chinoise suscite en effet de nombreuses tensions chez les Japonais, qui soutiennent la ligne dure des Américains et ne cessent de s’inquiéter de la montée en puissance de leurs principaux adversaires régionaux. Lorsqu’ils reçoivent des visiteurs étrangers, les militaires japonais ne manquent pas l’occasion de rappeler à quel point il faut se méfier des Chinois. Dans leurs présentations, ils montrent des photographies de la base de ces derniers et insistent sur les précautions d’usage : « Ils ne montrent que ce qu’ils ont envie de montrer. Si vous y allez, éteignez bien vos téléphones portables et retirez les batteries. » Simple paranoïa ? Les autorités djiboutiennes ont plusieurs fois raconté que c’était un sujet systématiquement abordé lors de leurs échanges avec les Japonais, « obsédés » par la présence des Chinois.

Et les autres ?

Pour ce qui est des Européens, les Italiens ont installé une petite base militaire à Djibouti en 2013, armant un contingent de 120 hommes. Les infrastructures pourraient en accueillir jusqu’à 300. Sans bénéficier de gros équipements, ils travaillent surtout à la formation de troupes africaines opérant dans la région, notamment en Somalie. Leur mission officielle : appuyer la marine dans ses activités régionales. Les Espagnols ont un avion de patrouille maritime P‑3 Orion présent sur place toute l’année, dans le cadre de l’opération européenne « Atalante » de lutte contre la piraterie et l’insécurité maritime. Les Allemands déploient un avion identique, dans le même contexte, à mi‑temps.

Des discussions et des rumeurs font état de l’implantation éventuelle de Saoudiens. La possibilité pour eux de poser un pied sur l’autre bord du détroit est intéressante. En 2016, le ministre des Affaires étrangères djiboutien laissait entendre qu’une telle installation était imminente. Selon lui, il restait à régler des détails techniques, mais les négociations ne semblent pas avoir abouti depuis. Ce serait pour Riyad la première base militaire installée à l’étranger. Plusieurs sites potentiels ont été visités par des officiers ces dernières années. Leurs relatifs revers récents, au profit des intérêts économiques chinois, pourraient refroidir quelque peu les Saoudiens. Mais ces derniers restent conscients de la capacité de rayonnement culturel qu’ils pourraient avoir dans un Djibouti à 94 % musulman. Pour Djibouti, ce serait un moyen de réduire sa dépendance envers les investissements chinois.

D’autres pays étudient la possibilité de s’installer à Djibouti. La Russie a envisagé un temps sérieusement la question, souhaitant disposer d’une position sur ce carrefour stratégique. Moscou se déploie de plus en plus en Afrique et a besoin de pouvoir appuyer ses troupes, qu’il s’agisse de militaires conventionnels ou de sociétés militaires privées. Les Russes ont cependant une autre piste en Érythrée, voisin et adversaire de Djibouti, qui a donné son accord en septembre dernier pour l’installation d’une base logistique. De même pour la Turquie qui forme des militaires somaliens et semble intéressée par l’idée d’installer une base à proximité de la mer Rouge. Les diplomates djiboutiens ont multiplié, depuis 2017, les appels du pied en affichant leur ouverture à un tel projet.

Légende de la photo en première page: Décollage d’un Atlantique 2. « Porte de la mer Rouge », Djibouti est idéalement placé pour les opérations de surveillance dans la région. (© DoD)

Article paru dans la revue DSI n°140, « Le T-90, cavalier des steppes », mars-avril 2019.

À propos de l'auteur

Romain Mielcarek

Romain Mielcarek

Chercheur spécialiste dans les questions de défense et de relations internationales, Romain Mielcarek est doctorant en sciences humaines, rattaché à l’université de Strasbourg sous la direction de Philippe Breton, spécialiste des techniques d’argumentation, il s'intéresse à l’influence de la communication militaire sur le récit médiatique au cours du conflit afghan, depuis le début des années 2000.
Il anime par ailleurs le blog guerres-influences.com.Il anime par ailleurs le blog guerres-influences.com.

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